LIVRE III
maladies qui blccenl la masse el les plus nobles parties : icv on ne l'attaque point ; s’il luy va mal, à sa eoulpe; elle se trahit elle mcsme, s’abandonne et se desmonte. Il n’y a que les fols qui se laissent persuader que ce corps dur et massif qui se cuict en nos roignons se puisse dissouldre par bruvages : par quoy , depuis qu’il est csbranlé, il n’est que de luy donner passage; aussi bien le prendra il.
Je remarque eneorescestc particulière commodité, que c’est un mal auquel nous avons peu à deviner ; nous sommes dispensés du trouble auquel les aultres maulx nous jeetent par l’incertitude de leurs causes, et conditions, et progrès ; trouble infinicment pénible : nous n’avons que faire de consultations et interprétations doctorales ; les sens nous montrent que c’est et où c’est.
Par tels arguments, et forts et foiblcs, comme Cicero1 le mal de sa vieillesse, j’essaye d’endormir et amuser mon imagination et graisser ses playes. Si elles s’empirent demain, demain nous y pourvovrons d’aultres cschappatoires. Qu’il soit vray : voiev, depuis le nouveau, que les plus legiers mouvements espreignent le pur sang de mes reins ; quoy jiour cela? je ne laisse de me mouvoir comme devant et picquer après mes chiens, d’une juvénile ardeur et insolente, et treuve que j’ay grand' raison d'un si inqtortant accident, qui ne mecoustc qu'une sourde poisanteur et alteration en ccsle partie ; c’est quelque grosse pierre qui foule et consomme la substance de mes roignons el ma vie , que je vuide peu a peu. non sans quelque naturelle doulccur, comme un cxcremcut hormais superflu et empesebant. Or , sens je quelque chose qui croule? ne vous attendez pas que j’aille m’amusant à recognoistrc mon pouls et mes urines, pour y prendre quelque prévoyance ennuyeuse : je scray assez à temps à sentir le mal, sans l’alonger par le mal de la peur. Qui craint de souffrir, il souffre desjà de ce qu’il craint. Joincl que la dubitation et ignorance de eeulx qui se meslent d’expliquer les ressorts de nature et ses internes progrès, et tant de faulx prognostiques de leur art, nous doibt faire cognoistrc qu’elle a ses moyens intimement incogneus : il y a grande incertitude,
t (I) Tâche d'adoucir et d anuiur te mal de sa vieillesse [dans son livre Oc Scueclulc), j'essaye dcnJorwir . etc. C.
variété et obscurité, de ce qu’elle nous promet ou menace. Sauf la vieillesse qui est un signe indubitable de l’approche de la mort, de touts les aultres accidents, je veois peu de signes de l’advenir sur quoy nous ayons à fonder nostre divination. Je ne méjugé que par vray sentiment, non par discours. A quoy faire? puisque je n’y veulx apporter que l’attente et la patience. Youlez vous sçavoir combien je gaigne à cela ? regardez eeulx qui font aultrement et qui despendent de tant de diverses persuasions et conseils ; combien souvent l'imagination les presse sans le corps. J’ay maintesfois prins plaisir, estant en seurcté et délivré de ces accidents dangereux , de les communiquer aux médecins, comme naissants lors en moy : je souffrais l’arrcst de leurs horribles conclusions, bien à mon avse ; et en demeurais de tant plus obligé à Dieu de sa grâce, et miculx instruict de la vanité de ccst art .
Il n’est rien qu’on doibve tant rccommender à la jeunesse que l’activité et la vigilance : nostre vie n’est que mouvement. Je m’esbranle difficilement, et suis tardif par tout ; à me lever, à me coucher, et à mes repas : c’est matin pour moy que sept heures, et où je gouverne je ne disne ny avant onze ni ne soupe qu’après six heures. J’ay aultresfois attribué la cause des fiebvres et maladies où je suis tumbé, à la pesanteur et assopissement que le long sommeil m’avoit apporté , et me suis tousjours repenty de me r’endormir le matin. Platon veult plus de mal à l’excès du dormir qu’à l’excès du boire *. J’ayme à coucher dur et seul, voire sans femme, à la royale ; un peu bien couvert. On ne bassine jamais mon lict; mais depuis la vieillesse, on me donne, quand j’en ay bcsoing, des draps à eschauffer les pieds et l’cstomach. On trouvoit à redire au grand Scipion, d’estre dormart2; non, à mon advis, pour aultre raison, sinon qu'il faschoil aux hommes qu’en luy seul il n’y cust aucune chose à redire. Si j’ay quelque curiosité en mon traictemenl, c’est plustost au coucher qu’à aultre chose; mais je cede et m’accommode en general, autant que tout aultre, à la nécessité. Le dormir a occupé une grande partie de ma vie, et le continue en-
(I) Dior. . Utr.cr, rie de Mal on, in, 30 ; et Platon lui-nu'inc loti. Vit, IS, p. m. I. V. L,
(i) Plot., Qu'Uett rcquir qu'un prince soit tarant , c. 6, fct ta
lin. C.
