‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 408 sur 449 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

nions communes. II représenté, en une hardiesse inartificiellc et securité enfantine, la pure et première impression et ignorance de nature; car il est croyable que nous avons naturellement crainte de la douleur, mais non de la mort à cause d’elle. C’est une partie de nostre estre non moins essentielle que le vivre. A quoy faire nous en auroit nature engendré la haine et l’horreur, veu qu’elle luv tient reng de très grande utilité, pour nourrir la succession et vicissitude de ses ouvrages? et qu’en ceste republicque universelle elle sert plus de naissance et d'augmentation que de perte ou ruyne?

Sic rentra tumma novatur '.

Mille animai unu necata dédit

la défaillance d’une vie est le passage à mille aultres vies. Nature a empreint au* bestes le soing d'elles et de leur conservation ; elles vont jusques là de craindre leur empirement, de se heurter et blecer que nous les enchevestrions et battions, accidents subjects à leur sens et expérience; mais que nous les tuyons, elles ne le peuvent craindre ny n’ont la faculté d’imaginer et conclure la mort. Si dict on encores qu'on les veoid non seulement la souffrir gayement (la piuspart des chevaulx hennissent en mourant, les cygnes la chantent), mais de plus la recherchent à leur besoing, comme portent plusieurs exemples des éléphants.

Oultrc ce, la façon d’argumenter de laquelle se sert icy Socrates est elle pas admirable egualement en simplicité et en vebemence? Vrayement il est bien plus aysé de parler comme Aristote et vivre comme César qu’il n’est aysé de parler et vivre comme Socrates. Là loge l’extreme degré de perfection et de difficulté ; l’art n’y peult joindre. Or, nos facultés ne sont pas ainsi dressées. Nous ne les essayons ny ne les cognoissons; nous nous investissons de celles d’aultruy et laissons chômer les noslres : comme quelqu'un pourroit dire de moy, que j’ay seulement faict icy un amas de (leurs estrangiefas, n’y ayant fourny du mien que le filet à les lier.

Certes, j'ay donné à l'opinion publicque que ces parements empruntés m’accompaignent ;

(1) Ainsi la nature se renouvelle. Lee., II, 71.

(ij Ovide, Fastes, I, 360. Montaigne traduit ce passage après l avoir dlé.

CH AP. XIÎ. 595

mais je n’entends pas qu'ils me couvrent et qu’ils me cachent : c’est le rebours de mon desseing, qui ne veulx faire montre que du mien et de ce qui est mien par nature ; et si je m’en feusse cru, à tout hasard j’eusse parlé tout fin seul. Je m’en charge de plus fort touts les jours*, oultre ma proposition et ma forme première, sur la fantasie du siècle et par oisifvcté. S’il me messied à moy, comme je le crois, n’importe; il peult estre utile à quelque aultre. Tel allègue Platon et Homère qui ne les veid oneques; et moy ay prins des lieux assez, ailleurs qu’en leur source. Sans peine et sans suffisance, ayant mille volumes de livres autour de moy en ce lieu où j’escris, j’emprunteray présentement, s’il me plaist, d’une douzaine de tels ravaudeurs, gents que je ne feuillette gueres, de quoy esmailler le traicté de la Physionomie. Il ne fault que l’epitre liminaire d’un Allemand pour me farcir d’allégations. Et nous allons quester par là une friande gloire à piper le sot monde! Ces pastissages de lieux communs, dequoy tant de gents mesnagent leur estude, ne servent gueres qu’à subjects communs, et servent à nous montrer, non à nous conduire : ridicule fruict de la science que Socrates exagite* si plaisamment contre Euthydemus. J’ay veu faire des livres de choses ny jamais estudiées ny entendues, l’aucteur commettant à divers de ses amis sçavants la recherche de ceste cy et de ceste aultre matière à le bastir, se contentant, pour sa part, d’en avoir projecté le desseing et lié par son industrie ce fagot de provisions incogneues: au moins est sien l’encre et le papier. Cela, c’est en conscience acheter ou emprunter un livre, non pas le faire ; c’est apprendre aux hommes, non qu’on sçalt faire un livre, mais, ce dequoy ils pouvoient estre en doubte, qu’on ne le sçait pas faire. Un president se vantoit, où j'estois, d’avoir amoncelé deux cents tant de lieux estrangiers en un sien arrest presidental.

(I) En effet, la première édition des Essais (Bordeaux, 1580) .*i fort peu de citations. Elles sont plus nombreuses dans celle île Paris, iM8. Mais celle multitude de textes anciens qui emtarrassent quelquefois l’ouvrage do Montaigne, ne date que de redilfon posthume de 1503 : Il en avait fait, pendant les quatre dernières années de sa vie, un amusement de son oisU vêlé. J. V. i„

(i) Cr Ulque; c'est le mot latin esnqliat. Cicéron dit aussi ( Orat., c. *3), en parlant des dialogues de Socrate contre les sophistes : « piato c.nTtfdafor'omniœn rhetorum. » J. V. L.

