‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 417 sur 449 · LIVRE III, CH A P. XIII · texte numérisé non relu

LIVRE III, CH A P. XIII

science, qui nous descrie les plus doulces heures du jour! Eslcndons nostre possession jusques aux derniers moyens; le plus souvent on s’y durcit en s’opiniastranl, et corrige l’on sa complexion, comme feit César le haut mal, à force de le mespriser etcorromprc'. Onsedoibt addonner aux meilleures réglés, mais non pas s’y asservir ; si ce n’est à celles, s’il y en a quelqu’une, ausquelles l'obligation et servitude soit utile.

Et les roys et les philosophes fientent, et les dames aussi : les vies publieques se doibveut à la cerimonie9; la mienne, obscure et privée, jouit de toute dispense naturelle ; soldat et gascon sont qualités aussi un peu subjectes à l’indiscrétion ; par quoy je diray cecy de ceste action, qu’il est besoing de la renvoyer à certaines heures prescriptes et noçtumes, et s’y forcer par coustumc et assubjeclir, comme j’ay faict ; mais non s’assubjectir, comme j’ay faict en vieillissant, au soingde particulière commodité de lieu et de siégé pour ce service, et le rendre empcschant par longueur et mollesse ; toutesfois, aux plus sales oflices, est il pas aucunement excusable de requérir plus de soing et de nctteté?iVatura h omomundum el elegans animal est3. De toutes les actions naturelles, c’est celle que je souffre plus mal volontiers m’estre interrompue. J'ay veu beaucoup de gents de guerre incommodésdudesreglement de leur ventre ; tandis que le mien et moy ne nous faillons jamaisau poinct de nostre assignation, qui est au sault du lict, si quelque violente occupation ou maladie ne nous trouble.

Je ne juge doneques poinct, connue je disois, où les malades se puissent mettre miculx en seurctc qu'en se tenant coy dans le train de vie où ils se sont eslevés et nouris ; le changement, quel qu’il soit, estonne et blece. Allez croire que les chaslaigncs nuisent à un Pcrigourdin ou à un Lucquois, et le laict et le formage aux gents de la montaigne. On leur va ordonnant une non seulement nouvelle, mais contraire forme de vie ; mutation qu’un sain ne pourroit souffrir. Ordonnez de l’eau à un Brc-

CD Voyez ta vie dat» Plut., c. 5 de la version d'Ainyot. C.

(«} Ëdiliou de 1588, fol. 481 : « Les aultres oui pour leur pari la discrétion cl h suffisance, moy, l'ingcnuilc et la liberté : les vies publieques, ClC. »

(3) L'homme est, de sa nature, un animal propre cl tl&lcai. St»., Episl, pi

tonde soixante dix ans , enfermez dans une estuve un homme de marine ; deffendez le promener à un laquay basque ; ils les privent de mouvement, et enfin d’air et de lumière.

An vlvcrc tantl est ?

Cogimur a suais animmn snspendere rebus,

Aigue, ni vivamus, vlvcrc desinimus. ..

Uos superesse reor, quibus et spirabilit aer,

El lux , qua reglmur, rethUlur ipta gravis 1 ?

S’ils ne fontaultre bien, ils font au moins cecy qu’ils préparent debonne heure lespatients à la mort, leur sappant peu à peu et rctrenchant l'usage de la vie.

