LIVRE III, CIIAP. XIII
advrnu, plus d'une fois, de chausser ninsin un j Icinct et un port trouble et de mauvais prognostique, sans grand accident; en manière que les médecins, qui ne trouvoient au dedans cause qui respondist à cestc alteration externe, l’attribuoient à l’esprit , et à quelque passion secrete qui me rongeast au dedans : ils se trompoient. Si le corps se gouvernoit autant selon moy, que faict l’ame, nous marcherions un peu plus à noslrc aysc : je Pavois lors , non seulement exempte de trouble, mais cncores pleine de satisfaction et de feste , comme elle est le plus ordinairement, moitié de sa complcxion, moitié de son desseing :
J Sec vlltaul tu tut œyrtc fou lagla mentit ».
Je tiens que cestc sienne température a relevé ; maintesfois le corps de ses chcutes : il est souvent abbattu ; que si elle n’est enjouée, elle est au moins en estai tranquille et reposé. J'eus la ftebvre quarte quatre ou cinq mois , qui m’avoit tout desvisagé ; l’esprit alla tousjours non paisiblement *, mais plaisamment. Si la douleur est hors de moy , l’affoiblisscmcnl et la langueur ne m’attrisient gueres : je vcois plusieurs défaillances corporelles, qui font horreur seulement à nommer, que je craindrois moins que mille passions et agitations d’esprit que je veois en usage. Je prends parly de ne plus courre ; c’est assez que je me traisnc : ny ne me plainds de la decadence naturelle qui me tient ;
Qui s lumitlum tpitlur miratur la Alpiiut .
non plus que je ne regrette que ma durée ne soit aussi longue et entière que celle d’un chesne.
Je n’ay point à me plaindre de mon imagination: j’ay eu peu de pensées en ma vie qui m’ayent seulement interrompu le cours de mon sommeil, si elles n’ont esté du désir, qui nt’esvcillast sans m’affliger. Je songe peu souvent ; cl lors , c’est des choses fantastiques et des chimères, produictes communément de pensées plaisantes , plustost ridicules que tristes : et tiens qu’il est vray que les songes sont loyaux
(I) Jamais Ira troubles üc mon esprit n’onl influé sur mon corps. Ovide, Triai., III, 8, 28.
(<) Edition de 1388, fol. 488 : v Non paisiblement seulement, mal», clc, »
(1) s'éiomie-t-on de voir des goitres dans le# Alpes? juv., XIII, I0i.
interprètes de nos inclinations ; mais il y a de l’art à les assortir et entendre :
Des, quet in vint usurpant hommes, cogitant, curant, i nient. Qmcqur agnnt vigilantes, n jilaniguc ,cu si eut tnsomnoacciitnul, Minus miruntltnn ci/ 1.
Platon dict dadvanlage que c’est l’office de la prudence d’en tirer des instructions divinatrices pour l’advenir (I) * 3 : je ne vcois rien à cela , sinon les merveilleuses expériences que Socrates, Xcnophon, Aristote, en recitent, personnages d'auctorité irréprochable. Les histoires di sent 3 que les Atlantes ne songent jamais; qui ne mangent aussi rien qui aye prins mort : ce que j’adjouste, d’autant que c'est à l’advcnlurc l’occasion pour quoy ils ne songent point ; car Pythagoras ordonnoit certaine préparation de nourriture, pour faire les songes à propos*. Les miens sont tendres, et ne m’apportent aulcune agitation de corps , ny expression de voix. J’ay veu plusieurs de mon temps en estre merveilleusement agités : Theon le philosophe se promenoit en songeant , et le valet de Pcriclcs sur les tuiles mesincs et faiste de la maison s.
Je ne choisis gueres à tahlc, et me prends à la première chose et plus voysine; et me remue mal volontiers d’un goust à un aultre. La presse des plats et des* services mcdesplaist autant qu’aultre presse : je me contente ayscement de peu de mets ; et hais l'opinion de Favorinus B , qu’en un festin il fault qu’on vous desrobbe la viande où vous prenez appétit , et qu'on vous en substitue tousjours une nouvelle; et que c’cst un misérable souper , si on n’a saoulé les assistants de cropions de divers ovscaux ; et que le seul bequefigue mérite qu’on le mange entier. J’use familièrement de viandes salées : si ayme je miculx le pain sans sel ; et mon bou-
(1) Eli effet, il n'est pas surprenant que les hommes retrouvent en songe les choses qui les occupent dam la vie cl qu'ils racdilcnt, qu'ils voient, qu'ils font lorsqu'ils sont éveillés. Cic., <le Divinat., I, 22. — Les vers latins sont pris d uue tragédie d’Allius, intitulée : Drutus. C'est un devin qui parle ici U Tarqiiln-lc-Superbe, un des premiers personnages de la pièce, il ne reste que quelques fragments des ouvrages de cet ancien poêle tragique. C.
(2) I’lato.v, Tinu'e, p. "I. C.
(3) IIÉROtJ , IV, 181; PouroMts Mêla, 1, 8. J. V. L.
(1) Cic., «te Divinat., Il, 58. C.
(5) IM oo. Exerce, Viede Pgrrhon,îX, 82. C.
