LIVRE III
poor y acquérir; ny simplement pour estrc payé, mai» pour y estre estrené.
Nul juge n’a encore*, Dieu merci! parlé à moy comme juge pour quelque cause que ce soit, ou mienne ou tierce, ou criminelle ou civile; nulle prison m'a receu, non pas seulement pour m’y promener ; l’imagination m’en rend la veue, mesme du dehors, desplaisante. Je suis si affady apres la liberté que, qui me deffendroit l’accès de quelque coing des Indes, j’en vivrois aulcunement plus mal à mon ayse; et tant que je trouveray terre ou air ouvert ailleurs, je ne croupiray en lieu où il me faille cacher. Mon Dieu ! que mal pourrois je souffrir la condition où je veois tant de gents cloués à un quartier de ce royaume, privés de l’entrée des villes principales et des courts et de l’usage des chemins publicques pour avoir querellé nos loix ! Si celles que je sers me menaceoient seulement le bout du doigt, je m’en irois incontinent en trouver d’aullres où que ce feust. Toute ma petite prudence, ences guerres civiles où nous sommes, s’employe à ce qu’elles n’interrompent ma liberté d’aller et venir.
Or, les loix se maintiennent en crédit, non parce qu’elles sont justes, mais parce qu’elles sont loix : c’est le fondement mystique de leur auctorité ; elles n’en ont point d'aultre qui bien leur sert. Elles sont souvent faictes par des sots; plus souvent par des gents qui, en haine d'egualité, ont faulte d'equité ; mais tousjours par des hommes aucteurs vains et irrésolus. 11 n’est rien si lourdement et largement faultier que les loix, ny si ordinairement. Quiconque leur obéit parce qu’elles sont justes ne leur obéit pas justement par où il doibt. Les nostres françoises prestent aulcunement la main, par leur desreglement et deformité, au desordre et corruption qui se veoid en leur dispensation et execution. Le commandement est si trouble et inconstant qu’il excuse aulcunement et la désobéissance et le vice de l’interpretation, de l’administration et de l’observation. Quel que soit doneques le fruict que nous pouvons avoir de Pexperience, à peine servira beaucoup à nostre institution celle que nous tirons des exemples estrangiers, si nous faisons si mal nostre proufit de celle que nous avons de nous mesmes, qui nous est plus familière, et, certes, suffisante à nous Instruire de ce qu’il nous fault.
Je m’estudie plus qu’aultre subject ; c’est ma métaphysique, c’est ma physique.
Qua lieu» hanc rnuntli tempera arle domttm ;
Qua venit exorierix, qua déficit, unde. courlis Cornibus in plénum menstrua lima redit ;
I nde salo superant venté, quld / lamine cuptet Eunts, et in tiubes mule pcrennls aqna ;
SU ventura diet, mundl qvee subruat arecs,
Qucerite, quos agitai minuit labor *.
En ceste université, je me laisse ignoramment et négligemment manier à la loy generale du monde. Je la sçauray assez quand je la sentiray ; ma science ne luy pcult faire changer de route. Elle ne se diversifiera pas pour moy ; c’est folie de l’esperer et plus grand’ folie de s’en mettre en peine, puisqu’elle est nécessairement semblable, publicquc et commune. La bonté et capacité du gouverneur nous doibt, à pur et à plein, descharger du soing de gouvernement. Les inquisitions et contemplations philosophiques ne servent que d’aliment à nostre curiosité. Les philosophes, avecques grand’ raison, nous renvoyent aux règles de nature; mais elles n’ont que faire de si sublime cognoissance. Ils les falsifient et nous présentent son visage peinct, trop haut en couleur et trop sophistiqué, d’où naissent tant de divers pourtraicls d’un subject si uniforme. Comme elle nous a fourny de pieds à marcher, aussi a elle de prudence à nous guider en la vie, prudence non tant ingénieuse, robuste et pompeuse comme celle de leur invention, mais à l'advenant facile, quiete et salutaire, et qui faict très bien ce que l’aultre dict en celuy qui a l’heur de sçavoir l’employer naîfvement et ordonnéement, c’est à dire naturellement. Le plus simplement se commettre à nature, c’est s’y commettre le plus sagement. Oh! que c’est un doulx et mol chevet et sain que l’ignorance et l’incuriosité à reposer une teste bien faicte’!
(1) Par quel art Dieu gouverne le monde ; par quelle roule la lune s'élève et se relire; comment, réunissant son double croissant, die répare ses pertes chaque mois ; d'où partent les vents qui régnent sur la mer ; quels sont les effets de celui du midi ; quelles eaux produisent incessamment Ira nuages; s’il doit venir un jour qui détruise le monde... Sondez ces mystères, vous qu'agite le soin de connaître la nature. — Les six premiers vers soûl de P»or., in, 5, » ; le second passage est de Lccun, 1, 417. C.