Et sain et malade, je me suis volontiers laissé aller aux appétits qui me pressoient. Je donne grande auctoritc à mes désirs et propensions ; je n’aymc point à guarir le mal par le mal ; je hais les remedes qui importunent plus que la maladie. D'estre suhjcct à la choliquc, et subject à m’abstenirdu plaisir de manger des liuistres, ce sont deux maulx pour un ; le malnous pince d’un costé, la réglé de l’aultre. Puisqu’on est au hazard de se mescompter, bazardons nous plustost à la suitte du plaisir. Le monde faict au rebours, et ne pense rien utile qui ne soit pénible ; la facilité Iny est suspecte. Mon appétit, en plusieurs choses, s’est assez heureusement accommodé par soymesme, et rengéà la santéde mon cstomach ; l’acrimonicct la puinclc des saulses m’aggréerent estant jeune ; mon estomacli s’en ennuyant depuis, le goust l’a incontinent suyvi ; le vin nuit aux malades; c’est la première chose dcqttoy ma bouche se desgouste. et d’un desgoust invincible. Quoy que je receoive désagréablement me nuit, et rien ne me nuit que je face avecques faim et alaigressc. Je n’ay jamais rcceu nuisanre d’action qui m'eust esté bien plaisante ; et si av fait ceder à mon plaisir, bien largement, toute conclusion medecinalc ; et me suis, jeune,

Quem clrcumcursans hue nique hue sœpe Cuphlo Fulgebai crociva splendiJus In liuilca *,

(!}La tic csl-cllc d'an si grand prix?... On nou» oblige h nous priver des choses auxquelles nous sommes accoutumé#, cl, pour prolonger noire vie, nous cessons de vivre... Fji effet, meitral-je ou nombre des vivants ceux à qui l'on rend incommode l’air qu’ils respirent ci la lumière qui les éclaire? PSKCMMUlL., Elcg .. F, 155, «17. — On n’y trouve point mois : An vii'ere lanii esl f

fi) Lorsque l’Amour, couvert d’une robe éclatante, voltigeait sans cesse autour de moi. Catille, Carm., LXVi, 135.

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presté, autant licencieusement et inconsidcréomenl qu’aultre, au désir qui me tenoit saisi ;

£1 milita ri non due ytorla '

plus toutes fois en continuation et en durée qu’en saillie :

Ses me vis meminl susiinuisse vices *.

Il y a du malheur, certes, et du miracle à confesser en quelle foiblesse d’ans je me rencontray premièrement en sa subjeclion. Ce fent bien rencontre ; car ce feut long temps avant l’aage de chois et de cognoissance. Il ne me souvient point de moy de si loing; et peult on marier ma fortune à celle de Ouarlilla(I) * 3, qui n’avoit point mémoire de son fillagc?

Inde tragni, cclcmque i>UI, mirandaqne mairl

Barbe mece 4 *.

Les médecins ployent, ordinairement aveeques utilité, leurs réglés à la violence des envies aspres qui surviennent aux malades. Ce grand désir ne se peult imaginer si estrangier et vicieux que nature ne s’y applique. Et puis combien est ce de contenter la fantasie? A mon opinion, cestc pièce là importe de tout, au moins au de là de toute aullre. Les plus griefs et ordinaires maulx sont ceulx que la fantasie nous charge. Ce mot cspaignol me plaist à plusieurs visages : Drftenda me Bios rfe mys. Je plainds, estant malade, de quoy je n'ay quelque désir qui me donne ce contentement de l’assouvir; à peine m’en destourneruit la médecine. Autant en fois je sain, je ne veois guercs plus qu’esperer et vouloir. Cest pitié d’estre alanguy et affoihlv jusques au souhaiter.

L’art de médecine n’est pas si résolue que nous soyons sans auctorité, quoy que nous facions; elle change selon les climats et selon les lunes, selon Ferncl et selon l’Escale6. Si vostre

(I) El fat mérité quelque pi'ûn' dans ce genre de cotnlxil.

Ilua., Od., III, SS, S.

(3) JC ine souviens d'avoir U peine rciaporio siv vicloiros. Ov., Amor., III, 7, 30. Ovide même sc vante de quelque chose île plus. Nous permet ira-t-on de renvoyer au conte de La Fontaine intitule : le Berceau, r. 340? Ce que Pirnick) dit là, limita guc dédaro qu’à peine U croit avoir jamais pu l a«urcr [<our sou propre compte. C.

(3) Qui dit dans Pétrone, c. 85 ; Jmiounn mentit iraient hal>eiwi, si unqutnn me memùterlm viryine.n fuisse ! C.

