LIVRE III, CHAP. XIII
d’aspreté à gloser qu’à Inventer. Nous veoyons combien il se trompoit; car nous avons en France plus de lois que tout le reste du monde ensemble, et plus qu’il n’en fauldroit à regler touts les mondes d’Epicurus: Ut olim flagiliis, si nunc leyibus laboramus ' : et si avons tant laissé à opiner et décider à nos juges qu’il ne feut jamais liberté si puissante et si licencieuse. Qu’ont gaigné nos législateurs à choisir cent mille especes et faicts particuliers, et y attacher cent mille loix? ce nombre n’a aulcune proportion avecqucs l’infinie diversité des actions humaines; la multiplication de nos inventions n’arrivera pas à la variation des exemples : adjoustez y en cent fois autant ; il n’adviendra pas pourtant que, des événements à venir, il s’en treuve aulcun qui, en tout ce gTand nombre de milliers d’evenements choisis et enregistrés, en rencontre un auquel il se puisse joindre et apparier si exactement qu’il n’y reste quelque circonstance et diversité qui requière diverse considération de jugement. 11 y a peu de relation de nos actions, qui sont en perpétuelle mutation avecques les loix fixes et immobiles : les plus désirables, ce sont les plus rares, plus simples et generales; et encores crois je qu’il vauldroit mieulx n’en avoir point du tout que de les avoir en tel nombre que nous avons.
Nature les donne tousjours plus heureuses que ne sont celles que nous nous donnons: tesmoing la pcincture de l’aage doré des poètes, et Testât où nous veoyons vivre les nations qui n'en ont point d'aultres; en voylà qui, pour touts juges, employent en leurs causes le premier passant qui voyage le long de leurs montaignes* ; et ces aultres esliscnt, le jour du marché, quelqu'un d'entr'eux, qui, sur le champ, décidé touts leurs procès. Quel dangier y auroit il que les (plus sages vuidassent ainsi les nostres, selon les occurrences et à l’œil, sans obligation d’exemple et de conséquence?
(i)On touffre autant tirs lots, qu'oo souffrait autrefois de» frimes. Tacite, Annal , lit,
|9) C'était un usage presque général dans les républiques do Tomba rdle, au in» siècle, de confier A des juge» étranger»
I administra lion de ta justice. Cosle pense que fauteur veut surtout parler Ici de la petite république de Saint-Marin, enclavée dans tes f tais du Pape, qui n'a de pays qu'une ntnniague. et qui choisit toujours pour juge un étranger. Lorsque j'y cuis, en mît, criait un avucat de Céscue qui remplissait les fonctions déjuge. I. V.I„
Monta lottE.
A chasquc pied son soulier. Le roy Ferdinand, envoyant des colonies aux Indes, prouvent sagement qu'on n’y menast aulcuns eseholiers de la jurisprudence, de crainte que les procès ne peuplassent en ce nouveau monde, comme estant science, de sa nature, génératrice d’altercation et division: jugeant avecques Platon* que « C’est une mauvaise provision du pais, que jurisconsultes et médecins. »
Pourquoy est ce que nostre langage commun, si aysé à tout aultre usage, devient obscur et non intelligible en contract et testament, et que celuy qui s’exprime si clairement, quoy qu’il die et cscrive, ne treuve en cela aulcune maniéré de se déclarer qui ne tumbe en doubte et contradiction? si ce n’est que les princes de cest art, s’appliquants d’une peculiere attention à trier des mots solennes et former des clauses artistes, ont tant poisé chasque syllabe, espeluché si primement chasque espece de cousture que les voylà enfrasqués 1 et embrouillés en l'infinité des ligures, et si menues partitions qu’elles ne peuvent plus tumber soubs aulcun reglement et prescription, ny aulcune certaine intelligence : Confusum t si quidquid usque in pulverem sectum est3. Qui a veu des enfants, essayants de renger à certain nombre une masse d’argent vif; plus ils le pressent et pétrissent, et s’estudient à le contraindre à leur loy, plus ils irritent la liberté de ce généreux métal ; il fuyt à leur art, et se va menuisant et esparpillant au delà de tout compte : c’est de mesme; car en subdivisant ces subtilités, on apprend aux hommes d’accroistre les doobtes ; on nous met en train d'estendre et diversifier les difficultés, on les alonge, on les disperse. En semant les questions et les retaillant, on faict fructifier et foisonner le monde en incertitude et en querelle ; comme la terre se rend fertile, plus elle est esmiée et profondément remuée : Diffindtatem facil dortrina *. Nous doublions sur tilpian et redoubtons encores sur Bartolus et Baldus. Il falloit effacer la trace de ceste di-
(1) li ,‘iMttiqae, Hv. III, p. 091. C.'
(2) F.nibarra*$t‘s. De malien lnfr<ucarsl, s'embarrasser dans les branches des arbres-
(5) Tout ce qui est divisé jusqu'il n'élrc que poussière, devient confus. Sr-v., EpUt. 89.