corcs en eesl aage huict ou neuf heures d'une haleine. Je me retire avccques utilité de cestc propension paresseuse; et en vaulx évidemment micuix. Je sens un peu le coup de la mutation ; mais c’est faict en trois jours. Et n’en veois gueres qui vive à moins, quand il est besoing, et qui s’exerce plus constamment, nv à qui les corvées poisent moins. Mon corps est capable d'une agitation ferme, mais non pas vehemente et soubdaine. Je fuys meshuy les exercices violents et qui me mènent à la sueur; mes membres se lassent avant qu’ils s’eschauffent. Je me tiens debout, tout le long d’un jour, et ne m’ennuye point à me promener; mais sur le pavé, depuis mon premier aage, je n’av aymé d’aller qu’à cheval ; à pied je me crotte jusques aux fesses; et les petites gents sont subjects, par ces rues, à estre chocqués et coudoyés, à faulte d’apparence : et ay aymé à me reposer , soit couché, soit assis, les jambes autant ou plus haultes que le siégé.
Il n’est occupation plaisante comme la militaire : occupation et noble en execution (car la plus forte, généreuse et superbe de toutes les vertus est la vaillance), et noble en sa cause : il n’est point d'utilité, ny plus juste, ny plus universelle, que la protection du repos et grandeur de son pais. La compaignie de tant d'hommes vous plaist, nobles, jeunes, actifs; la veu ordinaire de tant de spectacles tragiques, la liberté de cestc conversation sans art, et une façon de vie masle et sans cerimonie, la variété de mille actions diverses, cestc courageuse harmonie de la musique guerriere qui vous entretient et cschauffe et les aureilles et l’amc ; l’honneur de cest exercice, son aspreté mosme et sa difficulté, que Platon estime si peu, qu’en sa république il en faict part aux femmes cl aux enfants : vous vous convie/, aux roolles et hagards particuliers, selon que vous jugez de leur esclat et de leur importance ; soldat volontaire; et veoyez quand la vie mesme y est excusablement employée,
Putchrumque mort tuccurril tu armis
De craindre les hazards communs qui regardent une si grande presse ; de n’oser ce que tant de sortes d’ames osent, et tout un peuple, c’est à
(I) Qu 11 est beau uc mourir les arme» a la main :
Vice , En., 11, 517.
faire à un cœur mol et bas oultrc mesure : la compaignie asscurc jusques aux enfants. Si d’aultres vous surpassent en science, en grâce, en force, en fortune, vous avez des causes tierces à qui vous en prendre; mais de leur céder en fermeté d’aine, vous n’avez à vous en prendre qu’à vous. La mort est plus abjecte, plus languissante et pénible dans un lict qu’en un combat : les liebvres et les catarrhes autant douloureux et mortels qu’une harquebuzade. Qui seroit faict à porter valeureusement les accidents de la vie commune n’auroit point à grossir son courage pour se rendre gendarme. Virere, »ii Lurili, militare est *.
Il ne me souvient point de m’estre jamais veu galleux: si est la graterie , des gratifications de nature les plus doulces , et autant à main ; mais ell’ a la pénitence trop importunément voysine. Je t'exerce plus aux aureilles, qucj’ay au dedans pruantes *, par secousses.
Je suis nay de touts les sens, entiers quasi à la perfection. Mon estomach est commodément bon, comme est ma teste ; et, le plus souvent, se maintiennent au travers de mes fiebvres , et aussi mon haleine. J’ay oultrepassé l’aage 5 auquel des nations, non sans occasion, avoient prescript une si juste fin à la vie, qu’elles ne permettoient point qu’on l’cxccdast ; si ay je cncores des remises, quoyqu’inconstantes et courtes, si nettes, qu’il y a peu à dire de la santé et indolence de ma jeunesse. Je ne parle pas de la vigueur et alaigresse : ce n’est pas raison qu’elle me suy ve hors scs limites ;
Son hoc amplius csi limitâ t, aut aquee Culcstls, patient lattis
Mon visage me descouvre incontinent , et mes yeulx : touts mes changements commencent par là, et un peu plus aigres qu'ils ne sont en effccl ; je fois souvent pitié à mes amis, avant que j’en sente la cause. Mon mirouer ne m'estonnepas; car, en la jeunesse mesme, il m’est
(I) Vivre, mon cher Ludlius, c'est faire b guerre. SÉ*.,
Epi s(. 90.
(1) Sujettes à des démangeaisons.
(3) Montaigne avait mis d'abord, comme on le voit dans l'exemplaire de Ilordcaux : « J'ol oultrepassé lanlofl do six ans le cinquantksme, auquel des nations, etc. » Celle phrase, écrite ui»c année seulement après l'édition de t&88, n*a pu rester; car l'auteur n’a cessé de revoir cl d'augmenter sou livre jusqu'à sa mort, en 1303. J. V. L.
(4) Je n'ai plus la force de rester la nuit devant la porte d'une maîtresse, à souffrir le froUTou la pluie, lion., Orf., III, 10. 10.