LIVRE III, CHAP. XII
qu’elle en aceusoit justement autant en son ame, s’il ne l’eust corrigée par institution,*. Mais, en le disant, je tiens qu’il se mocquoit, suy vant son usage ; et jamais ame si excellente ne se feit elle mesme.
Je ne puis dire assez souvent combien j’estime la beauté qualité puissante et advanfageuse : il l’appelloit une courte tyrannie, et Platon le privilège de la nature. Nous n’en avons point qui la surpasse en crédit : elle tient le premier reng au commerce des hommes ; elle se présente au devant, seduict et préoccupé nostre jugement, avccqucs grande auclorilé et merveilleuse impression. Phryné perdoit sa cause entre les mains d’un excellent advocat, si, ouvrant sa robbe, elle n’eust corrompu ses juges par l'esclat de sa beauté *. Et je treuve que Cyrus, Alexandre, César, ces trois maistres du monde, ne l’ont pas oubliée à faire leurs grands affaires, non a pas le premier Scipion. Un mesme mot embrasse en grec le bel et le bon3 : et le sainct Esprit appelle souvent bons ceulx qu’il veolt dire beaux. Je maintiendrois volontiers le reng des biens, selon que portoit la chanson que Platon dict* avoir esté triviale, prinse de quelque ancien poète ; « la santé, la beauté, la richesse. » Aristote dict5, Aux beaux appartenir le droict de commander; et, quand il en est de qui la beauté approche celle des images des dieux , que la vénération leur est pareillement deue : à celuy qui luy demandoit pourquoy plus longtemps et plus souvent on hantoit les beaux : « Ceste demande, feit il 6, n’appartient à estre faicte que par un aveugle. * La pluspart, et les plus grands philosophes, payèrent leur escholage et acquirent la sagesse par l’entremise et faveur de leur beauté. Non seulement aux hommes qui me servent, mais aux bestes aussi, je la considéré à deux doigts près de la bonté.
rcclioncJont Coslese plaint ici c*t de WonUigne; Eta rayé sur IVaempialre corrigé de sa main « Uiklntr , €1 il 'a licril auduteus la tienne : c'est donc évidemment la vraie leçon. N.
(IJ CIC., Tusc. quint., IV, 37 ; de Font, c. S. C.
(5) Sevt. Euria-, advert. Stathcmal., Il, 65; Qcisr., II, 15. Alhenee, au contraire, XIII, p. 500, Tait honneur de celte Iddc A l'avocat loi rr.Cn te, roratcur llypOridc. C.
(3) Kst).&; K&f&Sà; , d’on noua est venu M <1 bon, qui est encore d'usage eu français, mats dans lo style familier. C.
(4) Dans ie tiorgias, p. 300. C.
(SJ Politique, 1,3. C.
(6) Dtoc. Lance, v, 90. c.
Si me semble il que ce traict et façon de visage, et ces linéaments, par lesquels on argumente aulcunes complexions internes et nos fortunes à venir, est chose qui ne loge pas bien directement et simplement soubs le chapitre de beauté et de laideur : non plus que toute bonne odeur et sérénité d’air n’en promet pas la santé ; ny toute espesseur et puanteur l’infection , en temps pestilcnt. Ceulx qui accusent les dames de contredire leur beauté par leurs mœurs ne rencontrent pas tousjours : car en une face qui ne sera pas trop bien composée , il pcult loger quelque air de probité et de fiance; comme, au rebours, j’ay leu parfois, entre deux beaux yeulx , des menaces d’une nature maligne et dangereuse. Il y a des physionomies favorables, et, en une presse d'ennemis victorieux, vous choisirez incontinent parmy des hommes incogncus l’un plustost que l’aultre, à qui vous rendre et fier vostre vie et non proprement par la considération de la lieauté.
C’est une foible garantie que la mine ; toutesfois elle a quelque considération, et si j’avois a les fouetter, ce seroit plus rudement les meschants qui desraentent et trahissent les promesses que nature leur avoit plantées au front ; je punirais plus aigrement la malice en une apparence débonnaire. Il semble qu'il y ayt aulcuns visages heureux, d’aultres malencontreux : et crois qu’il y a quelque art à distin. guéries visages débonnaires des niais, les severes des rudes , les malicieux des chagrins , les desdaigneux des melancholiques, et telles aultrcs qualités voysines. Il y a des beautés, non fieres seulement, mais aigres ; il y en a d’aultres doulccs et encores au delà fades ; d’en prognostiquer les adventures futures, ce sont matières que je laisse indécises.