(4) Aussi eus-je bientôt du pmi sous l’aisseUe, cl ma barbe précoce étonna ma mère. Mabt., XI, *i, 7.

(3) Que Dieu inc défende de moi-même 1

(0) Fcrnei, médecin de Henri II, célèbre praticien, né en

mcdecin ne treuve bon que vous dormez, que vous usez de vin ou de telle viande , ne vous chaille ; je vous en trouver&y un aultre qui ne sera pas de son advis. La diversité des arguments et opinions medecinales embrasse toute sorte de formes. Je veis un misérable malade crever et se pasmer d’alteration pour se guarir, et estre mocqué depuis par un aultre médecin, condamnant ce conseil comme nuisible. Avoit il pas bien employé sa peine? 11 est mort freschement de la pierre un homme de ce mestier qui s’estoit servv d' extrême abstinence à combattre son mal. Ses compagnons disent qu’au rebours ce jeusne l’avoit asseiché et luy avoit cuict le sable dans les roignons.

J’ay appereeu qu’aux bleceures et aux maladies le parler m’esmeut et me nuit autant que désordre que je face. La voix me couste et me lasse, car je l’ay haultc et efforcée; si que, quand je suis venu à entretenir l’aureille des grands d’affaires de poids, je les ay mis souvent en soing de modérer ma voix.

Ce conte mérité de me divertir. Quelqu'un', en certaine escbolc grecque, parloit hault comme moy; le maistre des ccrimonies luy manda qu’il parlast plus bas. » Qu’il m’envoye, feit il, le ton auquel il veult que je parle. » L’autre luy répliqua •< qu’il prinst son ton des aureilles de celuy à qui il parloit. -C’estoit bien dict , pourven qu’il s’entende. « Parlez selon ce que vous avez à faire à vostre auditeur; - car si c’est à dire : - Suffise qu’il vous oyc, ou réglez vous par luy, » je ne treuve pas que ce feust raison. Le Ion et mouvement de la voix a quelque expression et signification de mon sens; c’est à moy à le conduire pour me représenter. Il y a voix pour instruire, voix pour flater ou pour tanser; je veulx que ma voix non seule-

I4IÏT, mort en 1588.— l'Eseale, plus connu sou» le nom dcJ. C. Sealift r, un des plus grands erudils deoe tiède. 11 n’était pas |ierniis alors d'élrc savant ta us donner à sou noui un air latki ou grec. Tante! us avait nom Tourucbu ; ItmJUtus, IJudé ; Phiiaiider, Filnndrier ; Horlibonus ou l iorUtsbantis, Casàubon ; Jfc’lavchihon y.Gùv), Schwnrlzerdo, etc. Sans-Malice,

médecin de François I", sc fil a|*pdcr en grec Alakia ( ). Mus lard, Van der Bekcu s'appela Tor reniait; Voorbruck, Pcrizonius , clc. Sous Louis XIV, doux jésuites changèrent leur nom, qui leur semblait ridicule : le père Annal te nommait le P. Canard ( Anas), cl le P. Comnûrc, le I’. Commère. J. V. I*

(t) C’était Car n Code. Voyez la Vie de ce philosophe dans DIOC. I.AEftCFv IV,63.C. ; — • ' “ "

ment arrive à luy, mais à l'advcnturc qu’elle le frappe et qu’elle le perce. Quand je inastine mon laquay d’un ton aigre et poignant, il serait bon qu’il veinst à me dire > Mon maislre, parlez plus dgulx, je vous oys bien. » Est quantum vox ad audilum accommoda ta, non magnitudine, sed proprietate *. La parole est moitié à celuy qui parle, moitié à eeluy qui l’escoute ; cestuy cy se doibt préparer à la recevoir selon le bransle qu’elle prend, comme entre ceulx qui jouent à la paulme, celuy qui soubslient se desmarehe* et s’appresle selon qu'il vcoid remuer celuy qui luy jecte le coup et selon la forme du coup.

