LIVRE III, CHKP. XII
tofont tant qu’il leur plaira : Tola philosophorum rila commentait!) mortis est ' ; mais il m’est advis que c’est bien le bout, non pourtant le but, de la vie; c’est sa fin, son extrémité, non pourtant son object. Elle doibt rstre elle mesme à soy sa visée, son desseing ; son droict estude est se regler, se conduire, se souffrir. Au nombre de plusieurs aultres offices, que comprend le general et principal chapitre de Sçavoir vivre, est cest article de Sçavoir mourir, et des plus legiers, si nostrecrainte ne luy donnoit poids.
A les juger par l’utilité et par la vérité naïfve, les leçons de la simplicité ne cedent gueres à celles que nous presche la doctrine ; au contraire. Les hommes sont divers en sentiment et en force : il les fauit mener à leur bien selon eulx et par routes diverses.
Quo me cumque rapU lanpesias, deferor hospes *.
Je ne veis jamais paisan de mes vovsins entrer en cogitation de quelle contenance et asseurance il passeroit cestc heure dernicrc : nature luy apprend à ne songer à ta mort que quand fisc meurt, et lors, il y a meilleure grâce qu’Aristote, lequel la mort presse doublement, et par elle, et par une si longue préméditation. Pourtant feut ce l’opinion de César que la moins préméditée mort esloit la plus heureuse cl plus deschargée1 * 3 * 5 : Plus dolet quant necesse est, qui ante dolet quant neresse est*. L'aigreur de ceste imagination naist de nostre curiosité. Nous nous empeschons tousjours ainsi, voulants devancer et regenter les prescriptions naturelles. Ce n’est qu’aux docteurs d’en disner plus mal, touts sains, et se renfrongner de l’image de la mort. Le commun n’a besoing ny de remede ny de consolation qu’au heurt et au coup, et n’en considère qu’autant justement qu’il en souffre. Est ce pas ce que nous disons que la stupidité et faulte d'apprehension du - vulgaire luy donne cestc patience aux maulx présents5 et ceste profonde nonchalance des
(1) Toute la vie de» philosophes est uoc méditation de la mort, etc., Tusc. quasi., 1, 30.
(1) Je cède au Bot qui m'emporte, et J'aborde oti Je me trouve. Hoa., Epat-, 1, 1, 1S.
(3) SI ta ptui teqere. Voyez SCtT.,Ce»ar,c. ST J. V. L.
(S) celui qui « afflige d'avance, s'afflige trop. Sta.. Epiai. 8e.
[SJ Edition de ISSU, foi. sus verso : « Est ce pas ce que nous disons, que la stupidité, bulle trappreheosion, cl beslise du vulgaire, lui donne eeate patience ,aux maull, plus grande que nom n'avons, et cote profonde nonchalance, etc. » MoltTAlBHZ,
sinistres accidents futurs ; que leur ame, pour estre plus crasse et obtuse, est moins penctrabie et agitable? Pour Dieu! s’il est ainsi, tenons d’oresenavant eschole de bestise ; c’est l’extreme fruict que les sciences nous promettent, auquel ceste cy conduict si doulcement scs disciples.
Nous n’aurons pas faulte de bons regents interprètes de la simplicité naturelle. Socrates en sera l'un ; car, de ce qu’il m’en souvient, il parle environ en ce sens aux juges qui délibèrent de sa vie* : g J’ay peur, messieurs, si je vous prie de ne me faire mourir, que je m’enferre en la délation de mes accusateurs, qui est. Que je fois plus l’entendu que les aultres, comme ayant quelque cognoissance plus cachée des choses qui sont au dessus et au dessoubs de nous. Je sçais que je n’ay frequente ny recogneu la mort, ny n’ay veu personne qui ayt essayé ses qualités pour m’en instruire. Ceulx qui la craignent présupposent la cognoistre ; quant à moy, je ne sçais ny quelle elle est ny quel il faict en l’aultrc monde. A l’adventure est la mort chose indifferente, à l’adventure désirable. II est à croire pourtant, si c’est une transmigration d’une place à aultre, qu’il y a de l’amendement d’aller vivre avecques tant de grands personnages trespassés et d’estre exempt d’avoir plus affaire à juges iniques et corrompus. Si c’est un anéantissement de nostre estre, c’est encores amendement d’entrer en une longue et paisible nuict; nous ne sentons rien de plus doulx en la vie qu’un repos et sommeil tranquille et profond sans songes. Les choses que je sçais estre mauvaises, comme d'offenser son prochain et désobéir au supérieur, soit Dieu, soit homme, je les évité soigneusement : celles desquelles je ne sçais si elles sont bonnes ou mauvaises, je ne les sçaurois craindre. Si je m’en vois mourir et vous laisse en vie, les dieux seuls veoyent à qui, de vous ou de moy, il en ira mieulx. Par quoy, pour mon regard , vous en ordonnerez comme il vous plaira. Mais, selon ma façon de conseiller les choses justes et utiles, je dis bien que, pour vostre conscience, vous ferez mieulx de m’eslargir si vous ne veoyez plus avant que moy en ma cause ; et, jugeant selon mes ac-
(I) Tout ceci est extrait de l'Àpotogle de Socrate, dans Putov, ch. 17, 80, 38, etc. Ci OU os traduit quelquenines do ccg paroles, ruse., I, 41. J. V. L.
