‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 410 sur 449 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

tant se fourvoyent si souvent nos desseings : il est envieux de l’cslcnduc que nous attribuons aux droicts de l'humaine prudence, au préjudice des siens, et nous les raccourcit d'autant plus que nous les amplifions. Ceulx cy se teinrent à cheval, en ma court ; le chef avecques moy dans ma salle , qui n’avoit voulu qu’on establast son cheval, disant avoir à se retirer incontinant qu’il auroit eu nouvelles de scs hommes. Il se veid maistre de son entreprinse , et n’y restoit sur ce poinct que l’execution. Souvent depuis il a dict, car il ne craignoit pas de faire ce conte, que mon visage et ma franchise luy avoient arraché la trahison des poings. Il remonta à cheval, ses gents ayants continuellement les yeulx sur luy, pour vcoir quel signe il leur donneroit, bien estonnés de le veoir sortir, et abandonner son advantage.

Une aultre fols, me fiant à Je ne sçais quelle trefve qui venoit d’estre publiée en nos armées, je m’acheminay à un voyage, par païs estrangement chatouilleux. Je ne feus pas si tost esvenlé, que voylà trois ou quatre cavalcades de divers lieux pour m’attraper: l’une me joignit à la troisiesme journée, où je feus chargé par quinze ou vingt gentilshommes masqués suivis d’une ondée d’argoulets*. Me voylà prins et rendu, retiré dans l’espés d’une forest voyslne, desmonté, devalizé, mes colTrcs fouillés ma boite prinse, chevaulx et esquipage desparti à nouveaux maistres. Nous feusmes longtemps à contester dans ce hallier, sur le faict de ma rançon, qu’ils me lailloicnt si haulte, qu’il paroissoit bien que je ne leur estois guerescogneu. Iis entrèrent en grande contestation de ma vie. De vray, il y avoit plusieurs circonstances qui me menaceoient du dangier où j’en estois.

Tune animis opu* , Ænea, tune pectorc firmo *.

Je me mainteins tousjours, sur le filtre de ma trefve, à leur quitter seulement le gaing qu’ils avoient faict de ma despouille, qui n’estoit pas à mespriser, sans promesse d’aultre rançon. Après deux ou trois heures que nous cusmcs esté là, et qu’ils m’eurent faict monter sur un cheval qui n’avoit garde de leur eschappcr, et

(1) Arquebusiers, comme U les nomme plus bas. E. J.

(s) C’est alors qu’il fallut montrer du courage et delà fermeté. Vutc., Êntkle, VI, 961.

, CHAP. Xll.

commis ma conduicte particulière à quinze ou vingt arquebuziers, et dispersé mes gents à d’aultres, ayant ordonné qu’on nous menast prisonniers diverses routes, et moy desjà acheminé à deux ou trois harquebuzades de là,

Jam prece PoUueis, jam Cas loris Implora ta * t

voicy une soubdaine et très inopinée mutation qui leur print. Je veis revenir à moy le chef, avecques paroles plus doulces : se mettant en peine de rechercher en la trouppe mes hardes escartées, et me les faisant rendre, selon qu’il s’en pouvoft recouvrer jusques à ma boite. Le meilleur présent qu’ils me feirent, ce feut enfin ma liberté: le reste ne me touchoit guercs en ce temps là. La vraye cause d’un changement si nouveau, et de ce r’advisement sans aulcune impulsion apparente, et d’un repentir si miraculeux, en tel temps, en une entreprinse pourpensée et délibérée, et devenue juste par l’usage (car d’arrivée je leur eonfessay ouvertement le party duquel j’estois, et le chemin que je tenois), certes je ne sçais pas bien encores quelle elle est. Le plus apparent qui se démasqua , et me feit cognolstrc son nom, me redict lors plusieurs fois que je debvois cestc délivrance à mon visage, liberté et fermeté de mes paroles, qui me rendoient indigne d’une telle mesadventure , et me demanda asscurance d’une pareille. Il est possible que la bonté divine se voulut servir de ce vain instrument pour ma conservation : elle me deffendit encores I’endemain d’aultrcs pires embusches, desquelles ceulx cy mesmes m’avoient adverty. Le dernier est encores en pieds pour en faire le conte; le premier feut tué il n’y a pas long temps.