L’experiencc m’a encores apprins recy, que nous nous perdons d’impatience. Les maulx ont leur vie et leurs bornes, leurs maladies et leur santé. La constitution des maladies est formée au patron de la constitution des animaulx ; elles ont leur fortune limitée dès leur naissance et leurs jours. Qui essaye de les abbreger impérieusement par force au travers de leur course, il les alongc et multiplie, et les harcelle au lieu de les appaiser. Je suis de l’advis de Cranlor, « Qu’il ne fault ny obstinéement s’opposer aux maulx et à l’estourdie, ny leur succomber de mollesse; mais qu’il leur fault ceder naturellement, selon leur condition et la nostre. » On doibt donner passage aux maladies, et je treuve qu’elles arrestent moins ebez moy qui les laisse faire, et en ay perdu de celles qu’on estime plus opiniastres et tenaces de leur propre décadence, sans ayde et sans art et contre ses réglés. Laissons faire un peu à nature; elle entend mieulx ses affaires que nous. « Mais un tel en mourut. » Si ferez vous, sinon de ce mal là, d’unaultre; et combien n’ont pas laissé d’en mourir ayant trois médecins à leur cul5? L’exemple est un mirouer vague, universel et à tout sens. Si c’est une médecine voluptueuse, acceptez la; c’est tousjours autant de bien présent. Je ne m’arresteray ny au nom ny à la couleur, si elle est delieieuse et appétissante ; le plaisir est des principales especes du prouflt. J’ay laissé envieillir et mourir en moy,

(I) D y a une sorte de voir qui est (aile pour l'oreSk-, non pus tant par sou Oléoduc que par sa propriété, qcixtil., XI, 3.

fa) Se relire en arrière.

(3) L'ediliou de 1&88, fol. Iü3, dit plus boimtlcmeQl, à leur

cotte.

de mort naturelle, des rheumes, dclluxions goutteuses, relaxation, battements de coeur, micraines et aultres accidents que j’ay perdus quand je m’estois à demy formé à les nourrir. On les conjure mieulx par courtoisie que par braveric. Il fault souffrir doulccment les loix de nostre condition : nous sommes pour vieillir, pour affoiblir, pour estre malades endespit de toute médecine. C’est la première leçon que les Mexicains font à leurs enfants quand, au partir du ventre des mères, ils les vont saluant ainsin ;« Enfant, tu es venu au monde pour endurer; endure, souffre et tais toy. « C’est injustice de se douloir qu'il soit advenu à quelqu’un ce qui peult advenir à cbascun : hui ignare, si quid in le inique proprie ronstilutum est *.

Vcoyez un vieillard qui demande à Dieu qu'il luy maintienne sa santé entière et vigorcusc, c’est à dire qu’il le remette en jeunesse :

Stulte, quid hœc frustra rôtis puerilibut optas * ?

n’est ce pas folie? sa condition ne le porte pas. La goutte, la gravelle, l’indigestion, sont symptômes des longues années, comme des longs voyages la chaleur, les pluvcs et les vents. Platon(I) * 3 ne croit pas qu’Æsculape se meist en peine de prouveoir, par régimes, à faire durer la vie en un corps gasté et imbeeillc, inutile à son |>ays, inutile à sa vacation et à produire des enfants sains et robustes, et ne treuve pas ce soing convenable à la justice et prudence divine qui doibt conduire toutes choses à utilité. Mon bon homme, c’est faict : on ne vous sçauroit redresser; on vous plastrera pour le plus et estansonnera un peu, et alongera l'on de quelque heure vostre misère :

Aion sectis instantem copient fuit ire rulnam ,

Diversis contra nititur objlcibus ;

Douce certa dits, omnt compare soin ta ,

Ipsum cum rebus subruat auxillnm 4 ;

Il fault apprendre à souffrir ce qu’on ne peult éviter. Nostre vie est composée, comme l’bar-

(1) PlainMol, si l'on l'impose à loi seul une injuste lo!. Sks. , Epitt. 91.

