‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 395 sur 449 · C II A P. X · texte numérisé non relu

C II A P. X

d’où naissent ordinairement matières d'alienation et dissociation. J’aymois aultreslois les jeux hazardeux des chartes et dez : je m’en suii desfaict il y a longtemps, pour cela seulement que, quelque lionne mine que je feisse en ma perle, je ne laissois pas d'en avoir, au dedans, de la picqueure. lin homme d'honneur, qui doibt sentir un desmentir et une offense jusques au cœur, qui n’est pour prendre une mauvaise excuse en pay ement et consolation de sa perte, qu'il évité le progrès des affaires doubleux et des altercations contentieuses. Je fuys les complexions tristes et les hommes hargneux, comme les empestés; et aux propos que je ne puis traicter sans interest et sansesmolion, je ne m’y mesle, si le debvoir ne m’y force : Melius non inripienl quam desiuent1. La plus seure façon est doneques se préparer avant les occasions.

Je sçais bien qu'aulcuns sages ont prinsaultre voye, et n’ont pas craint de seharperct engager jusques au vif à plusieurs objecta : ces genls là s’asseurent de leur force , sou lis laquelle ils se mettent à couvert eu toute sorte de succès ennemis, faisant luicter les maulx par la vigueur de la patience :

Vêlai râpes, vasium qnœ prodit In œquor ,

Obvia veniorum furiis, ejpostaque ponto,

Vim cunciam aique minas perfert cœliqnc marisqne, Ipsa immola maliens* •

N'attaquons pas ces exemples; nous n’y arriverions point. Ils s’obstinent à veoir resoluement, et sans se troubler, la ruyne de leur pais, qui possedoit et commandoit toute leur volonté : pour nos âmes communes, il y a trop d'effort et trop de rudesse à cela. Caton en abandonna la plus noble vie qui feut oneques : à nous aultres petits il fault fuyr l'orage de plus loing; il fouit pourveoir au sentiment, non à la patience, et eschever aux coups que nous ne saurions parer. Zenon, voyant approcher Chremonides, jeune homme qu'il aymoit, pour se seoir auprès de luy, se leva soubdain ; et Cleanlhes luy en

(I) Il est plus facile <lo ne pas eomnienrerque do s’arrêter. Sé.v, Epiai. 7*. — L’a u lotir lui-même, quelques pages plus bas, induit bien plus vivement celte pensée : « De combien U est plus aysé de n’y entrer pas, que d’en sortir: u j. v. L.

(îj Tel un rocher s'avauee dans la vaste mer, exposé à la furie des vents et des flots, et, bravant les menaces et les efforts du ciel et de la mer conjures, demeure lui-méme Inét b ra niable. Vmo. , Eut (de, «13,

demandant la raison : «J’entends, dict il, que les médecins ordonnent le repos principalement, et deffendent l'esmotion à toutes tumeurs*. » Socrates ne dict point : « Ne vous rendez pas au* att raids de la beauté; soustenez la, efforcez vous au contraire*. Fuyez la, faict il, courez hors de sa veue et de son rencontre, comme d’une poison puissante qui s’eslance et frappe de loing(I) * 3. « Et son bon disciple4, feignant ou recitant , mais à mon advis, récitant plustost que feignant, les rares perfections de ce grand Cyrus, le faict desfiant de ses forces à porter les attraicts de la divine beauté de ceste illustre Panthée, sa captifve, et en commettant la visite et garde à un aultre qui cust moins de liberté que luy. Et le sainct Esprit , de mesme : Ne nos inducas in tentationem 5 : nous ne prions pas que nostre raison ne soit combattue et surmontée par la concupiscence ; mais qu’elle n’en soit pas seulement essayée : que nous ne soyons conduicts en estât où nous ayons seulement à souffrir les approches, solicitalions et tentations du péché , et supplions nostre Seigneur de maintenir nostre conscience tranquille, plainement et parfaiclcment délivrée du commerce du mal.