Si mon visage ne respondoit pour moy, si on ne lisoil en me» yeulx et en ma voix la simplicité de mon intention, je n’eusse pas duré sans querelle et sans offense, si long temps, avecques cestc indiscrettc liberté de dire à tort et à droict ce qui me vient en fantasie, et juger témérairement des choses. Ceste façon peult paroistre avecques raison incivile et mal accommodée à nostre usage ; mais oultrageuse et malicieuse, je n’ay veu personne qui l’en

(1) Lorsque j'aïals impion! tktjà le «cour» de castor et do Poilus, (pour parler avoc Csr., Carm., U VI, os,- ou «ironie Montaigne l'aurai l pu dire en » .langue, aprii m'tur, A

tous les saints du Paradis. C.

jOOglC

ayt jugée, ny qui se soit picqué de ma liberté, s’il la receue de ma bouclie : les paroles redictes ont, comme aultre son , aultre sens. Aussi ne liais je personne ; et suis si lasche à offenser que, pour le service de la raison mesme, je ne le puis faire ; et lorsque l’occasion m’a convié aux [condemnations criminelles , j'ay plustost manqué à la justice: Utmagis peccari nolim quam salis animi ad vindicanda peccata habeam *. On reprochoit dict on, à Aristote, d’avoir esté trop miséricordieux envers un mcschant homme : - J'ay esté, de vray dict il3, miséricordieux envers l’homme, non envers la meschanceté. « Les jugements ordinaires s’exasperent à la punition, par l’horreur du mesfaict: cela mesme refroidit le mien; l’horreur du premier meurtre m'en faict craindre un second ; et la laideur de la première cruauté m’en faict abhorrer toute imitation. A moy, qui ne suis qu’escuycr de trefles *, peult toucher ce qu’on disoit de Charillus, roy de Sparte: “11 ne sçauroit estre bon, puisqu’il n’est pas mauvais aux meschants : • ou bien ainsi, car Plutarque le présente en ces deux sortes, comme mille aultres choses, diversement et contrairement : « 11 fault bien qu’il soit bon, puisqu'il l’est aux meschants mesmes*. » De mesme qu’aux actions légitimes', je me fasche de m’y employer quand c'est envers ceulx qui s'en desplaisent; aussi, à dire vérité, aux illégitimes, je ne fois pas assez de conscience de m’y employer, quand c’est envers ceulx qui y consentent.

De rerperience.

Il n'est désir plus naturel que le désir de cognoissance. Nous essayons touls les moyens

(I) le voudrais qu’on Veâl pas commis de feules ; ma» ie n’ai pas le courage de punir celles qui sonl commises, Tite LlVE« XXIX, 91.

(9) Dioc. Lakkck, V, 17. C.

(A) Edition de 1588, fol. 470 : « qui ne suis que valet de t relies, h

(4) De ces deux mois dtés par Ptor., l'un se trouve dans son traité sur la Différence entre le flâneur et l'ami, c. 10 ; de r Km te cl de la Baine, c. 3 ; l’autre dans.kt.Kie.de Lycur<jue,

qui nous y peuvent mener ; quand la raison nous fault, nous y employons l’experience,

Per varlos hsus ariem e.rpcrientla feelt,

Eremplo mont trame viam 1 ,

qui est un moyen de beaucoup plus foible et plus vil ; mais la vérité est chose si grande, que nous ne debvons desdaigner aulcune entremise qui nous y conduise. La raison a tant de formes, que nous ne sçavons à laquelle nous prendre : l’experience n’en a pas moins ; la conséquence que nous voulons tirer de la conférence des événements est mal seure, d’autant qu’ils sont tousjours dissemblables. Il n’ est aulcune qualité si universelle, en cestc image des choses, que la diversité et variété. Et les Grecs et les Latins, et nous, pour le plus exprès exemple de similitude, nous servons de celuy .des oeufs : toutesfois il s’est trouvé des hommes, et notamment un en Delphes, qui recognoissoit des marques de différence entre les œufs, si qu’il n’en prenoit jamais l’un pour l’aultre; et y ayant plusieurs poules, sçavoit juger de laquelle estoit l’oeuf9. La dissimilitude s’ingère d’elle mesme en nos ouvrages : nul art peult arriver à la similitude ; ny Perrozet, ny aultre, ne peult si soigneusement polir et blanchir l'envers de ses chartes qu’aulcuns joueurs ne les distinguent, à les veoir seulement couler par les mains d'un aultre. La ressemblance ne faict pas tant un, comme la différence faict aultre. Nature s’est obligée à ne rien faire aultre, qui ne feust dissemblable.

Pourtant, l'opinion de celuy là ne me plaist gueres, qui pensoit, par la multitude des loix, brider l’auclorité des juges, en leur taillant leurs morceaux : il ne sentoit point qu’il y a autant de liberté et d’estcnduc à l’interprétation des loix qu’à leur façon : et ceulx là se mocquent, qui pensent appetisser nos desbats et les arrester, en nous rappellant à l’expresse parole de la Bible ; d’autant que nostre esprit ne treuve pas le champ moins spacieux à contrerooller le sens d’aultruy qu’à représenter le sien, et comme s’il y avoit moins d’animosité et

(I) C'wt par différente» épreuves que rexpérience a produit l'art ; l'exempte d’autrui nous a montré la route. Manu.. , 1, 58.

(4) Cicéron, d'ou Montaigne doit avoir tiré cet exemple, dit «ju'Ü s’est trouvé U DeJos plusieurs personnes qui, nourrissant un grand nombre de poules pour le profit, avaient accoutumé de dire, en voyant un œuf, laquelle de ces poules l'avait poodu. Acaücm., II, 18. C.

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