(2) insensé : h quoi l>on c es vaux puérils qui ue «auraicn être accompli - ? Ovide, Tria., Ul, 8, 11.

{3} PC publique, Hv. 111, p. 433. C.

(4} Ainsi celui qui vcul soutenir un bâtiment l'émit* dans les endroits où il menace ruine ; nais enfin toute la charpente se désunit, et h» étais tombent avec l'edificc. 1‘sliuo-Oallcs ‘ 1,471.

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monie du monde, de choses contraires, aussi de divers tons, doulx et aspres, aigus et plats, mois et graves. Le musicien qui n’en aymeroit que les uns, que vouldroit il dire? Il fault qu’il s’en scaclie servir en commun et les mesler, et nous aussi les biens et les inaulx qui sont consubstanciels à nostre vie. Mostre estre ne peult sans ce meslange et y est l’une bande non moins necessaire que l’aullre. D’essayer à regimber contre la nécessité naturelle, c’est représenter la folie de Clcsiphon', qui entreprenoit de faire à coups de pied avecques sa mule.

Je consulte peu des alterations que je sens ; car ces gents icy sont advantageux quand ils vous tiennent à leur miséricorde. Ils vous gourmandent les aureillcs de leurs prognostiques, et, me surprenant aullresfois alîoibly du mal, m'ont injurieusement traicté de leurs dogmes et trongne magistrale, me menaceant, tantost de grandes douleurs, tantost de mort prochaine. Je n’en estois abbattu ny deslogé de ma place ; mais j’en estois heurté et poulsé. Si mon jugement n'en est ny changé ny troublé, au moins il en estoit cmpcsché ; c’est tousjours agitation et combat.

Or, je traictc mon imagination le plus doulcement que je puis, et la desebargerois, si je pouvois, de toute peine et contestation. Il la fault secourir et dater, et piper qui peult. Mon esprit est propre à cest office ; il n’a point faulte d’apparences par tout. S’il |>ersuadnit comme il preschc, il me secourrait heureusement. Vous en plaist il un exemple? Il dict- que c’est pour mon mieulx quej’ay lagravelie; que les basliments de mon aage ont naturellement à souffrir quelque gouttière. Il est temps qu’ils commencent à se lascbcr et desmentir. C’est une commune nécessité, et n’eust on pas faict pour moy un nouveau miracle? Je paye par là le loyer deu à la vieillesse et ne sçaurois en avoir meilleur compte. Que la compaignic mcdoibt consoler, estant tumbé en l’accident le plus ordinaire des hommes de mon temps. J’en veois par tout d’alfligés de mesme nature de mal, et m’en est la société honnorable, d’autant qu'il se prend plus volontiers aux grands ; son essence a de la noblesse et de la dignité. Que des hom-

0} Certain escrimeur, dont Plutarque rapporte cela dans !c traite, Comment U fault réfréner ta cholerc, c. 0 de la version d'Aimol. C.

mes qui en sont frappés, il en est pou de quittes à meilleure raison, et si il leur couste la peine d’un fascheux régime et la prinse ennu veuse et quotidienne des drogues medecina- Ies, là où je le doibs purement à ma bonne fortune ; car quelques bouillons communs de l’eryngium 1 et herbe du turc, que deux ou trois fois j’av avallés en faveur des dames qui, plus gracieusement que mon mal n’est aigre, m’en offraient la moitié du leur, m’ont semblé egualement faciles à prendre et inutiles en operation. Ils ont à payer mille voeux à Æsculape et autant d’escus à leur médecin de la profluvion* de sable aysée et abondante que je rcceois souvent par le bénéfice de nature. La decencc mesme de ma contenance en compaignic n’en est pas troublée, et porte mon eau dix heures et aussi long temps qu'un sain. La crainte de ce mal, faict il, t’elïrayoit aullresfois quand il l’ estoit incogneu ; les cris et le desespoir de cculx qui l’aigrissent par leur impatience t’en engendraient l’horreur. C’est un mal qui te bat les membres par lesquels tu as le plus failly. Tu es homme de conscience,

