LIVRE III, CHAP. XII
au monde des environs, la centicsmc partie des âmes ne se peut sauver :
Viiieas deser laque rcgna Pasiorttm, et longe saltut lateque vacantes *.
En ce lieu, mon meilleur revenu est manuel : ce que cent hommes Iravailloienl pour moy chôma pour longtemps.
Or lors, quel exemple de resolution ne veismes nous en la simplicité de tout ce peuple ! Généralement, chascun renonceoit au soing de la vie : les raisins demeurèrent suspendus aux vignes, le bien principal du pais ; touts indifféremment se préparants et attendants la mort, à ce soir, ou au lendemain , d'un visage et d'une voix si peu effroyée qu’il sembloit qu’ils eussent compromis à ccste nécessité, et que ce feust une condemnation universelle et inévitable. Elle est tousjours telle : mais à combien peu tient la resolution au mourir? la distance et différence de quelques heures, la seule considération de la compaignie, nous en rend l’apprehension diverse5. Veoyez ceulx cy : pour ce qu’ils meurent en mesmemois, enfants, jeunes, vieillards, ils ne s’estonnent plus, ils ne se pleurent plus. J’en veis qui craignoient de demeurer derrière, comme en une horrible solitude, et n’y cogneus communément aultre soing que dessepultures; il leurfaschoit de vcoir lescorps espars emmy les champs, à la mercy des testes, qui y peuplèrent incontinent. Comment les fantasies humaines se descoupent! les Neorites, nation qu’ Alexandre subjugua , jectent les corps des morts au plus profond de leurs bois, pour y estre mangés, seule sépulture estimée entre culx heureuse3. Tel, sain, faisoit desjà sa fosse ; d’aultres s’y couchoient encores vivants, et un manœuvre des miens, avecques ses mains et ses pieds, attira sur soy la terre en mourant. Estoit ce pas s’abrier pour s’endormir plus à son ayse, d’une entreprise en haulteur aucunement pareille à celle des soldats romains qu'on trouva, après la journée de Cannes, la teste plongée dans des trous qu’ils avoient faicts et comblés de leurs mains en s’y suffoquant4? Somme,
p) vous auriez vu les campagnes et tes bois changes eu de vas le» déserts. Vinc., Ce or g., III, 47G.
(3} Ou te goust tout divers, comme dans lYdiliou de 1588 , foi.
(5) Diod. de Sicile, XVII, 105. C.
(4) Tite Li\e, XXII, 51. C.
toute une nation feut incontinent, par usage, logée en une marche qui ne cede en roideur à aulcune resolution estudiée et consultée.
La pluspart des instructions de la science à nous encourager ont plus de montre que de force, et plus d’ornement que de fruict. Nous avons abandonné nature et luy voulons apprendre sa leçon ; elle qui nous menoit si heureusement et si scurement ; et cependant les traces de son instruction et ce peu qui, par le bénéfice de l’ignorance , reste de gon image empreint en la vie de ceste tourbe rustique d'hommes impolis, la science est contraincte de l'aller t touts les jours empruntant pour en faire patron, à ses disciples, de constance, d’innocence et de tranquillité. Il faict beau veoir que ceulx cy, pleins de tant de belles cognoissances, ayent à imiter ceste sotte simplicité, et l'imiter aux premières actions de la vertu; et que nostre sapience apprenne des bestes mesmes les plus miles enseignements aux plus grandes et necessaires parties de nostre vie, comme il nous fault vivre cl mourir, mesnager nos biens, aymer et eslcver nos enfants, entretenir justice, singulier tesmoignage de l’humaine maladie; et que ceste raison, qui se manie à nostre poste, trouvant tousjours quelque diversité et nouvel- Icté, ne laisse chez nous aulcune trace apparente de la nature, et en ont faict des hommes comme les parfumiers de l’huile ; ils l'ont sophistiquée de tant d’argumentations et de discours appelés du dehors qu’elle en est devenue variable et particulière a chascun, et a perdu son propre visage, constant et universel, et nous fault en chercher tesmoignage des bestes, non subject à faveur, corruption, ny à diversité d’opinions : car il est bien vray qu'elles mesmes ne vont pas tousjours exactement dans la route de nature; mais ce qu’elles en desvoyent, c’est si peu que vous en appercevcz tousjours l'orniere : tout ainsi que les chevaulx qu’on mené en main font bien des bonds et des escapades, mais c’est à la longueur de leurs longes, et suyvent ce neantmoins toujours les pas de celuy qui les guide , et comme l’oyseau prend son vol, mais souhs la bride de sa filière' . Extilia, tormenta, bella , morbos , naufragia medi-
(I) En terme de fauconnerie, 'on appelle fillfrc une Oiello d'environ 01 1 mise* que ron tient attachée nui pieds de Toiseau pendant qu'on le réclame, jusqu'à ce qu'U soit assuré.