Ceulx qui disent avoir raison de leur passion vindicatifve, ou de quelqu'aultre espece de passion pénible , disent souvent vray comme les choses sont, mais non pas comme elles feurent ; ils parlent à nous, lorsque les causes de leur erreur sont nourries et advancées par eulx mesmes : mais reculez plus arriéré , rappeliez ces causes à leur principe; là vous les prendrez sans vert. Veulent ils que leur faultc soit moindre, pour estre plus vieille; et que d’un injuste commencement la suite soit juste? Qui désirera du bien à son pais comme moy, sans s’en ulcérer ou maigrir, il sera desplaisant, mais non pas transi, de le venir menaccant ou sa ruyne, ou une durée non moins ruyneuse : pauvre vaisseau, que les flots, les vents, et le pilote, tirassent à si contraires desseings!

(I) Dtoc. Laercf., VII, 17. C.

(*) L’auteur ajoutait dam l'édition de 1SSS, fol. 4M verso : « Il u’eaperc point que la jeunesse en puisse venir a bout. «

(3) XES-, Mémoire sur Socrate, 1,3, 13. C.

(4) Xfct., dam sa Cyrnpfdie, 1, 3, 3, etc. C.

(tsj se nous induisez pas en tentation, battu., e. 6, ». 13. Montaigne paraphrase ce passa3e après ravoir die.;

In lam diversa , ntaqitlcr,

Tenlus, et unda, truhunt *.

Qui ne bée point après la faveur des princes, comme après chosedequoy il nesesçauroil passer, ne se picque pas beaucoup de la froideur de leur recueil et de leurvisage, ni de l’inconstancedeleur volonté. Qui ne couve pointsesenfants ou ses honneurs d’une propension esclave ne laisse pas de vivre commodément après leur perle. Qui faict bien principalement pour sa propre satisfaction ne s’altere gueres pour veoir les hommes juger de ses actions contre son mérite. Un quart d’once de patience prouveoit à tels inconvénients. Je me treuve bien de ceste recepte, me rachetant des commencements, au meilleur compte que je puis, et me sens avoir eschappé par son moyen beaucoup de travail et de difficultés. Avecques bien peu d’effort j’arreste ce premier bransle de mes esmotions, et abandonne le subject qui me commence à poiser, et avant qu’il m’emporte. Qui n’arreste .le partir n’a garde d’arresterla course : qui ne sçail leur fermer la porte ne les chassera pas entrées : qui ne peult venir à bout du commencement ne viendra pas à bout de la fin ; ny n’en soubstiendra la cheute, qui n’en a peu soubstenir l’esbranslement : Etmim ipstr se impellunt, ubi semel a rations discessum est; ipsuque sibi imbeciltitas induhjet , in altumque prorehitur imprudens, nec reperit locum consistendi *. Je sens à temps les petits vents qui me viennent taster et bruire au dedans, avantcoureurs de la tempestc3 :

Ceu /lamina prima

Quum dcpraisa fremttni silvls, et cœca volntant Murmura, venturos nautis prodcnila ventos 4 :

(!) Montaigne a traduit ces mots latins avant que de les citer. Je ne sais d'où il les a pris. Dans une des dernières édition* des Essais, on les donne à Buchanan , mais sans renvoyer & aucun ouvrage «te ce poète écossais. C.

(3) Car, du moment qu’on a quitté le sentier de la raison, les liassions se |>ousscnt, s’avancent d'clles-mèmes ; la faiblesse humaine trouve du plaisir à ne |>oiut résister ; et insensiblement on sc voit eu pleine mer le jouet «tes flots. Oc., Tusc., qurv.lt. , IV, 18.

(sj Nnigcon, d’après les notes manuscrites de 'Montaigne, ajoutait ici dans l'édition de 1803 ces mots qu'il supposait «Je S en. : Animas, rinUto aulcquam opprimât nr , quatilur ( rime est ébranlée longtemps avant «pie d'être abattue). Celte citation nuisait à la liaison du texte avec la suivante; et, depuis, l’auteur lui-méme l’aura sans doute effacée. J. V. L.

(4) Ainsi lorsque le vent, faible encore, s'agite dans les forêts, il frémit, et par un sourd murmure, annonce aux nautoomera la tempête prochaine. Viac., Entide, X, 97.

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