Qtiœ venlt indigne prrn a, dolenda venll 1 :

regarde ce chastiement ; il est bien doulx au prix d’aullrcs et d’une faveur paternelle. Regarde sa tardifveté; il n’incommode et occupe que la saison de ta vie qui, ainsi comme ainsin, est meshuy perdue et stérile, ayant faict place à la licence et plaisirs de la jeunesse comme par composition. La crainte et pitié que le peuple a de ce mal te sert de matière de gloire, qualité de laquelle, si tu as le jugement purgé et en as guary ton discours, tes amis pourtant en rccognoissent cncorcs quelque teincture en ta complcxion. Il y a plaisir à ouïr dire de sov : Voylà bien de la force, voylà bien de la patience. On te veoid suer d’ahan, paslir, rougir, trembler, vomir jusques au sang, souffrir des contractions et convulsions estranges, desgoutter par fois de grosses larmes des yeulx, rendre les urines espesses, noires et effroyables ou les avoir arrestées par quelque pierre cspineusc et hérissée qui te poinct et es-

(I) Panicot, ou chardon rotand.—fferbcdu turc, turquellc, nom vulgaire tic la lierulaire, herniaria glatira.

(i) Pour un l'coulcmcnl de sable alsi! et al*on(1ant, clc, Proflul ion Csl purement latin, proflui imn sanguhtls, flux tic sang. C.

(N} Le mal qu'on n'a pas mérite est le seul dont ou ail droit de sc plaindre. Ov., WrroW , V, 8.

corche cruellement le col de la verge, entretenant ce pendant les assistants d'une contenance commune, bouffonnant à pauses 1 avecques tes gents, tenant ta partie en un discours tendu, excusant de parole ta douleur et rabbattant de ta souffrance. Te souvient il de ccs gents du temps passé qui reclierclioient les maulx avecques si grandïaim pour tenir leur vertu en haleine et en exercice? Mets le cas que nature te porte et te poulsc à ccstc glorieuse eschole en laquelle tu ne feusses jamais entré de ton grc. Si tu me dis que c’est un mal dangereux et mortel, quels aullres ne le sont? car c’est une piperie mcdecinale d’en excepter aulcuns qu'ils disent n’aller point de droict lil à la mort. Qu’importe s’ils y vont par accident ou s’ils glissent et gauchissent ayséement vers la voye qui nous y mené? Mais tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que lu es vivant. La mort te tue bien sans le secours de la maladie, et à d’aulcuns les maladies ont esloingné la mort qui ont plus vescu de cc qu’il leur semhloit s'en aller mourants. Joinct qu’il est, comme des playes, aussi des maladies medecinales et salutaires. La cholique est souvent non moins vivace que vous. 11 se veoid des hommes ausquels elle a continué depuis leur enfance jusques h leur exlrcme vieillesse, et, s’ils ne luy eussent failly de compaignie, elle estoit pour les assister plus oultre. Vous la tuez plus souvent qu’elle ne vous tue. Et quand elle te presenteroit l’image de la mort vovsinc, seroit cc pas un bon office, à un homme de tel aage, de le ramener aux cogitations de sa fin? Et qui pis est, tu n’as plus pour quov guarir. Ainsi comme ainsin, au premier jour la commune nécessité t’appelle. Considère combien artificiellement et doulcement elle te desgoustc de la vie et desprend du monde, non te forceant d’une suhjection tyrannique, comme tant d’aultres maulx que tu veois aux vieillards qui les tiennent continuellement entravés et sans relasche de foihlesses et douleurs, mais par advertisscments et instructions reprinses à intervalles, entrcmeslant des longues pauses de repos comme pour te donner moyen de méditer et répéter sa leçon a ton ayse. Pour te donner moyen de juger sainement et prendre parly en homme

(i) Plaisantant, riant de temps en temps. U y a dans l'édition de 1388, foi. 481, verso, « raillant à pauses avec les dames, » Momtaigkr.