J'ay prins, comme j’ay dict ailleurs, bien simplement et cruemenl, pour mon regard, ce precepte ancien : que “ Nous ne sçaurions faillir à suyvre nature : » que le souverain précepte, c’est de « se conformer à elle. » Je n’ay pas corrigé, comme Socrates, par la force de la raison, mes complexions naturelles , et n’ay aulcunement troublé par art mon inclination : je me laisse aller comme je suis venu ; je ne combats rien; mes deux maistresses pièces vivent, de leur grâce, en paix et bon accord; mais le laid de ma nourrice a esté, Dieu merci ! mediocrementsainet tempéré. Diray je cecv en
passant ? que Je veols tenir en plus de prix qu’elle nevault, qui est seule quasi en usage entre nous, certaine image de preud’hommie scholastique, serve des préceptes, contraincte soubsl’esperance et la crainte. Je l'ayme telle que les loix et religions non facent, mais parfacent et auctorisent ; qui se sente de quoy se soubstenir sans ayde ; née en nous de ses propres racines, par la semence de la raison universelle, empreinte en tout homme non desnaturé. Cesle raison, qui redresse Socratesde son vicieux ply, le rend obéissant aux hommes et aux dieux qui commandent en sa ville, courageux en sa mort, non parce que son ame est immortelle, mais parce qu’il est mortel. Ruineuse instruction à toute police, et bien plus dommageable qu’ingenieuse et subtile, qui persuade aux peuples la religieuse creance suffire seule , et sans les mœurs , à contenter la divine justice! l’usage nous faict veoir une distinction énorme entre la dévotion, et la conscience.
J’ay une apparence 1 favorable, et en forme et en interprétation ;
Quid dirl, habere me? Imo hnbul. Chrome 1 :
Heu ! tantum altritl corporis otsa vides 3 :
et qui faict une contraire mont re à celle de Socrates. Il m’est souvent advenu que sur le simple crédit de ma présence et démon air, des personnes qui n’avoientaulcunecognoissancede moys’y sont grandement fiées, soit pour leurs propres affaires, soit pour les miennes ; et en ay tiré, ès pals estrangiers, des faveurs singulières et rares. Mais ces deux expériences valent, à l’adventure, que je les recite particulièrement. Un quidam délibéra de surprendre ma maison et moy : son art feut d’arriver seul à ma porte, et d’en presser un peu instamment l’entrée. Je le cognoissois de nom, et avois occasion de me fier de luy comme de mon vovsin et aucunement mon allié: je luy feis ouvrir comme je fois à cbascun. Le voicy tout effroyé, son cheval hors d’haleine, fort harassé. Il m’entreteint de ccstc fable : “ Qu’il venoit d’estre rencontré à une demie lieue de là par un sien ennemy,
(!) Edition de 1588, fol. MS : « J*ay un visage. * Edition de <801 : k J’ay un port. »
(i) Qu'ai-je dit, devais dire, J’avolt. Te* ,Ueaut., act.
I, sr. I, v. 41.
(5) Itibs! vous ne vemvjp lus.cn .moi que le squelette d'un corps affaibli. — Je ne sais (foir Montaigne a QrO ce
lequel je cognoissois aussi, et avois onï parler de leur querelle; que cest ennemy luy avoit merveilleusement chaussé les esperons ; et qu’ayant esté surprlns en desarroy et plus foible en nombre , il s’estoit jecté à ma porte à sauveté; qu'il estoit en grand' peine de ses gents, lesquels il disoit tenir pour morts ou prins. » J’essayav tout naïfvement de le conforter, asseurer et refreschir. Tantost après, voylà quatre ou cinq de ses soldats qui se présentent , en mesme contenance et effroy pour entrer ; et puis d’aultres, et d’aultres, encores après, bien equippés et bien armés, jusques à vingt cinq ou trente, feignants avoir leur ennemy aux talons. Ce mystère commenceoit à taster mon souspeçon: je n’ignorois pas en quel siècle je vivois, combien ma maison pouvoil estre enviée , et avois plusieurs exemples d’auitres de ma cognoissance *, à qui il estoit mesadvenu de mesme. Tant y a que, trouvant qu’il n’y avoit point d'acquest d’avoir commencé à faire plaisir, si je n’achevois, et ne pouvant me desfaire sans tout rompre, je me laissay aller au party le plus naturel et le plus simple, comme je fois tousjours, commandant qu’ils entrassent. Aussi à la vérité, je suis peu desfiant et souspeçonneux de ma nature ; je penche volontiers vers l’excuse et l’interpretation plus doulce ; je prends les hommes selon le commun ordre, et ne crois pas ces inclinations perverses et| desnaturées, si je n’y suis forcé par grand tesmoignage, non plus que les monstres et miracles : et suis homme, en oultre , qui me commets volontiers à la fortune et me laisse aller à corps perdu entre ses bras ; dequov jusques à ceste heure, j’ai eu plus d’occasion de me louer que de me plaindre, et l’ay trouvée et plus advisée et plus amie de mes affaires que je ne suis. Il y a quelques actions en ma vie desquelles on peult justement nommer la conduicte difficile, ou, qui vouldra, prudente : de celles là mesmes, poses que la tierce partie soit du mien, certes les deux tierces sont richement à elle. Nous faillons, ce me semble, en ce que nous ne nous fions pas assez au ciel de nous, et prétendons plus de nostre conduicte, qu’il ne nous appartient; pour-
(I) Edition de 1588, fol. 4£8, verso : « El nonobstant ce vain intervalle de guerre, auquel lor* nousealloi», j'uvois plusieurs exemples d'autres maisons de ma cognoissance , auxquelles , jt\e.v
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