(6) Ce que Monialguc appelle l'opinion de Favorinus, c'est ce que Favorinus condamne directement. Voy. Am- Celle.. Vor/. aille., XV, 8. c.
Diqi
langer chez moy n’en sert pas d’anltre pour ma taille, contre l'usage du pais. On a eu, en mon enfance, principalement à corriger le refus que je faisois des choses que communément on aime le mieulx en cest aage , sucres, confitures, pièces de four. Mon gouverneur combattit ccstte hayne de viandes délicates, comme une espece de délicatesse ; aussi n’est elle aultre chose que difficulté de goust, où qu’il s’applique. Qui oste à un enfant certaine particulière et obstinée affection au pain bis, et au lard, ou à l’ail, il luy oste la friandise. 11 en est qui font les laborieux et les patients, pour regretter le bœuf et le jambon , parmy les perdris: ils ont bon temps; c’est la délicatesse des délicats; c’est le goust d’une molle fortune , qui s’affadit aux choses ordinaires et accoustumées : Per quoe luxurta diritiarum Urdio ludit '. Laisser à faire bonne chère de ce qu’un aultre la faict , avoir un soing curieux de son traictement , c’est l'essence de ce vice :
5/ modlca coenare fîmes olus omnt patella *.
Il y a bien vrayement ccstc différence , qu’il vault mieulx obliger son désir aux choses plus aysées à recouvrer ; mais c’est tousjours vice de s’obliger : j'appellois aultresfois délicat, un ' mien parent qui avoit desappcins , en nos galères, à se servir de nos licts, et se dcspouiller pour se coucher.
Si j’avois des enfants rnasles , je leur désirasse volontiers ma fortune. Le bon pere que Dieu me donna , qui n’a de moy que la recognoissance de sa bonté , mais certes bien gaillarde, m’envoya, dès le berceau, nourrir à un pauvre village des siens , et m'y teint autant que je feus en nourrice, et encores au delà, me dressant à la plus basse et commune façon de vivre ; magna pars Uherlalis est benemoralus renier3. Ne prenez jamais, et donnez encores moins à vos femmes, la charge de leur nourriture ; laissez les former à la fortune, soubs des loix populaires et naturelles ; laissez à la coustume, de les dresser à la frugalité et à l'austerité ; qu'ils ayent plustost à descendre de l’as-
(I) Ce soûl les caprice* du luxe qui voudrait échapper & l'ennui dos richesse*. Séx, F.pisi. 18.
(») Si tu ne sau pas le contenter d'un plat de légumes pour ton souper. Ilot., F.fÀts. 1, 5, ».
(3) C’e*t une partie de U liborié que de; savoir régler son estomac, Sis., Epist. iî3
prêté qu’à monter vers elle. Son humeur visoit encores à une aultre fin de me r’allier avccques le peuple et cestc condition d’hommes qui a bcsoing de noslrc avde ; et estimoit que je feussc tenu de regarder plustost vers celuy qui me tend les bras que vers eeluv qui me tourne le dos: et feut cestc raison, pour quoy aussi il me donna à tenir, sur les fonts, à des personnes de la plus abjecte fortune, pour m’y obliger et attacher.
Son desseing n’a pas du tout mal succédé : je m’addonne volontiers aux petits, soit pource qu’il y a plus de gloire, soit par naturelle compassion, qui peult infiniement en moy. Le party que je condamnoray en nos guerres, je le condamneray plus asprement, fleurissant et prospère: il sera pour me concilier aulcunement à soy quand je le verray misérable et accablé '. Combien volontiers je considéré la belle humeur de Chelonis, fille et femme de roys de Sparte 1 * ! Pendant que Cleombrotus, son mary , aux desordres de sa ville, cutadvantage sur Leonidas son père , elle feit la bonne fille, et se rallia avecques son pere, en son exil, en sa misère ; s’opposant au victorieux. La chance veint clic à tourner? la voylà changée de vouloir avecques la fortune , se rangeant courageusement à son mary , lequel elle suy vit par tout où sa ruync le porta ; n’ayant, ce me semble, aultre choix que de se jecter au party où elle faisoit le plus de besoing, et où elle se montroit plus pitoyable. Je me laisse plus naturellement aller après l’exemple de Flaminius 3, qui se prestoit à ceulx qui avoient besoing de luy , plus qu’à cculx qui luy pouvoient bien faire, que je ne fois à celuy de Pyrrhus • , propre à s’abaisser soubs les grands et à s’enorgueillir sur les petits.
Les longues tables m'ennuyent et me nuisent : car, soit pour m’y estre aecouslumé enfant, à faulte de meilleure contenance, je mange autant que j’y suis. Pourtant chez moy, quoyqu’elle soit des courtes, je m’v mets vo-
(I) Variante de l'édition de 1588, fol. 489, verso : « Je condamne en nos troubles la cause de l'un de* parti*, mais plu* quand elle fleurit et qu’elle prospère ; elle m’a par foi* aolcuiicroont concilié fit sot, pour la voir misérable et accablée. *»
(») Put., dans la Vk d' Agis et de Cléomène, c. t» de la. traduction d'Amyot. C.
(3) Dam sa Vk, par Plct.,'c. f. C.
Q) Dans sa Vk, par le même, c. 8. C.
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