tare.... ut nullo sis malo liro1 * 3 4 : à quoy nous sert ceste curiosité de préoccuper touts les inconvénients de l’humaine nature, et nous préparer avecques tant de peine à l'encontre de cculx mesmes qui n’ont à l’adventure point à nous toucher? Parem passis tristitiam faeit, pâli posse s; non seulement le coup, mais le vent et le pet nous frappe-’ : ou, comme les plus fiebvreux, car certes c’est fiebvre, aller dès à ceste heure vous faire donner le fouet, parce qu’il peult advenir que fortune vous le fera souffrir un jour; et prendre vostre robbe fourrée dès la Sainct Jean, parce que vous en aurez besoin;; à Noël? Jectez vous en l’experience de touts les maulx qui vous peuvent arriver, nomméement des plus extrêmes; esprouvez vous la, disent-ils; asseurez vous là. Au rebours, le plus lacile et plus naturel seroit en descharger mesme sa pensée : ils ne viendront pas assez tost ; leur vray estre ne nous dure pas assez, il fault que nostre esprit les estende et ulonge, et qu'avant la main il les incorpore en soy et s’en entretienne, comme s’ils ne poisoient pas raisonnablement à nos sens. •• Ils poiseront assez quand ils y seront, dict un des maistres, non de quelque tendre secte, mais de la plus dure*; cependant favorise toi, crois ce que tu aymes le mieulx : que te sert il d’aller recueillant et prévenant ta malefortune, et de perdre le présent par la crainte du futur, et estre, dès ceste heure, misérable, parce que tu le doibs estre avecques le temps? ■ Ce sont ses mots. La science nous faict volontiers un bon office de nous instruire bien exactement des dimensions des maulx,
Curlt aaieus morialin corda ! 5
ce seroit dommage si partie de leur grandeur eschappoit à nostre sentiment et cognoissance !
Il est certain qu’à la pluspart la préparation à la mort a donné plus de lorment que n’a faict la souffrance. Il feut jadis véritablement dict,
(1) Médius souvent l'exil, la lorlure, les guerres, les mataülos, les naufrages, .. a lin que .nul mallicur ne vous trouve novice. Sér., Eplst. 91, t(J7.
(1) Il est aussi pénible du craindre un nul que de l'avoir souffert. Ses., Epia. 74.
(3) y on ad Ictuin tantum extvjitamur , sed ad crejutum. lu., md.
(4) SÉS., Epia. 13 et 98. C.
(P) Edairnnl les mortels par une triste prêvovaucc. Vue., Géorg., \ «3.
et par un bien judicieux aucteur : Minusafficit sensus fatigatio quam eogitalio1. Le sentiment de la mort présente nous anime parfois, de soy mesme, d’une prompte resolution de ne plus éviter chose du tout inévitable. Plusieurs gladiateurs se sont veus, au temps passé, après avoir couardement combattu, avaller courageusement la mort, offrants leur gosier au fer de l’ennemy et le conviants. La veue de la mort à venir a besoin d’une fermeté lente et difficile par conséquent à fournir. Si vous ne sçavez pas mourir, ne vous chaille; nature vous en informera sur le champ, pleinement et suffisamment ; elle fera exactement ceste besongne pour vous, n’en empeschez vostre soing :
Incertain frustra, mor taies, funerls horam
Qnceritis, et qua sit mors aditura via •
Pana minor, certain subito perfore ruinatn;
Quod timeas, gravius sustlnulsse dlu *.
Nous troublons la vie par le soing de la mort et la mort par le soing de la vie ; l’une nous ennuyé, l'aullre nous effraye. Ce n’est pas contre la mort que nous nous préparons, c’est chose trop momentanée ; un quart d’heure de passion sans conséquence, sans nuisance, ne mérité pas des préceptes particuliers. A dire vray, nous nous préparons contre les préparations de la mort. La philosophie nous ordonne d’avoir la mort tousjours devant les yeulx, de la preveoir et considérer avant le temps, et nous donne après les réglés et les précautions pour prouveoirà ce que ceste prévoyance cl ceste pensée ne nous blecc. Ainsi font les médecins qui nousjectent aux maladies afin qu’ils ayent où employer leurs drogues et leur art. Si nous n’avons sceu vivre, c’est injustice’ de nous apprendre à mourir et difformer la fm de son total ; si noos avons sceu vivre constamment et tranquillement, nous sçaurons mourir de mesme. Ils s’en van-
(I) La souffrance du mal frappe moins nos sens que l'imagination. Qciütil. , Ina. Oral., 1, Ji.
(1) En valu, mortels, vous tiiercbcz à connaître d'avance votre dernière heure et le chemin par lequel la mort Ira Jusqu'à vous... il est moins douloureux de supporter uu moment le coup qui nous écrase que de souffrir longtemps le sup|>üce de la crainte. — Les deux premiers vers sont de P*op , If, i7, l, où on lit : Al vos incertum. J'ignore la source des deux autres. N.
(3) C’est à tort qu’on veut nous apprewire <1 mourir, et donner a notre vie i aie fin qui ne soit pas conforme à son ensemble. I. V. L.