‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 414 sur 449 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

tissage n’a anltre fruict que de me faire sentir combien il me reste à apprendre. A ma fotblessc, si souvent recogneue, je doibs l’inclination que j’ay à la modestie, h i’obeïssancc des creances qui me sont prescrites, à une constante froideur et modération d’opinions, et la haine de ceste arrogance importune et querelleuse se croyant et fiant toute à soy, ennemie capitale de discipline et de vérité. Oyer les régenter ; les premières sottises qu’ils mettent en avant, c’est au style qu'on establit les religions et les lois' : Nihil est turpius, quant cognitioni et perception i assertionem que approbationem prircurrere*. Arlstarchus disoit1 * 3 4 qu'anciennement à peine se trouva il sept sages au monde; et que, de son temps, à peine se trouvoit il sept ignorants : aurions nous pas plus de raison que luy de le dire en nostre temps? L’affirmation et l’opiniastreté sont signes ex pris de bestise. Cestuy cy aura donné du nés à terre cent fois pour un jour ; le voylà sur ses ergots, aussi résolu et entier que devant ; vous diriez qu’on lui a infus, depuis, quelque nouvelle ame et vigueur d’entendement, et qu’il luy advient comme à cest ancien fils de la terre, qui reprenoit nouvelle fermeté et se renforceoit par sa cheute ;

Cul quum tetlgcre parentem t Jam defecta vigent rénova lo robore membra 4 1

ce testu indocile pense il pas reprendre un nouvel esprit pour reprendre une nouvelle dispute ? C’est par mon expérience que j’accuscl’humaine ignorance, qui est, k mon ad vis, le plus seur party de l’escholc du monde. Ceulx qui ne la veulent conclure en culx, par un si vain exemple que le mien, ou que le leur, qu’ils la recognoissent par Socrates, le maistre des maistres; car le philosophe Antisthenes, à ses disciples :

» Allons, disoit il", vousetmoy ouïr Socrates : là je seray disciple avecques vous; » et, soubs-

(1] c'est «(Vr le style, avec le tamia,;? t Tm prophète ou dtm législateur. J. V. L.

(*) Rien n’csl plus houleux que de taire marcher l'assertion et la décision avant la perception cl la connaissance. Ctc., Acad.,1, 13.

(3) Dans Plut., de t Amour fraternel, c. I. C.

(4) Anicc, dont les force* épuisées se renouvelaient dé* qu’il avait louché sa mère. Li*c.t IV, 809.

(3) Dior.. La r. h ce, vi, s. Au lleu]de cet éloge de Socrate par AnlUlhiMics, ou lisait seulement dans l'édition de 1580, fol. 4T6 : « Qu’Ils la rccognoisscot pur Socrates, le plus sage qui fwt.oncquçs, au tesmoignnge des dieux et de* homme*. »

tenant ce dogme de sa secte stoïque : • que la vertu suffisoit à rendre une vie pleinement heureuse et n’ayant besoing de chose quelconque, » « Sinon de la force de Socrates, » adjoustolt il.

Ceste longue attention que j'emploie à me considérer me dresse à juger aussi passablement des aultres , et est peu de choses dequoy je parle plus heureusement et excusaWcment ; il m’advient souvent de veoir et distinguer plus exactement les conditions de mes amis qu’ils ne font eulx mesmes ; j’en ay eatonné quelqu’un par la pertinence de ma description et l’ay adverty de soy. Pour m’estre, dés mon enfance, dressé à mirer ma vie dans celle d’aultruy, j’ay acquis une complexion studieuse en cela; et, quand j’y pense, je laisse esehapper autour de moy peu de choses qui y servent, contenances, humeurs, discours, j'estudie tout : ce qu’il me fault fuyr, ce qu’il me fault suyvre. Ainsin à mes amis je descouvre, par leurs productions, leurs inclinations internes; non pour renger ceste infinie variété d’actions, si diverses et si descoupées, à certains genres et chapitres, et distribuer distinctement mes partages et divisions en classes et régions cogneues;

Sei neque quant milita; spectes, el nomtna qua Uni,

Est numerus

Les sçavants parlent et dénotent leurs fantasies plus spécifiquement et parle menu; moy, qui n’y vcois d’autant que l’usage m’en informe, sans réglé, présente généralement les miennes, et à tastons; comme en cecy, je prononce ma sentence par articles descousus , ainsi que de chose qui ne se pcult dire à la fois et en bloc : la relation et la conformité ne sc trouvent point en telles âmes que les nostres, basses et communes. La sagesse est un bastiment solide et entier, dont chasque piece tient son reng et porte sa marque ; Sola sapienlia in se tola conversa est*. Je laisse aux artistes, et ne sçais s'ils en viennent à bout en chose si mesléc, si menue et fortuite, de renger en bande ceste infinie diversité de visages, etarrester nostre inconstance et la mettre par ordre. Non seulement je treuve malaysé d’attacher nos actions les unes aux aultres ; mais, chascune à part

(I) Car on u’en saurait Cire tous 1rs noms, ni designer moins 1rs espèces. Vmo., Gtory , II, (OS, où Virgile parle do loules les espèces de raisins, qu'on ne saurait nommer ni compter, c

(i) Il n'y a que la sagesse qui Mil toute renfermée en lUemèioe. Cic., de Finie, ton. et met., III, 7.

