LIVRE III
Il y a plus affaire à interpréter les interprétations qu’à interpréter les choses, et plus de livres sur les livres que sur aultre subjeet ; nous ne faisons que nous entregloser. Tout formille de commentaires: d’aucteurs, il en est grand’ cherté. Le principal et plus fameux sçavoir de nos siècles, est ce pas sçavoir entendre les seavants? est ce pas la fin commune et dernière de touts esludes? Nos opinions s’entent les unes sur les aultres; la première sert de tige à la seconde, la seconde à la tierce : nous cschellons ainsi de degré en degré ; et advient de là que le plus liaull monté a souvent plus d’honneur que de mérité, car il n’est monté que d’un grain 1 sur les espaulcs du pénultième.
Combien souvent, et sottement à l’adventure, ay je eslendu mon livre à parler de soy? Sottement, quand ce ne seroil que pour ccste raison qu’il me debvoil soubvenir de ce que je dis des aultres qui en font de mesme,» que ces œillades si frequentes à leur ou\ rage tesmoignent que le cœur leur frissonne de son amour, et les rudoiements mesmes desdaigneux dequoy ils le battent, que ce ne sont que mignardises et affcleries d’une faveur maternelle, » suyvant Aristote8, à qui et se priser et se mespriser naissent souvent de pareil air ' d’arrogance ; car mon excuse que je doibs avoir en cela plus de liberté que les aultres, d’autant qu’à poinct nommé j'cscris de moy et de mes escripts comme de mes aultres actions; que mon thème se renverse en soy ; » je ne sçais si chascun la prendra.
J’ay veu en Allcmaigne que Luther a laisse autant de divisions et d’altercations sur le doubtc de ses opinions et plus qu’il n'en esmeut sur les Escripturcs sainctes. Nostre contestation est verbale. Je demande que c’cst que nature, volupté, cercle et substitution ; la question est de paroles et se paye de mesme. Une pierre, c’est un corps ; mais qui presseroit : « Et corps, qu’cst-cc? — Substance. — Et substance, quoy?» ainsi de suitte, acculeroit enfin le respondant au bout de son calepin. On eschange un mot pour un aultre mot et souvent plus incogneu. Je sçais miculx que c’cst
la prière de celte Marguerite île Carie, qui fut ensuite sa femme. G.
(I) C’est-à-dire itun grain du bk\ métaphore tirée de l'argument nommé sorile, de cwpè;, (as de blé. J. V. L.
(30 Morale rt Xicomaquc, IV, 13. C.
qu’homme que je ne sçais que c’cst animal ou mortel ou raisonnable. Pour satisfaire à un doubtc, ils m’en donnent trois ; c’est la teste d’Hydra. Socrates demandoil à Menon «que c’estoit que vertu. — Il y a, dict Menon1, vertu d'homme et de femme, de magistrat et d’bommc privé, d'enfant et de vieillard. — Voicy qui va bien, s’cscria Socrates; nous estions en cherche d’une vertu ; tu nous en apportes un exaitn. » Nous communiquons une question ; on nous en redonne une ruchée. Comme nul événement et nulle forme ressemble entièrement à une aultre, aussi ne différé l’une de l’aultre entièrement, ingénieux meslange de nature. Si nos faces n’esloient semblables, on ne sçauroit discerner l’homme de la beste ; si elles n’estoient dissemblables, on ne sçauroit discerner l'homme de l’homme. Toutes choses se tiennent par quelque similitude, tout exemple cloche, et la relation qui se tire de l’experience est tousjours desfaitlanle et imparfaictc. On joinct toutesfois les comparaisons par quelque bout ; ainsi servent les loix et s’assortissent ainsin à chascun de nos affaires par quelque interprétation destournée, contraincte et biaise.
Puisque les loix éthiques* qui regardent le debvoir particulier de chascun en soy sont si difficiles à dresser, comme nous veoyons qu’elles sont, ce n'est pas merveille si celles qui gouvernent tant de particuliers le sont dadvantage. Considérez la forme de ccste justice qui nous régit ; c'est un vray tesmoignage de l’humaine imbécillité. Tant il y a de contradiction et d’erreur ! Ce que nous trouvons faveur et rigueur en la justice, et y en trouvons tant que je ne sçais si l’entredeux s’y treuve si souvent, ce sont parties maladifves et membres injustes du corps mesme et essence de la justice. Des paisans viennent de m’advertir en hastc qu’ils ont laissé présentement, en une forest qui est à moy, un homme raourtry de cent coups, qui respire cncorcs et qui leur a demandé de l'eau par pitié et du secours pour le
(1) Dans lu u le* mes editioua de Montaigne, il y a Mon* non, au lieu de Menon, personnage d’un dialogue de Pial ou, intitulé : .1 linon, ou se trouve précisément (p. 400) ce que Moulaigoc (dit dire ici à Menon cl à Socrate. C. — Cette faut se trouve aussi dans l'exemplaire corrigé de la propre rnaiu de Montaigne; mais ce n'est par la seule qu'il ait subsister dans cet exemplaire. N.