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de cœur, elle te présente l’estai de ta condition entière et en bien et en mal, et en mesme jour une vie très alaigre tantost, tantost insupportable. Si tu n'accolles la mort, au moins tu luy touches en paulme une fois le mois. Par où tu as de plus à esperer qu’elle t’attrappera un jour sans menace, et qu’estant si souvent conduict jusques au port, te fiant d’estre cncores aux termes accoustumés, on t’aura et ta fiance passé l’eau un matin inopinéement. On n’a point à se plaindre des maladies qui partagent loyalement le temps avecques la santé. »

Je suis obligé à la fortune de quoy elle m'as sault si souvent de mesme sorte d’armes : elle m’y façonne et m’y dresse par usage, m’y durcit et habitue : je sçais à peu près meshui en quoy j’en doibs estre quitc. A faultc de mémoire naturelle, j’en forge de papier, et comme quelque nouveau symptôme survient à mon mai, je l’escris, d’où il advient que asturc, estant quasi passé par toute sorte d’exemples, si quelque estonncmcnl me menace, feuilletant ces petits brevets descousus, comme des feuilles sibyllines, je ne faulx plus de trouver où me consoler de quelque prognostique favorable en mon expérience passée 1 . Me sert aussi l’accoustumance à mieux esperer pour l’advenir : car la conduite de ce vuidange ayant continué si longtemps, il est à croire que nature ne changera point ce train, et n’en adviendra aullre pire accident que celuy que je sens. En oultre la condition de ceste maladie n’est point mal advenante à ma complexion prompte et soubdaine : quand elle m’assault mollement, elle me faict peur, car c’est pour long temps ; mais naturellement , elle a des excès vigoreux et gaillards, elle me secoue à oultrance pour un jour ou deux. Mes reins ont duré un aage sans alteration; il y en a tantost un aullre qu’ils ont changé d’estat : les maulx ont leur période comme les biens ; à l’adventure est cest accident à sa fin. L’aage affoiblit la chaleur de mon estomach ; sa digestion en estant moins

(fl Ccf le rcruefi de ccs pénis brevets qui compote en perde le Journal du Voyage de Montaigne en Itale, publié en mi : rblsiolrc Ile m gravellc devait, en eBet, y teulr une grande lilace, puisqu'il était surtout allé prendre les eaui minérales de Lorraine, de Suisse cl de Toscane, et qu'il lui Importait de sc rendre compte du bien ou du mal qu'elles pouvaient lui frire. On s'aperçoit aisément qull n'écrivait ou ne diciall ce» noies que (tour lui. J. V. L.

parfaicte, il renvoyé cesle matière crue à mes reins: pourquoy ne pourra estre, à certaine révolution, affoibli pareillement la chaleur de mes reins, si bien qu’ils ne puissent plus pétrifier mon flegme, et nature s'acheminer à prendre quelque aultre voyede purgation? Les ans m’ont évidemment faict tarir aulcuns rheumes ; pourquoy nonces exerements qui fournissent de matière à la grave? mais est il rien doulx au prix de ccste soubdaine mutation, quand, d'une douleur extrême, je viens, par le vuidange de ma pierre , à recouvrer comme d’un esclair la belle lumière de la santé, si libre et si pleine , comme il advient en nos soubdaines et plus aspres choüques? Y a il rien en reste douleur soufferte, qu’on puisse contrepoiser au plaisir d’un si prompt amendement? De combien la santé me semble plus belle après la maladie, si voysine et si contiguë que je les puis recognoistre, en presence l’une de l’aullrc en leur plus hault appareil ; où elles se mettent à l’envy comme pour se faire teste et contrecarre 1 ! Tout ainsi que les stoïciens disent que les vices sont utilement introduicts pour donner prix et faire espaule à la vertu*: nous pouvons dire, avecques meilleure raison, et conjecture moins hardie, que nature nous a presté la douleur pour l'honneur et service de la volupté et indolence. Lorsque Socrates, après qu’on l’eut deschargé de ses fers, sentit la friandise de cestc démangeaison que leur pesanteur avoit causé en ses jambes, il se resjouit à considérer l’estroicte alliance de la douleur à la volupté; comme elles sont associées d’une liaison necessaire, si qu’à tours elles sesuyventet s’entr’engendrent; et s’cacrioit au bon Esope qu’il deust avoir prins de ceste considération un corps propre à une belle fable5.