àoogle

soy, je treave malavsé de la designer proprement par quelque qualité principale, tant elles sont doubles et bigarrées à divers lustres. Ce qu’on remarque pour rare au roy de Macédoine, Perseus* : « Que son esprit, ne s'attachant à aucune condition, alloit errant par tout genre de vie, et représentant des mœurs si essorées et vagabondes qu'il n'estoit cogneu ny de luy ny d’aoltres quel homme ce feut, me semble à peu près convenir à tout le monde ; et, par dessus touts, j’ay veu quelque aultre, de sa taille, à qui ceste conclusion s'appliquerait plus proprement encores, ce crois je* : nulle assiette moyenne ; s'emportant tousjours de l'un à l'aultre extreroe par occasions indivinables ; nulle espece de train sans traverse et contrariété merveilleuse: nulle {acuité simple, si que le plus vraysemblablement qu'on en pourra feindre un jour, ce sera qu’il affectoit et estudioit de se rendre cogneu par estre mecognoissable. 11 faict bcsoing d'aureilles bien fortes pour s'ouïr franchement juger ; et, parce qu'il en est peu qui le puissent souffrir sans morsure, ceulx qui se bazardent de l’entreprendre envers nous nous montrent un singulier elfect d’ amitié; carc' est aymer sainement d’entreprendre à blecer et offenser pour proufiter. Je treuve rude de juger celuy là, en qui les mauvaises qualités surpassent les bonnes : Platon ordonne tro's parties à qui veult examiner l’ame d'un aultre ,* Science, Bienvueiliance, Hardiesse(I) * * 4 5.

Quelquesfois on me demandoit à quoy j’eusse pensé estre bon , qui se feust advisé de se servir de moy pendant que j’en avois Faage;

Dum mellor rires sanguls dabal, crmula vecdum

Tcmporibus gemlnls canebal sparsa senertut * :

À rien, dis-jcî Et m’excuse volontiersde ne scavoir faire chose qui m’esclave à aultruy. Mais j’eusse dict ses vérités à mon maistre, et eusse contreroollé ses mœurs s’il eust voulu ; non en gros, par leçons scholastiques que je ne scais point, et n’en veois naistre aulcanc vraye refor*

(I) C’esl k) caractère que lui donne Tite Lite, XI J, S0 : J S’uUi fur tuner, dit- II, adhæretat animas, per omnia généra vllœ errons; uii nec slbl, nec atils, qulnam homo esset, salis consia. ret. C.

(1) L’auteur veut pnrkr de lui-nièmc.

(S) Platon, Corg., éd. do Francfort, I60i, p. 5%. c.

(4) Lorsqu'un jour plus vif bouillait dans mes veines, et que la vieillesse Jalouse n'avalt pas encore blanchi ma tête. Vise.

Enéide, V, 415.

mation en ceulx qui les sçavent, mais les observant pas à pas, en toute opportunité et en jugeant à l’œil, piece à piece, simplement et naturellement , luy faisant veoir quel il est en l'opinion commune, m’opposant à ses flatteurs. Il n'y a nul de nous qui ne valust moins que les rovs, s’il estoit ainsi continuellement corrompu, comme ils sont, de ceste canaille de gents ; comment, si Alexandre, ce grand roy et philosophe ne s'en'peut deffendre? J’eusse eu assez de fidelité, de jugement et de liberté pour cola. Ce serait un office sans nom, aultremcnt il perdrait son effect et sa grâce, et est un roolle qui ne peult indifféremment appartenir à touts , car la vérité mesme n’a pas ce privilège d’ estre employée à toute heure et en toute sorte ; son usage, tout noble qu'il est, a ses circonscriptions et limites. Il advient souvent, comme le monde est, qu’on la lasche à l'aureille du prince, non seulement sans fruict, mais dotnmageablement et encores injustement, et ne me fera l'on pas accroire qu’une saincte remontrance ne puisse estre appliquée vicieusement , et que l'interest de la substance ne doibve souvent ceder à l'interest de la forme.

Je vouldrois à ce metier un homme content de sa fortune,

Qnod sli, esse velli; nihilque malli *,

etn’ayde moyenne fortune, d’autant que, d’une part, il n’ aurait point de crainte de toucher vifvcment et profondément le coeur du maistre, pour ne perdre par là le cours de son advancement ; et, d’ aultre part, pour estre d'une condition moyenne, il aurait plus aysée communication à toutes sortes de gents. Je le vouldrois à un homme seul ; car respandre le privilège de ceste liberté et privauté à plusieurs engendrerait une nuisible irrévérence; ouy, et de ccluyila je requerrais surtout la fidelité du silence.

Un roi n’est pas à croire quand il se vante de sa constance à attendre le rencontre de I’ennemy pour sa gloire; si, pour son prouflt et amendement, il ne peult souffrir la liberté des paroles d’un amy, qui n’ont aultre effort que de luy pincer l’ouïe, le reste de leur effect estant en sa main. Or, il n’est aulcune condition d’hommes qui ayt si grand besoing, que

(1) Qui voulût être cc qu’il e»t, et rien de plu*. Martial, X, 47,11.

Page 1