(2) Morales. C.
soublever ; disent qu’ils n’ont osé l’approcher et s’en sont fuys de peur que les gents de la justice ne les y attrapassent, et, comme il se faict de ceulx qu'on rencontre pri s d’un homme tué, ils n’eussent à rendre compte de cest accident à leur totale ruyne, n’ayants ny suffisance ny argent pour deffendre leur innocence. Que leur eusse je dict ? il est certain que cest office d’humanité les eust mis en peine.
Combien avons nous descouvert d’innocents avoir esté punis, je dis sans la coulpc des juges, et combien en y a il eu que nous n’avons pas descouverts? Cecy est advenu de mon temps. Certains sont condamnés à la mort pour un homicide ; l’arrest, sinon prononcé, au moins conclu et arresté. Sur ce poinct, les juges sont advertis, par les officiers d’une cour subalterne voysine, qu’ils tiennent quelques prisonniers, lesquels advouent disertement cest homicide et apportent à tout ce faict une lumière indubitable. On délibéré si pourtant on doibt interrompre et différer l’execution de l’arrest donné contre les premiers ; on considéré la nouvclleté de l’exemple et sa conséquence pour accrocher les jugements ; que la condemnation est juridiquement passée, les juges prives de repentance. Somme, ces pauvres diables sont consacrés aux formules de la justice. Philippus ou quelque autre' prouveut à un pareil inconvénient en ceste manière. Il avoit condamné en grosses amendes un homme envers un aultre par un jugement résolu. La vérité se descouvrant quelque temps apres, il se trouva qu’il avoit iniquement jugé. D’un costé estoit la raison de la cause, de l’aultre costé la raison des formes judiciaires. Il satisfeit aucunement à toutes les deux, laissant en son estât la sentence, et recompensant, de sa bourse, l’interest du condamné. Mais il avoit affaire à un accident réparable : les miens feurent pendus irréparablement. Combien ay je veu de condcmnalions plus crimincuses que le crime!
(!) C'est bien exactement Philippe, roi de Macédoine, comme on le voit dans les Apophthegmes de Plutarque. Mais Montaigne a un peu cliangé les circonstances ; car, dans Plutarque, celui que Philippe avait condamne, ayant aperçu que, tandis qu’il plaidait sa cause, ce prince sommeillait, H en appela aussitôt : ** à qui T dit Philippe avec indignation. — A Philippe éreUV. neproche piquant, qui fil que le roi, venant à réfléchir sur sa sentence, en rccounut l'injustice, qu’il repara Jui-méioc de ton «"jaii, c.
Tout cecy me faict souvenir de ces anciennes opinions' : - Qu’il est force de faire tort en de* tail qui vcult faire droict en gros, et injustice en petites choses qui vcult venir à chef de faire justice ès grandes ; que l'humaine justice est formée au modèle de la mcdecine, selon laquelle tout ce qui est utile est aussi juste et houneste. Et de ce que tiennent les stoïciens que nature mesme procède contre justice en la pluspart de ses ouvrages, et de ce que tiennent aussi les cyrenaîques qu’il n’y a rien juste de soy*; que les coustumes et loix forment la justice; et les theodoriens qui trouvent juste au sage le larrecin, le sacrilege, toute sorte de paillardise, s’il cognoist qu’il lui soit proufitable3. » Il n’y a romede; j’en suis là, comme Alcibiades3, que je ne me representeray jamais, que je puisse, à homme qui décidé de ma teste, où mon honneur et ma vie despende de l'industrie et soing de mon procureur plus que de mon innocence. Je me bazarderais à une telle justice, qui me recogneust du bien faict comme du mal faict, où j'eusse autant à esperer qu’à craindre : l’indemnité n’est pas monnoye suffisante à un homme qui faict mieulx que de ne faillir point s. Nostrc justice ne nous présenté que l’une de ses mains, et cncores la gauche ; quiconque il soit, il en sort avecques perte.
En la Chine, duquel royaume la police et les arts, sans commerce et cognoissance des nostres, surpassent nos exemples en plusieurs parties d’excellence, et duquel l’histoire m’apprend combien le monde est plus ample et plus divers, que ny lesanciens ny nous ne pénétrons, les officiers députés par le prince pour visiter l’estât de ses provinces, comme ils punissent ceulx qui malversent en leur charge, ils rémunèrent aussi, de pure libéralité, ceulx qui s'y sont bien portés oultre la commune sorte et oultre la nécessité de leur debvoir. On s’y présente, non pour se garantir seulement, mais
(I) Put., Instruction pour ceux qui mrnknl aflairts citant, cbap. 2i. C.
(3) Dior.. Laerce, 11, 93. C.
(3) lo., 1, 99. C.
(4) Qui disait qu’en pareil cas il ne se fierait pas â sa propre mère. PLct., dans la Vie et Alcibiade, c. 23, version d’à-
uiyot. C.
(î>) Edition de 1^88, fri. 474 : « à un homme qui u'est pas seulement exempt de mal taire, mais qui faict mieulx que les aultre*. ».
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