(4) C’est la doctrine qui produit k» difficultés. Qcixtil., tmt. oral., X, 3. — Montaigne cito bien les propres paroles de Ouintiiien, mais dans un sens tout différent de celui qu elles ont dans cet amour. C.
vcrsité Innomcrable d'opinions, non point s’en parer et en entester la postérité. Je ne seais qo’en dire; mais il se sent par expérience que tant d'interprétations dissipent la vérité et la rompent. Aristote a escript pour estre entendu ; s’il ne l'a peu, moins le fera un moins habile et un tiers que celuy qui traicte sa propre imagination. Nous ouvrons la matière et l’espandons en la destrempant ; d’un subject nous en faisons mille, et relumbons, en multipliant et subdivisant, à l’infinité des atomes d'Epicurus. Jamais deux hommes ne jugeront pareillement de mesme chose; et est impossible de xeoirdeux opinions semblables exactement, non seulement en divers hommes, mais en mesme homme à diverses heures. Ordinairement je trouve à doubter en ce que le commentaire n’a daigné toucher; je branche plus volontiers en pais plat, comme certains chcvaulx que je cognois, qui choppent plus souvent en chemin uny.
Qui ne dirait que les gloses augmentent les doubles et l’ignorance, puisqu'il ne se veoid aulcun livre, soit humain, soit divin, sur qui le monde s’embesongne, duquel l’interprétation face tarir la difficulté? le cenllesme commentaire le renvoyé à son suyvant, plus espineux et plus scabreux que le premier ne l’avoit trouvé : quand est il convenu entre nous, « Ce livre en a assez, il n’y a meshuy plus que dire?» Cecy se veoid rnieulx en la chicane : on donne auctorité de loy à infinis docteurs, infinis arrests et à autant d'interpretations ; trouvons nous pourtant quelque fin au besoing d’interpreter? s’y veoid il quelque progrès et advancement vers la tranquillité? nous fault il moins d’advocats et de juges que lors que ccste masse de droict estoit encores en sa première enfance? Au contraire, nous obscurcissons et ensepveiissons l’intelligence; nous ne la descouvrons plus qu’à la mercy de tant de clostures et barrières. Les hommes mescognoisscnt la maladie naturelle de leur esprit : il ne faict que fureter et quester, et va sans cesse tournoyant, bastissant et s’empestrant en sa besongne, comme nos vers à soye, et s’y estouffe; mut in pice, < : il pense remarquer de loing je ne sçais quelle apparence de clarté et verité imaginaire; mais,
{*) M5: i» — i ITT, , proverbe grre el lalln. cVjl une nonris dans la poix, qui s’englue d'autant plus qu'elle se donne j plus de mouvement pour sc dépêtrer, c.
pendant qu’il y court, tant de difficultés luy traversent la voyc, d’empeschements et de nouvelles ’questes, qu’elles l’esgarent et l’enyvrent : non gueres aultrement qu’il adveint aux chiens d'Esope, lesquels descouvrants quelque apparence de corps mort flotter en mer et ne le pouvants approcher, enlreprindrcnt de boire cestc eau, d’asseicher le passage et s’y estoufferent. A quoy se rencontre ce qu’un Erates 1 disoildesescriplsdeHeraclitus, - qu’ils avoient besoing d’un lecteur lion nageur, - à fin que la profondeur et poids de sa doctrine ne l’engioutist et suffoquas!. Ce n’est rien que foiblesse particulière, qui nous faict contenter de ce que d’aultres ou que nous mesmrs avons trouvé en cesle chasse de cognoissance; un plus habile ne s’en contentera pas : il y a tousjours place pour un suyvant. ouv et pour nous mesmes et route par ailleurs. Il n’y a point de fin en nos inquisitions; nostre fin en l’aultrc monde. C’est signe de raccourcissement d’esprit quand il se contente , ou signe de lasseté. Nul esprit généreux ne s’arreste en soy; il prétend tousjours et va oullrc ses forces; il a des eslans au delà de ses cffects : s’il ne s’advancc, et ne se presse, et ne s’accule, et ne scchocqueet tournevire, il n’est vif qu’à demv; ses poursuites sont sans terme et sans forme ; son aliment, c’est admiration, chasse, ambiguité : ce que déclarait assez Apollo, parlant tousjours à nous doublement, obscurément et obliquement; ne nous repaissant pas, mais nous amusant et embesongnant. C’est un mouvement irrégulier, perpétuel, sans patron et sans but ; scs inventions s’échauffent, se suyvcnt et s’entreproduisent l’une l’aultre :
Ainsi veoid on, en un ruisseau coulant,
Sans fin Tune eau après l’aultre roulant ;
El tout (le reng, d'un éternel conduict.
L'une suyt l aultrc, et l’une laulircfuyt.
Par c»-ste cy celle là est poubcc,
Et mtr cy par l’aultre est devancée :
Toupjours l’eau va dans l’eau ; et toujours e*t ce Mesme ruisseau, et toujours eau diverse »,
(1) Ou plutôt SornUtS, connue l'auleur avait probablement écrit. Votj. Diuc. LvcncE, II, ii j Suoas, au mol AnÀity *«- XupCr.rt-j. C.
(i) Ce# vers qui «ont d’Estienne de la Doètie, cl dont les deux dernier» ne rimi-nt pas, sc trouvent dans une pièce [ adressée à Marguerite do Carte, à l’occasion d’une traduction en vers français des plaintes de l’norolnc nradnroantc, dans l'Orlando fnrioto, citant 3< ; traduction que La Boétie fit à