‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 415 sur 449 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

ceulx là, de vrays et libres advertissements : ils soubsticnnent une vie publicque et ont à agréer à l'opinion de tant de spectateurs que, comme on a aecoustumé de leur taire tout ce qui lesdivertitde leur route, ils se trouvent, sans le sentir, engagés en la haine et détestation de leurs peuples, pour des occasions souvent qu’ils eussent peu éviter, à nul interest de leurs plaisirs mesme, qui les en eust advisés et redressés à temps. Communément leurs favoris regardent à soy plus qu’au maistre : et il leur va de bon ; d’autant qu’à la vérité la pluspart des offices de la vraye amitié sont, envers le souverain, en un rude et périlleux essay ', de manière qu'il y faict liesoing, non seulement' de beaucoup d’affection et de franchise, mais encorcs de courage.

Enfin, toute ccste fricassée que je barbouille ici n’est qu’un registre des essais de ma vie, qui est, pour l’interne santé, exemplaire assez à prendre l’instruction à contrcpoil : mais quant à la santé corporelle, personne ne pcult fournir d’expérience plus utile que moy, qui la présente pure, nullement corrompue et altérée par art et par opination. L’experiencc est proprement sur son fumier au subject de lamedecine, où la raison luy quitte toute la place : Tibere disoit que quiconque avoit vescu vingt ans se debvoit respondre des choses qui luy estoient nuisibles et salutaires, et se sçavoir conduire sans médecine1 *, et lepouvoit avoir apprins de Socrates, lequel, conseillant à ses disciples soigneusement , et comme un très principal cstude, l’esludc de leur santé, adjouslait qu’il estoil malaysé qu’un homme d’entendement, prenant garde à ses exercices, à son boire et à son manger, ne discernast mieulx que tout médecin ce qui luy estoit bon ou mauvais3. Si faict la médecine profession d’avoir toujours l’expcrience pour touche de son operation : ainsi Platon avoit raison de dire que, pour estre vray médecin, il seroit necessaire que celuy qui Pentreprendroit eust passé par toutes les maladies

(I) Xam matière prmeipi, qiiod oporltal, imitf luAorii. Tl- CITE, HUI., I, 15.

(i) Montaigne semble avoir eu dans l’esprit ce passage de Tacite (Annal., VI, 46), où l'historien dit de Tibère: SoUrnque cluderc medicorum urtes, aique cos, qui jmst Irkeximian art a Us auman, ad itUemoscenda corporis suo utilla, tel noxla, atienl consHll hulfrjcrent. Voyez aussi Scét., Vie de TUrtrc, c. 68, cl PLtnr., Pr(eeptes de santé, c. *3, C.

(3) XLv, Mémoires sur Socrate, IV, 7, 9. J. V. L. J MOHTAICHE

qu’il veult guarir, et par touts les accidents et circonstances de quoy il doit juger*. C est raison qu’ils prennent la verole s’ilsla veulent sçavoir panser. Vrayement je m’en fierois à celuy là, car les aultres nous guident, comme celuy qui peint les mers, les cscucils et les ports, estant assis sur sa table, et y faict promener le modèle d’une navire en toute seurcté ; jectez le à l’effect, il ne sçait par où s’y prendre. Ils font telle description de nos maulx, que faict un trompette de ville qui crie un cheval ou un chien perdu; tel poil, telle haultcur, telle aureille; mais présentez le luy, il ne le cognoist pas pourtant. Pour Dieu! que la médecine me face un jour quelque bon et perceptible secours, veoir comme je cricray de bonne foy, Tandem efficacl do manus sciemiœ * !

Les arts qui promettent de nous tenir le corps en santé et l’ame en santé nous promettent beaucoup ; mais aussi n’en est point qui tiennent moins ce qu’elles promettent. Et, en nostre temps, ceulx qui font profession de ces arts entre nous en montrent moins les efiects que touts aultres hommes : on peult dire d’eulx , pour le plus, qu’ils vendent les drogues medecinales , mais qu’ils soient médecins, cela ne pcult on dire3. J’ai assez vescu pour mettre en compte l’usage qui m’aconduict si loing ; pour qui en vouldra gouster, j’en ay faict l’essay , son eschanson. En voicy quelques articles, comme la souvenance me les fournira : je n’ay point de façon qui ne soit allée variant scion les accidents, mais j’enregistre celles que j’ai bien plus souvent veu en train, qui ont eu plus de possession en moy jusqu’asteure.

Ma forme de vie est pareille en maladie comme en santé; mesmes lits, mesmes heures, mesmes viandes me servent, et mesme bruvage ; je n’y adjoute du tout rien, que la modération du plus ou du moins, selon ma force et appétit. Ma santé, c’est maintenir sans destourbier mon estât accoustumé. Je veois que la maladie m’en deslogc d’un costé ; si je crois les médecins, ils m’en destourneront de l’aullre, et, par fortune et par art, me voylà hors de ma route. Je ne crois rien plus certainement que

(I) Plat., Ri/mbliqitc, llv. III, p. 408. C.

(i) Enfin je reconnais un an (loin je vois les cBcts. Hou. XVII, 1.