tions passées ot publicques et privées, selon mes intentions et selon le proufit que tirent touts les jours de ma conversation tant de nos citoyens et jeunes et vieux, et le fruict que je vous fois à touts, vous ne pouvez deuement vous descharger envers mon mérité qu’en ordonnant que je sois nourry, attendu ma pauvreté, au Prytanée, aux despens publicques, ce que souvent je vous ay vcu, à moindre raison, octroyer à d’aultres. Ne prenez pas à obstination ou desdaing que, suyvant la coustume, je n’aille vous suppliant et esmouvant à commisération. J’ay des amis et des parents, n’estant, comme dict Ilomere', engendré ny de bois ny de pierre non plus que les aultres, capables de se présenter avecques des larmes et le dueil ; et av trois enfants esplorés de quoy vous tirer à pitié ; mais je ferois honte à noslre ville, en l’aage que je suis et en telle réputation de sagesse que m’en voicy en prévention, de m’aller desmettre* à si lasches contenances. Que diroit-on des aultres Athéniens? J’ay tousjours admonesté cculx qui m’ont ouï parler de ne racheter leur vie par une action deshonneste, et aux guerres de mon pais, à Amphipolis, à Potidéc, à Dclie et aultres où je me suis trouvé, j’ay montré par clTecls combien j’estois loing de garantir ma scureté par ma honte. Dadvantage, j’interresserois vostre debvoir et vous convicrois à choses laides ; car ce n’est pas à mes pricres de vous persuader, c’est aux raisons pures et solides de la justice. Vous avez juré aux dieux d’ainsi vous maintenir : il semblerait que je \ ous voulsisse souspeçonner et récriminer de ne croire pas qu’il y en aye; et moy mesme tesmoignerois contre moy de ne croire point en eulx comme je doibs, me desfiant de leur conduictc et ne remettant purement en leurs mains mon affaire. Je m’y fie du tout et tiens pour certain qu’ils feront en cecy selon qu'il sera plus propre à vous et à moy. Les gents de bien, ny vivants, ny morts, n’ont aulcuuemcnt à se craindre des dieux. »
Voylà pas un playdoyer puerile3, d’une
(1) OtlyMc, MX, 165. J. V. L.
(â) Soumettre, abaisser. E. J.
K (5) C’est-à-dire, d 'une securité enfantine, comme le dit ensuite Montaigne, et représentant la pure et première Impression et Ignorance de nattrre. On lit dans Fexemplairc [de Bordeaux : YoyQ fias mi playdoyer sec et sain, mais quand cl
haulteur inimaginable, véritable, franc et juste, au delà de tout exemple, et employé en quelle nécessité? Vraycment ce feut raison qu’il le preferast à celuy que ce grand orateur Lysias avoit mis par escript pour luy', excellemment façonné au style judiciaire, mais indigne d’un si noble criminel. Eust on ouï de la bouche de Socrates une voix suppliante? ceste superbe vertu eust elle calé* au plus fort de sa montre? et sa riche et puissante nature eust elle commis à l’art sa defiense, et, en son plus hault essay, renoncé à la vérité et naïfveté, ornements de son parler, pour se parer du fard des figures et feinctes d’un’ oraison apprinse? Il feit très sagement et selon luy de ne corrompre point une teneur de vie incorruptible3 et une si saincte image de l’humaine forme pour alonger d’un an sa décrépitude et trahir l’immortelle mémoire de ceste fin glorieuse. Il debvoit sa vie, non pas à soy, mais à l’exemple du monde. Serait ce pas dommage publicque qu’il l’cust achevée d’un’ oisifve et obscure façon ? Certes, une si nonchalante et molle considération de sa mort meritoit que la postérité la considerast d’autant plus pour luy, ce qu’elle feit ; et il n’y a rien en la justice si juste que ce que la fortune ordonna pour sa recommendation ; car les Athéniens eurent en telle abomination ceulx qui en avoient esté cause qu’on les fuyoit comme personnes excommuniées.
On tenoit poilu tout ce à quoy ils avoient touché; personne à l'estuve ne lavoit avecques eulx, personne ne les saluoit ny accointoit; si qu’enfm, ne pouvant plus porter ceste haine publicque, fisse pendirent eulx mesmes*.
Si quelqu’un estime que, parmy tant d’aultres exemples que j’avois à choisir pour le service de mon propos, csdictsde Socrates, j’ayc mal trié ccstuy cy, et qu’il juge ce discours estre cslevé au dessus des opinions communes, je l’ay faict à escient; car je juge anltrement, et tiens que c’est un discours, en reng et en naïfveté, bien plus arrière et plus bas que les opi-
quand naïf et bas, d’une haulteur inimaginable, etc. Montaigne aura sans doute changé ces mots, qui exprimaient mal sa pensée. J. V. L.
(t).Cic., de Oral., î, 5». J. V. L.
(2) Se fùt-eUe abaissée. K. l.
(5J Ténor vltœ per omnia contonatis. Sèh., Epiât. St.
(tj Ces dernières phrases sont copiées d’un traité de Pu> tarqie intitulé, de l Envie et de la Haine, c. 3 de la verwûu d'Amyot. C.