‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 405 sur 449 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

cent environ comme un homme malade et gehenné d’avarice. L’offense a sans mesure plus d'aigreur que n’a la perte. Mille diverses sortes de maulx accoururent à mov à la file: je les eusse plus gaillardement soufferts à la foule.

Je pensay desjà entre mes amis à qui je pourrois commettre une vcillesse nécessiteuse et disgraciée : après avoir rodé les yeulx par tout, je me trouvay en pourpoinct'. Pour se laisser tunber à plomb et de si hault, il faut que ce soit entre les bras d’une affection solide, vigoreuse et fortunée ; elles sont rares s’il y en a. £nfm, je cogneus que le plus seur estoit de me fier a moy mesme de moy et de ma nécessité; et, s’il m'advenoit d’estre froidement en la grâce de la fortune, que je me recommendasse de plus fort à la mienne, m’attachasse, regardasse de plus près à moy. En toutes choses les hommes se jectent aux appuis estrangiers, pour espargner les propres, seuls certains et seuls puissants, qui sçait s’en armer : chascun court ailleurs et à l’advenir d’autant que nul n’est arrivé à soy. Et me résolus que c’estoicnt utiles inconvénients, d’autant, premièrement, qu’il fault advertir à coups de fouet les mauvais disciples, quand la raison n’y pcult assez ; comme, par le feu et violence des coings, nous ramenons un bois tortu à sa droicture. Je me presche, il y a si longtemps, de me tenir à moy, et séparer des choses estrangieres : toutefois, je tourne cncoros tousjours les yeulx à costé ; l'inclination, un mot favorable d’un grand, un bon visage me tente : Dieu sçait s’il en est cherté en ce temps et quel sens il porte! j’ois cncores, sans rider le front, les subomements qu’on me faict pour me tirer en place marchande; et m’en deffeods si mollement qu’il semble que je souffrisse plus volontiers d’en estre vaincu. Or, à un esprit si indocile, il fault des bastonnades ; et fault rebattre et resserrer à bons coups de mail ce vaisseau qui se desprend, sc descoust, qui s’eschappe et desrobbe

(■} Je me I rout ai presque nu, avec mon seul pompoiiil, c'est- 6-dirc (U'pouHl^ de mon bien. C’csl dans ce sens, selon le dictionnaire de TréToax, qu'on dit mettre un homme en pourpoint. ce set» ne paraîtra point douteur, si l'on sc rappelle le «juatraiu attribué à Charles IX :

Le roy Franco!* M faillit point

Lorsqu'il prédit que rrtili de Cuise

Mrliroicnl MI enfant* en pourpoinct, tout IC* lubjeU CP cbanii**.

de soi. Secondement, que cest accident me servoit d’cxcrcitation pour me préparer à pis; si moy. qui, et par le bénéfice de la fortune et par la condition de mes mœurs, esperois estre des derniers, venois à estre, des premiers, attrappé de ceste tempeste ; m'instruisant de bonne heure à contraindre ma vie et la renger pour un nouvel estât. La vraye liberté c’est pouvoir toute chose sur soy : Potentissimus est qui se habet in polestale En un temps ordinaire et tranquille, on se préparé à des accidents modérés et communs; mais en ceste confusion où nous sommes depuis trente ans, tout homme françois, soit en particulier, soit en general, sc vcoid à cbasque heure sur le poinct de l'entier renversement de sa fortune; d’autant fault il tenir son courage fourny de provisions plus fortes et vigorcuses. Sçachons grc au sort de nous avoir faict vivre en un siecle non mol, languissant ny oysif : tel qui ne l’eust esté par aultre moyen sc rendra fameux par son malheur. Comme je ne lis guère* ès histoires ces confusions des aultres estais, que je n’aye regret de ne les avoir peu mieulx considérer, présent, ainsi faict ma curiosité que je m’aggrée aucunement de veoir de mes yeulx ce notable spectacle de nostre mort publicque, ses symptômes et sa forme; et, puis que je ne la saurais retarder, je suis content d’estre destiné à y assister et m’en instruire. Si cherchons nous avidement de recognoistre, en umbre mesme et en la fable des théâtres, la montre des jeux tragiques de l’humaine fortune; ce n’est pas sans compassion de ce que nous oyons; mais nous nous plaisons d’esveiller nostre desplaisir, par la rareté de ces pitoyables événements. Rien ne chatouille qui ne pince. Et les bons historiens fuyent , comme un’ eau dormante et mer morte, des narrations calmes pour regaigner les séditions, les guerres, où ils sçavent que nous les appelions.

Je doubtc si je puis assez honnestement advouer à combien vil prix du repos et tranquillité de ma vie, je l’ay plus de moitié passée en la ruync de mon pais. Je me donne un peu trop bon marché de patience, ès accidents qui ne me saisissent au propre ; et , pour me plaindre à moy, regarde non tant ce qu’on m’oste que ce

(i) Le plu, puissant cl edui qui est le maître de lui-meoc.