Le pis que je vcoye aux aultres maladies , c’est qu’elles ne sont pas si gricfvcs en leur effect comme elles sont en leur yssue : on est un an à se r’avoir, tousjours plein de foiblesse et de crainte. 11 y a tant de hasard et tant de degrés à se reconduire à sauvelc que ce n’est jamais faict : avant qu’on vous aye deffublé d'un couvre-chef et puis d’une calotc ; avant qu’on

(t) Opposition.

(4) Ce sentiment est expressément combattu par Plct., dans In irai é des Communes conceptions contre les Sl'àtjnes, c. 10 et Miiv. C.

(5) Platon, PkAion, p. 00. c.

vous aye rendu l'usage de l’air, et du vin, et de vostre femme, et des melons, c’est grand cas si vous n’estes recheu en quelque nouvelle misere. Geste cv a ce privilège, qu'elle s’emporte tout net : là où les aultres laissent tousjours quelque impression et alteration qui rend le corps susceptible de nouveau mal, et se prestent la main les uns aux aultres. Ceulx là sont excusables, qui se contentent de leur |>ossession sur nous sans l’estendre et sans introduire leur sequelle; mais courtois et gracieux sont ceulx de qui le passage nous apporte quelque utile conséquence. Depuis ma cholique, je me treuve deschargé d'aultres accidents, plus ce me semble que je n'estois auparavant, et n’ay jeoint eu de fiebvre depuis ; j’argumente que les vomissements extrêmes et frequents que je souffre me purgent : et d’aultre costé , mes desgoustcments, et les jeusnes eslranges que je passe, digèrent mes humeurs peccantes; et nature vuide, en ces pierres, ce qu’elle a de superflu et nuisible. Qu'on ne me die point que c'est une medecine trop cher vendue : car quov, tant de puants bruvages, cautères, incisions, suées, scions, dietes, et tant de formes de guarir, qui nous apportent souvent la mort, pour ne pouvoir soubstenir leur violence et importunité? Par ainsi, quand je suis atlainct, je le prends à medecine; quand je suis exempt, je le prends à constante et entière délivrance.

Voicy encorcs une faveur de mon mal particulière : c’est qu’à peu près il faict son jeu à part, et me laisse faire le mien, ou il ne tient qu’à faultc de courage ; en sa plus grande osmotion je l’ay tenu dix heures à cheval. Souffre* seulement, vous n’avez que faire d’aullre régime; jouez, disnez, courez, faictescecy, et faictes cncores cela, si vous pouvez; vostre desbauche y servira plus qu’elle y nuira : dictes en autant à un verolé, à un goutteux, à un hemieux. Les aultres maladies ont des obligations plus universelles, gehennent bien aultrement nos actions . troublent tout nostre ordre, cl engagent à leur considération tout l’estât de la vie : ceste cy ne faict que pincer la peau ; elle vous laisse l’entendement et la volonté en vostre disposition , et la langue, et les pieds, et les mains ; elle vous esvcille plustost qu'elle ne vous assopit. L’amc est frappée de l’ardeur d’une fiebvre et atterrée d'une épilepsie, et disloquée par une aspre micraine, et enfin estonnéc par toutes les

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