En le preschant il effaceoit la gloire qu’on luy en donnoit : pusillanime et absurde vanterie, à mon gré, pour un tel subject et telle personne! Je fois le contraire, et, parmy tant d'emprunts, je suis bien ayse d’en pouvoir desrobber quelqu’un, le desguisant et difformant à nouveau service. Au hazard que je laisse dire que c’est par faulte d’avoir entendu son naturel usage, je luy donne quelque particulière addresse de ma main, à ce qu’il en soit d’autant moins purement estrangier. Ceulx cy mettent leurs larrecins en parade et en compte ; aussi ont ils plus de crédit aux loix que moy*. Nous aultres naturalistes estimons qu’il y ayt grande et incomparable preference de l’honneur de l’invention à l’honneur de l'allégation.

Si j’eusse voulu parler par science, j’eusse parlé plus tost; j’eusse escript du temps plus voysin de mes estudes, que j’avois plus d’esprit et de mémoire, et me feusse plus fié à la vigueur de cest aage là qu'à cestuy cy, si j’eusse voulu faire mestier d’escrire. Et quoy, si ceste faveur gracieuse que la fortune m’a nagueres offerte par l’entremise de cest ouvrage, m’eust peu rencontrer en telle saison, au lieu de celle cy, où elle est egualement désirable à posséder et preste à perdre*? Deux de mes cognoissants, grands hommes en ceste faculté, ont perdu par moitié, à mon advis, d’avoir refusé de se mettre au jour à quarante ans, pour attendre les soixante. La maturité a ses defaults comme la verdeur, et pires; et autant est la vieillesse incommode à ceste nature de besongne qu'à tout aultre : quiconque met sa decrepitude soubs la presse faict folie, s’il espere en espreindre des humeurs qni ne sentent le disgracié, le resveur et l’assopy ; nostre esprit se constipe et s'espaissit en vieillissant. Je dis pompeusement et opulemment l’ignorance,

(1) Édition de 1588, foL 467 : « Aussi ont Us plus de crédit arec les loix que rooy. » Vient ensuite ce passage supprime :

« comme ceulx qui desrobeul les chevaulx, Jeteurs peinds le crin et la queue, et par lois je les esborgne : si le premier maistre s’en serrait à bcsles d'amble, Je les mets au trot ; et au kast, s'ils serraient à la selle, «

(2) Dans l'exemplaire qui a servi pour l'édition de 1803, Montaigne avait écrit de sa main : « Dadvantage, telle faveur gracieuse que la fortune peull m'avoir offerte par l'entremise de cest ouvrage eust tors rencontré une plus propre saison. » L’édition de 1595 a Ici, comme presque partout, plus d'élégance et d’originalité. L’auteur veut peut-être parier, en cet endroit, destenUmeots que la lecture de son livre avoil inspirés pour lui mademoiselle de cournay. j. v. U

et dis la science maigrement et piteusement ; accessoirement ceste cy et accidentalement, celle là expressément et principalement : et ne traicte à poinct nommé de rien, que du rien; ny d’aulcune science que de celle de l’ inscience, J’ay choUi le temps où ma vie, que j’ay à peindre, je l’ay toute devant moy ; ce qui en reste tient plus de la mort : et de ma mort seulement si je la rencontrois b&billarde, comme font d’aultres, donrois je encores volontiers advis au peuple, en deslogeant.

Socrates a esté un exemplaire parfaict en toutes grandes qualités. J’ay despit qu’il eust rencontré un corps et un visage si disgraciés, comme ils disent , et si disconvenakle à la beauté de son ame , luy si amoureux et si affolé de la beauté : nature luy feit injustice. Il n’est rien plus vraysembUbie que la conformité et relation du corps à l'esprit: lpti nnimi mayni refert quali in corpore locali ttnl ; mulla enim e corpore exsistunt quœ acuant mentem , mulla quœ oblundanl 1 : cetluy cy parle d’une laideur desnaturée et difformité de membres ; mais nous appelons laideur aussi, une mesadvenanee au premier regard, qui loge principalement au visage, et nous desgousie par bien iegieres causes, par le teint, une tache, une rude contenance, par quelque cause souvent inexplicable, en des membres pourtant bien ordonnés et entiers. La laideur qui revestoit un' ame très belle en La Boétie estoit de ce predicainent : ceste laideur superficielle, qui est toutesfois la plus impérieuse, est de moindre préjudice à l’estât de l’esprit, et a peu de certitude en l’opinion dos hommes. L'aultre, qui d’un plus propre nom s’appelle difformité, plus substancielle, porte plus volontiers coup jusques au dedans : non pas tout soulier de cuir bien lissé, mais tout soulier bien formé, montre l’interieure forme du pied1. Comme Socrates disoit de la sienne3

(I) U importe beaucoup dans quel corps l'âtnc soit logée ; car plusieurs qualités corporelles servent à aiguiser l’esprit, Gt plusieurs autres à l'émousser. Cic, Tus r. quœ si., 1, 33.

(3) Les longs développements ajoutés Ici par Montaigne lui ont (ail supprimer cette phrase, qu’on Ut, avant la suivante, dans l'édition de 1588, foi. 467 : « U n’est pas à croire que cette dissonance advienne sans quelque accident, qui a interrompu le cours ordinaire : comme ii disoit de sa laideur, etc. u (3) Dans l'édition de 1588, on lit du sa laideur. On a mis , dans les suivantes, de la tienne, paroles moins distinctes, et dont le rapport ;ne. »e (‘présente pas aisément à l'esprit. C. — La cor-

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