.SEv, Pptll, 00.

qui me reste de sauve, et dedans et dehors. Il y a de la consolation à eschever tantost l’un, tantost l’aultre, des maulx qui nous guignent de suitte, et assènent ailleurs autour de nous : aussi, qu'en matière d’interests pubiicques, à mesure que mon affection est plus universellement espandue, elle en est plus foible ; joinct qu’il est vray, idemy, tantum ex publieismalù , senlimm, quantum ad privatai ret pertinel 1 ; et que la santé d’où nous partismes estoit telle qu’elle soulage elle inesme le regret que nous en debvrions avoir. C’estoit santé, mais non qu'à la comparaison de la maladie qui l’a suyvie ; nous ne sommes cbeus de gueres bault : la corruption et le brigandage qui est en dignité et en office me semble le moins supportable ; on nous vole moins injurieusement dans un bois qu'en lieu de seurelé. C’estoit une joincture universelle de membres gaslés en particulier, à l’envy les uns des auhres, et la pluspart d' ulcérés envieillis, qui ne recevoient plus ny ne demandoient guarison. jj,. Ce crouleinent doneques m’anima certes plus qu’il ne m’atterra, à l'aide de ma conscience, qui selportoit non paisiblement seulement, mais fferement, et ne trouvois en quoy me plaindre de moy. Aussi, comme Dieu n'envove jamais non plus les maulx que les biens touts purs aux hommes, ma santé teint bon ce temps là, oultre son ordinaire ; et, ainsi que sans elle je ne puis rien, il est peu de choses que je ne puisse avecques elle. Elle me donna moyen d’esveiller toutes mes provisions et de porter la main au devant de la playe qui cust passé volontiers plus oullre, et esprouvay en ma patience que j'avois quelque tenue contre la fortune, et qu’à me faire perdre mes arçons il fallait un grand heurt. Je ne le dis pas pour l’irriter à me faire une charge plus vigoreuse : je suis son serviteur ; je luy tend les mains9 : pour Dieu, qu’elle se contente ! Si je sens ses assauts ? si fais. Comme ceulx que la tristesse accable et possédé se laissent pourtant par intervalle tastonner à quelque plaisir, et leur eschappe un soubsrire; je puis aussi assez sur moy pour rendre mon estât ordinaire paisible et des-

(I) Nous ne semons des maux publics que ce qui nous louche. TlTE LIVR, XXX, 44.|

(i) Cedo et maman lollo. Oie, fragm . Consolât, ap. LaclauL,

chargé d’ennuyeuse imagination ; mais je me laisse pourtant, à boutade, surprendre des morsures de ces mal plaisantes pensées, qui me battent pendant que je m’arme pour les chasser ou pour les luicter.

Voicy un aultre rengregement de mal qui m’arriva à la suitte du reste. Et dehors et dedans ma maison, je feus accueiliy d’une peste, vehemente au prix de toute aultre; car, comme les corps sains sont subjects à plus griefves maladies, d’autant qu’ils ne peuvent estre forcés que par celles là, aussi mon air très salubre, où, d'aulcune mémoire, la contagion, bien que vovsine, n’avoit sceu prendre pied, venant à s’enqKHsonner, produisit des eifecls estranges :

Milia «en Km er jui rm/m demannr fimera ; nultum Sœva caput Proserpina fugit 1 .*

j’eus à souffrir cestc plaisante condition, que la veue de ma maison m’estoit effroyable; tout ce qui y estoit estoit sans garde et à l’abandon de qui en avoit cnvye. Moi, qui suis si hospitalier, feus en très pénible queste de retraictc pour ma famille; une famille esgarée, faisant peur à ses amis et ;à soy rnesme, et horreur où qu’elle cherchast à se placer : ayant à changer de demeure, soubdain qu’un de la troupe eommenceoit à se douloir du bout du doigt ; toutes maladies sont alors prinses pour peste, on ne se donne pas le loysir de les recognoistre. Et c’est le bon, que, selon les réglés de l’art, à tout dangier qu’on approche, il fault estre quarante jours entranse de ce mal, l’imagination vous exerceant ce pendant à sa mode, et enliebvrant vostre santé mesme. Tout cela m’eust beaucoup moins touché, si je n’eusse eu à me ressentir de la peine d’aultruy, et servir six mois misérablement de guide à ceste caravane ; car je porte en moi mes préservatifs, qui sont resolution et souffrance. È’apprehonsion ne me presse gueres, laquelle on craint particulièrement en ce mal ; et si, estant seul, je l’eusse voulu prendre, c’eust esté une fùyte bien plus gaillarde et plus esloingnce : c’est une mort qui ne me semble des pires ; elle est communément courte, d’estourdissement, sans douleur, consolée par la condition publicque, sans ccrimonic, sans dueil, sans presse. Mais, quant

(i) Jeunes gens, vküards, tout Cornasse pÉfc-mCtc dans le lorabcau ; nulle i«c n'ôcliapfie i rinciurable Proserpine. Ho»., Vit., I, SS, 19.

Digiti.

AjC

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