‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 420 sur 449 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

lontiers an peu après les aultres, sur la forme d’Auguste * : mais je ne l’imite pas , en ce qu’il en sorloit aussi avant les aultres ; au rebours, j’avme à me reposer longtemps après , et en ouïr conter, pourveu que je ne m’y mesle point ; car je m» lasse et me blece de parler î’estomach plein , autant comme je treuve l’exercice de crier cl contester, avant le repas, très salubre et plaisant.

Les anciens Grecs et Romains avoient meilleure raison que nous, assignants à la nourriture, qui est une action principale de la vie, si aullre extraordinaire occupation ne les en dlvertissoit plusieurs heures, et la meilleure partie de la nuict; mangeants et beuvants moins hastifvement que nous, qui passons en poste toutes nos actions; et estendants ce plaisir naturel à plus de loisir et d’usage, y entresemants divers ofüces de conversation, utiles et agréables.

Ceulx qui doibvcnt avoir soing de moy, pourvoient à bon marché* me desrobber ce qu’ils pensent m’estre nuisible; car en telles choses, je ne désire jamais, ny ne treuve à dire ce que je ne veois pas : mais aussi, de celles qui se présentent, ils perdent leur temps de m’en preschcr l’abstinence ; si que, quand je veulx jeusner, il me fault mettre à part des soupeurs, et qu’on me présente justement autant qu’il est besoing pour une réglée collation ; car si je me mets à table, j’oublie ma résolution. Quand j’ordonne qu'on change d’apprest à quelque viande, mes gents sçavent que c’est à dire que mon appétit est atlanguy, et que je ny toucheray point.

En toutes celles qui le peuvent souffrir, je les ayme peu cuictes ; et les ayme fort mortifiées, et jusques à l'alteration de la senteur, en plusieurs. Il n’y a que la dureté qui généralement me faschc (de toute auitre qualité, je suis aussi nonchalant et souffrant qu'homme que j’ave cogneu ) ; si que, contre l’humeur commune, entre les poissons mesme il m'advient d’en trouver et de trop frais et de trop fermes; ce n’est pas la faulte de mes dents, que j’ay eu tousjours bonnes jusques à l’excellence, et que l’aage ne commence de menacer qu’à ccstc heure ; j’ay apprins, dès l’enfance, à les frotter

(l) Scèt., VleWAïujntte, c. 74. C.

(9) Edit, de 1898,/M. vertu, « oot lx>n rmrclic do, etc. »

de ma serviette, et le matin, et à l’entrée et yssue de la table. Dieu faict grâce à ceulx à qui il soubstraict la vie par le menu ; c'est le seul bénéfice de la vieillesse; laderniere mort en sera d’autant moins pleine et nuisible, elle ne tuera plus qu’un demy ou un quart d’homme. Voylà une dent qui me vient de cheoir, sans douleur, sans effort ; c’estoit le terme naturel de sa durée ; et ceste partie de mon estre, et plusieurs aultres sont desjà mortes, aultres demy mortes, des plus actifves, et qui tenoient le premier reng pendant la vigueur de mon aage. C’est ainsi que je fonds, et eschappe à moy. Quelle bestise sera ce à mon entendement de sentir le sault de ceste clieute, desjà si advancée, comme si elle estoit entière? Je ne l’espere pas. A la vérité, je receois une principale consolation aux pensées de ma mort, qu’elle soit des justes et naturelles; etquemeshuy je ne puisse en cela requérir ny espercr, de la destinée, faveur qu’iilegitime. Les hommes se font accroire qu’ils ont eu aultresfois, comme la stature, la vie aussi plus grande; mais ils se trompent : et Solon, qui est de ces vieux temps là, en taille pourtant l’extreme durée à soixante dix ans*. Moy, qui ay tant adoré, et si universellement, ccst iourrov pfroo** du temps passé, et qui ay tant prins pour la plus parfaicte la moyenne mesure, pretendray je une desmesurée et prodigieuse vieillesse? Tout ce qui vient au revers du cours de nature, peult estre fascheux ; mais ce qui vient selon elle, doibt estre tousjours plaisant: Ontnia qua secundum nuluram puni, sunt habenda in bonis*: par ainsi, dict Platon4, la mort que les playes ou maladies apportent, soit violente ; mais celle qui nous surprend, la vieillesse nous y conduisant, est de toutes la plus legiere, et aulcunement délicieuse. Ft'/am adolcsrenlibus ris auferl, senibus maturitas ». La mort se mesle et confond par tout à nostre vie: le déclin préoccupé son heure, et s’ingère au cours de nostre advancement mesme. J’ay

(1) Dans IIÉnot»., ï. Si. C.

(2) Celte excellente médiocrité fjA 'recommandée autrefois, et eu particulier par Ctéobule, un des sept sages de la Grèce, comme on peut voir dans IM oc. I.aerce, l, 95. C.

(S) Tout ce qui se Tait scion la nature doiiJHro compte pour un bien. Cic., de Sente t., c. 19.

(4) Dans le TtmCe, p. 81. C.

P) ba mort des jeunes gens est uncfmorl violente ; les vieillards meurent de maturité. Ctc., dejsenect., c. 19.

des pourtraicts de ma forme de vingt et cinq, et de trente cinq ans; je les compare avecques celuy d’asteure 1 * * * : combien de fois ce n'est plus moy ! combien est mon image présente plus esloingnée de celles là, que de celle de mon trèspas! C’est trop abusé tic nature, de la tracasser si loing, qu’elle soit contraincte de nous quiter; et abandonner nostre conduicte, nos yeulx, nos dents, nos jambes et le reste, à la tnercy d’un secours estrangieret mendié; et nous resigner entre les mains de l’art, lasse de nous suyvrc.