(3) L'édition de 158» ajoute, loi. 478 ; « ù les veoir, et cctilt

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cecy : qtîe je ne sçaurois estrc offensé par l'usage <lcs choses que j’ai si longtemps aecous- I tumées. C’est à la coustumo de donner forme à nostre vie, telle qu’il lui plaist : elle peult tout en cela; c’est le bruvage de Circé, qui diversifie nostre nature comme bon luy semble. Combien de nations, et à trois pas de nous, estiment ridicule la crainte du serein qui nous blece si apparemment! et nos bateliers, et nos païsans s’en moquent. Vous faictes malade un Allemand de le coucher sur un matelas , comme un Italien sur la plume, et un Français sans rideau et sans feu. L’estomach d’un Espagnol ne dure pas à nostre forme de manger, ny le nostre à boire à la Souysse. Un Allemand me feit plaisir, à Auguste1, de combattre l’incommodité de nos fouyers, par ce mesme argument de quoy nous nous servons ordinairement condamner leurs poésies; car, à la vérité cestc chaleur croupie, et puis la senteur de cestc matière resebauffée, de quoy ils sont composés enteste la pluspart de cculx qui n’y sont pas expérimentés ; moy, non, mais au demourant, estant cestc chaleur éguale, constante et universelle, sans lueur, sans fumée, sans le vent que l’ouverture de nos cheminées nous apporte, elle a bien par ailleurs de quoy se comparer à la nostre. Que n’imitons nous l’architecture romaine? car on dict qu’anciennement le feu ne se faisoit en leurs maisons que par le dehors et au pied d’icelles ; d’où s’inspiroit la chaleur à tout le logis par les tuyaux practiqués dans l’cspez du mur, lesquels alloient embrassant les lieux qui en debvoient estre eschaulTés : ce que j’ay veu clairement signifié, je ne sais où, en Seneque2. Cestuy cy, m’oyant louer les commodités et beautés de sa ville, qui le mérite certes, commencea à me plaindre de quoy j’avois à m’en esloigner ; et des premiers inconvénients qu’il m’aliegua, ce feut la poisanlcur de teste que in’apporteroient les cheminées ailleurs. Il avoit ouï faire ceste plaincte à quelqu’un, et nous l'altachoit, estant

(IJ A Augsbourg, Augusta Viwtclicorum. Ueutaigne ( yoyag ’,

1. 1, |>. 114) pa«*a par celle ville en allant en Italie, dans le mois d'octobre 1580. Il ne parle (teint dans son Journal de cet entretien avec un Allemand sur les poètes et les cheminées. J. V L.

M Quiedam notlra demi on prodisse memoria scimus, ut... impressos parieUtnu tutos, p er quos circumfmidcrctur calor, qui hna < imul et siamna foveret œqualilcr. Effet. so.

privé par l’usage de l’appereevoir chez luy.

| foute chaleur qui vient du feu m’alfoiblit et m’appesantit ; si disoit Evenus que le meilleur condiment* de la vie estoit le feu; je prends plustost toute aultre façon d'eschapper au froid.

Nous craignons les vins au has 2 ; en Portugal, ceste fumée est en délices, et est le bruvage des princes. En somme, chasque nation a plusieurs couslumes cl usances qui sont non seulement incogneues, mais farouches et miraculeuses à quelque aullrc nation. Que ferons nous à ce peuple qui ne faict recepte que de tesmoignages imprimés, qui ne croid les hommes s’ils ne sont en livre, ny la vérité si elle n’est d’aage competent? Nous mettons en dignité nos sottises, quand nous les mettons en moule, il y a bien pour luy aultre poids de dire : *• Je l’ay leu, - que si vous dites : « Je l’ay ouï dire. > Mais moy, qui ne mescrois non plus la bouche que la main des hommes, et qui sçais qu’on escript autant indiscrètement qu’on parle, et qui estime ce siecle comme un aultre passé, j’allegue aussi volontiers un mien amy qucAulugelleet queMaerobc.etce que j’ay veu que ce qu’ils ont escript : et comme ils tiennent de la vertu qu’elle n’est pas plus grande pour estre pins longue , j'estime de mesme de la vérité que, pour estre plus vieille, elle n’est pas plus sage. Je dis souvent que c’est pure sottise, qui nous faict courir après les exemples estrangiers et scholastiques : leur fertilité est pareille, à ceste heure, à celle du temps d’Homere et de Platon. Mais n’est ce pas que nous cherchons plus l’honneur de l’allégation, que la vérité du discours? comme si c' estoit plus3, d’emprunter de la boutique de Vascosan ou de Planlin nos preuves que de ce qui sc veoid en nostre village; ou bien certes que nous n’avons pas l'esprit d’espelucher et faire valoir ce qui se passe devant nous, et le juger assez virement pour le tirer en exemple; car si nous disons que l'auctoritc nous manque pour donner foy à nostre tesmoignage, nous le disons hors de propos ; d’autant qu’à mon advis, des plus ordinaires cnoses et plus communes et cog-

(l) iwikomirroewL — Le mot d'Êvenna se trouve da® Pire., Questions idaloniqucs, c. 8. C.

(3) On dit que le vin est autos, quand le tonneau est presque vide.

FO Edition de 1588, foi. 479 :> tomme s'il estoit plus noble. H

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