(i) « il est une précieuse Ignorance, trésor d’une Ame pure, qui met loutc sa fclidié à se replier sur dlc-mémc. # Roissui', Disc, sur les Lettres,
Digiti,
J’aymerois miculx m’entendre bien en moy qu’en Cicéron <. De l'experience que j’ay de moy, je treuve assez de quoy me faire sage si j’estois bonescholier : qui remet en sa mémoire l’excès de Ba cholere passée, et jusque* oùceste Oebvre l’emporta, veoid la laideur de ceste passion mieulx que dans Aristote et en conceoit une haine plus juste ; qui se souvient des maulx qu’il a courus, de ceulx qui l’ont menacé, des legieres occasions qui l'ont remué d’un estât à aultre, se préparé par là aux mutations futures et à la recognoissance de sa condition. La vie de César n’a point plus d’exemple que la nostre pour nous ; et emperiere, et populaire, c’est tousjours une vie que touts accidents humains regardent. Escoulonsy seulement; nous nous disons tout ce dequoy nous avons principalement besoing ; qui se souvient de s’ostro tant et tant de fois mescompté de son propre jugement, est il pas un sot de n’en entrer pour jamais en desfiance? Quand je me treuve convaincu, par la raison d’aultruy, d’une opinion faulse, je n’apprends pas tant ce qu’il m’a dict de nouveau et ceste ignorance particulière, ce seroit peu d’acquest, comme en general j’apprends ma debileté et la trahison de mon entendement , d’où je tire la reformation de toute la masse. En toutes mes aultres erreurs, je fois de mesme ; et sens de ceste réglé grande utilité à la vie ; je ne regarde pas l’espece et l’individu comme une pierre où j’aye brunché; j’apprends à craindre mon allure par tout, et m’attends à la régler. D’apprendre qu’on a dict ou faict une sottise, ce n’est rien que cela; il fault apprendre qu’on n’est qu’un sot , instruction bien plus ample et importante. Les fauls pas que ma mémoire m’a faict si souvent, lors mesme qu’elle s’asseure le plus de soy, ne se sont pas inutilement perdus ; elle a beau me jurer à ceste heure et m’asseurer, je secoue les aureilles ; la première opposition qu’on faict à son tesmoignage me met en suspens, et n’oserois me fier d’elle en chose de poids, ny la garantir sur le faict d’aultruy ; et n’estoit que ce que je fois par faulte de mémoire, les aultres le font encores plus souvent par faulte de foy, je prendrois tousjours, en chose de faict, la vérité de la bouche d’un aultre plustost que de la mienne. Si chascun espioit de près les effects
(1) L'édition de t58S, fol. 474 «rjo/porte que» Piaum.
et circonstances des passions qui le régentent, comme j’ay faict de celles à qui j’estois tumbé en partage, il les verroil venir, et rallenliroit un peu leur impétuosité et leur course ; elles ne nous saultent pas tousjours au collet d’un prinsault ; il y a de la menace et des degrés :
F lue nu uii primo rœpii quum albetccre vento,
Patdainn lollit mare, et alliut undas
Erigit , inde imo cousurgil ad œihera fundo '•
Le jugement tient chez moy un siégé magistral, au moins il s’en efforce soigneusement ; il laisse mes appétits aller leur train, et la haine et l’amitié, voire et celle que je me porte à moy mesme, sans s’en altérer et corrompre ; s’il ne peult reformer les aultres parties selon soy, au moins ne se laisse il pas difformer à elles ; il faict son jeu à part.
L’advertiasement à chascun « de se cognoistre, » doibt eslro d’un important effect, puisque ce dieu descience et de lumière* lefei» planter au front de son temple, comme comprenant tout ce qu’il avoit à nous conseiller. Platon dict aussi que prudence n’est aultre chose que l’execution de ceste ordonnance , et Socrates le vérifié par le menu en Xcnophon. Les difficultés et l’obscurité ne l’appereeoiventenjchascune science que par ceulx qui y ont entrée j car encores faut il quelque degré d’intelligence à pouvoir remarquer qu’on ignore; et fault poulser à une porte pour sçavoir qu’elle nous est close, d’où naist ceste platonique subtilité *, que « Ny ceulx qui sçavent n’ont à s’enquérir, d’autant qu’ils sçavent ; ny ceulx qui ne sçavent, d’autant que pour s’enquérir il fault sçavoir de quoy on s’enquiert.» Ainsin en ceste cy ■ de se cognoistre soy mesme , » ce que chascun se veoid si résolu et satisfaict, ce que chascun y pense estre suffisamment entendu, signifie que chascun n’y entend rien du tout, comme Socrates apprend à Euthydemc*. Moy, qui ne fois aultre profession, y treuve une profondeur et variété si infinie que mon apprenti) Atoii l'on voM, au premier «junte dei venu, la mer blanchir, s'enfler pou S pou, aoutevor vos onde», « MenuM, du fund de» abirnci, porter Ma vagoca Jusqu'aux nues. Endidr, Vil, SSS.
(SJ Apollon. Sur te rmntlsptcc do son temple, a Delphes, on Usait la fameuse maxime, I\üSi otaoTiv, -VOicr le Ipnan. I.y. L.
(S) PXATO.V, Mellon, p. 80. C.
' (4) assors., Ifonoim nr Soeroo, tï, »,'»4.;J. v. b.