Je ne suis excessivement désireux ny de salades, nv de fruicts, sauf les melons : mon pore haïssoit toute sortede saulses; je les aymetoutes. Le trop manger m’empcschc; mais par sa qualité, je n’av eneores cognoissance bien certaine, qu’aulcune viande me nuise; comme aussi je ne remarque ny lune pleine ny basse, ny l'automne du printemps. Il y a des mouvements en nous, inconstants et incogneus; car des raiforts, pour exemple, je les ay trouvés premièrement commodes; depuis, fascheux ; à présent, de rccbef commodes. En plusieurs choses je sens mon estomach et mon appétit aller ainsi diversifiant ; j'ay rechangé du blanc au clairet, et puis du clairet au blanc*.

Je suis friand de poisson et fois mes jours gras des maigres, et mes festes des jours de jeusnc; je crois, ce qu’aulcuns disent, qu’il est de plus aysée digestion que la chair. Comme je fois conscience de manger de la viande le jour de poisson, aussi faict mon goust de mesler le

(I) Orthographe cl prononri.tlion gasconnes, au lieu d'à

celle heure. C. — Dans l'exemplaire corrige par Montaigne, on

trouve très souvent ce mol écrit prêt Iséuient comme It's Gascons le prononcent, ait tire; cl souvent aussi Montaigne écrit omettre , connue id. J'ai suivi l'une et l’autre orthographe, qui sont toutes deux de Montaigne. X.

(S, Il parait même que, sur cos graves questions, Montaigne voulait bien s'en remettre aux médecins |x>ur les consulter sur quelque chose. Liv. Il, diap. 57, : « Ils (icuvent choisir, d'entre les | toréa ux et les lnictucs, de quoy il leur plaira que mou bouillon se face, et m'ordonner le blanc ou le clairet. » Ces pelRs details oui semblé puérils à des Juges sévères : « U grande fadaise de Montaigne, qui a écrit qu'il aimait mieux le vin blanc J M. lui Puv disait : Que diable a-t-on ôfaire de savoir ce qu'il aime? » Scuicerasa ii». l/aposlrophc est vive; niais il faut dire, pour l'houncur de Jos. ScaQgrr, qu’il ajoute aussitôt : «Ceux de Genève ont été Lieu impudents d’en ôter plus d'un tiers.» Il eût donc clé fâche de perdre quelques-unes de c.s fadaises; et, quoique sa gravité

s'en étonne, U veut qu’il n*y manque rien. J. V. |.

poisson à la chair ; cesto diversité me semble trop esloingnéc.

Dés ma jeunesse, je desrobbois par fois quelque repas; ou, à lin d’aiguiser mon appétit au lendemain (car, comme Epicurus jeusnoit et faisoit des repas maigres pour accouslumer sa volupté à se passer de l'abondance', moy, au rebours, pour dresser ma volupté à faire mieulx son proulit et se servir plus alaigrement de l’abondance); ou je jeusnois pour conserver ma vigueur au service de quelque action de corps ou d'esprit; car et l’un et l’autre s’apparesse cruellement en moy par la repletion; et, sur tout, je bais ce sot accouptage d'une déesse si saine et si alaigre avccqucs ce petit dieu indigeste et rolcur, tout bouffi de la fumée de sa liqueur ; ou pour guarir mon estomach malade ; ou pour estre sans coinpaignie propre ; car je dis, comme ce mesme Epicurus1, qu’il ne fault pas tant regarder ce qu’on mange qu’avecques qui ou mange; et loue Cbilon de n’avoir voulu promettre de se trouver au festin de Pcriander avant que d'cslrc informé qui estoienl les aul- Ircs conviés5 : il n’est point de si doulx apprest pour mov, ny de saulse si appétissante, que celle qui se tire de la société. Je crois qu’il est plus sain de manger plus bellement et moins et de manger plus souvent ; mais je veulx faire valoir l’appetit et la faim ; je n'aurois nul plaisir à traisner, à la medecinale, trois ou quatre cliestifs repas par jour, ainsi contraincts ; qui m’asseureroit que le goust ouvert que j’ay ce matin je le retrouvasse cncores à souper? Prenons, sur tous les vieillards, le premier temps opportun qui nous vient : laissons aux faiseurs d'almanachs les espérances et les prognostiques. L’cxlreme fruict de ma santé, c'est la volupté : tenons' nous à la première, présenté et cogncue, J’esvitc la constance en ces loix de jeusne ; qui veult qu’une forme luy serve, fuye à la continuer; nous nous y durcissons; nos forces s’y endorment; six mois après, vous y aurez si bien accoquiné vostre estomach que vostre proulit ce ne sera que d’avoir perdu la liberté d'en user aultrcment sans dommage.

Je ne porte les jambes et les cuisses non plus couvertes en by ver qu’en esté ; un bas de sove tout simple. Je me suis laissé aller, pour le se-

(I) St.., (jrivl 18. ). v. L.

(i) !■>., IM.

(sgl'LCT., Banque! îles sept Sa.jes , c. 3. C.

Page 1