LIVRE III
cours de mes rheumes, à tenir la teste plus rliaulde, et le ventre pour ma cholique; mes maulx s’y habituèrent en peu de jours, et des-' daignèrent mes ordinaires provisions ; j’eslois monté d’une coeffe à un couvreclief, et d’un bonnet à un chapeau double ; les embourreures de mon pourpoinct ne me servent plus que de garbe' : ce n’est rien, si je n’y adjouste une peau de lièvre ou de vautour, une calotte à ma teste. Suyvez ceste gradation, vous irez beau train. Je n’en feray rien et me desdirois volontiers du commencement que j’y av donné, si j’osois. Tumbcz vous en quelque inconvénient nouveau? ceste reformation ne vous sert plus; vous y estes accoustumé : cherchez en une aultre. Ainsi se ruynent ceulx qui se laissent empestrer à des régimes conlraincts et s’y astreignent superstitieusement; il leur en fault encores, et eneores après, d’aultres au delà; ce n’est jamais faict.
Pour nos occupations et le plaisir, il est beaucoup plus commode, comme faisoient les anciens, de perdre le disner et remettre à faire bonne chere à l'heure de la retraictc et du repos, sans rompre le jour ; ainsi le faisois je aultresfois. Pour la santé, je treuve depuis par expérience, au contraire, qu’il vault mieulx disner, et que la digestion se faict mieulx en veillant. Je ne suis guercssubject àestre altéré, ny sain, ny malade; j’ay bien volontiers lors la bouche seiche, mais sans soif; et communément je ne bois que du désir qui m’en vient en mangeant et bien avant dans le repas. Je bois assez bien pour un homme de commune façon ; en esté, et en un repas appétissant, je n’oultrepasse poinct seulement les limites d’Auguste •, qui ne beuvoit que trois fois précisément ; mais, pour n’offenser la réglé de Demoeritns, qui deffendoitde s’arrester à quatre, comme à un nombre mal fortuné5, je coule, à un besoing, jusques à cinq: trois demy settiers, environ; car les petits verres sont les miens favoris, et me plaist de les vuider, ce que d’aultres évitent comme
(I) Ou de tjalbe, comme on lit dans I édition de L'un et l'autre slgollaienl : montre, bonne tjrace, apparence.
(i) Yoyex sa Vie, par Scét., c. 77. C.
(S} Ced est lin1 de Plwe, Hlsi. nal XXVIU, b; mais Montaigne a mis Democriiua au lieu de Demetrius, qui est dons l'original, il est probable qu'il n'a fait que copier Erasme, qui lit aussi Donner Uus dans celle citation de rlinc, Aüaycs , chifiad. 11, cent. 3, art. i. C.
Mohtaichk.
chose mal seante. Je trempe mon vin plus souvent à moitié, par fois au tiers d’eau ; et quand je suis en ma maison, d’un ancien usage que son médecin ordonnoit à mon pere et à soy , on mesle eeluy qu’il me fault, dès la sommelerie, deux ou trois heures avant qu’on serve. Ils disent que Cranaus', roy des Athéniens, feut inventeur de cest usage de tremper le vin d’eau ; utilement ou non, j’en ay veu débattre. J’estime plus decent et plus sain que les enfants n’en usent qu’après seize ou dix buict ans. La forme de vivre plus usitée et commune est la plus belle : toute particularité m’y semble à éviter ; et haïrais autant un Allemand qui meist de l’eau au vin qu’un François qui leboiroit pur. L'usage publicque donne loy à telles choses.
Je crains un air empesché et fuys mortellement la fumée; la première réparation où je courus chez moy, ce feut aux cheminées et aux retraits, vice commun des vieux baslimcnts, et insupportable; et, entre les difficultés de la guerre, je compte ces espesses poussières, dans lesquelles on nous tient enterrés au chauld tout le long d’une journée. J’ay la respiration libre et ayséc ; et se passent mes morfondements le plus souvent sans offense du poulmon et sans toux.
L'aspreté de l’esté m’est plus ennemie que celle de l’hyver; car, oultre l’incommodité de la chaleur, moins remediable que celle du froid, et oultre le coup que les rayons du soleil donnent à la teste, mes yeux s'offensent de toute lueur esclatanle ; je ne sçaurois à ceste heure disner assis vis à vis d’un feu ardent et lumineux.
Pour amortir la blancheur du papier, au temps que j’avois plus accoustumé de lire, je couchois sur mon livre une piece de verre et m’en trouvois fort soulagé. J’ignore, jusques à présent1, l’usage des lunettes, et veois aussi loing que je feis oneques et que tout aultre; il est vray que, sur le déclin du jour, je commence à sentir du trouble et de la foiblesse à lire ; dequoy l’exercice a tousjours travaillé mes yeulx, mais sur tout nocturne. Voylà un pas en arriéré, à toute peine sensible : je reculeray
(t) Selon AiHÛÊE, 11, *, ce n’est pas Cranaus, mais Ampfiktyon, son successeur, qui fut l'inventeur de cet usage. C.
(a) A clnquanie-qualre ans, édU. de 1588, foL 49J ; mais rayé par Moutaigue. 1».
soogle
d’un aultrc; du second su tiers, du tiers au quarl, si coyement qu’il me faulJra estre aveugle formé avant que je sente la decadence et vieillesse de ma veue; tant les Parques destordent artificiellement nostre vie ! Si suis je en doubtc que mon ouïe marchande à s’espessir ; et verrez que je l’auray demy perdue que je m’en prendray encores à la voix de ceulx qui parlent à moy : il fault bien bander l’ame pourluy faire sentir comme elle s’escoule.
Mon marcher est prompt et ferme ; et ne sçais lequel des deux, ou l’esprit ou le corps, j’ay arresté plus malayséement en mesme poinct. Le presclieur est bien de mes amis, qui oblige mon attention tout un sermon. Aux lienx de cerimonie, où chascun est si bandé en contenance, où j’ay veu les dames tenir leurs yeulx mesmes si certains, je ne suis jamais venu à bout que quelque piece des miennes n’extravague tousjours; encores que j’y sois assis, j’y fuis peu rassis ' . Comme la cbambriere du philosophe Chrysippus disoit de son maistre qu’il n’estoit yvre que par les jambes*; car il avoit eestc coustume de les remuer, en quelque assiette qu’il feust ; et elle le disoit lorsque, le vin esmouvant ses compaignons, luy n’en sentoit aulcune alteration; on a pu dire aussi, dès mon enfance, que j’avois de la folie aux pieds, ou de l’argent vif, tant j’y ay de remuement et d’inconstance naturelle, en quelque lieu que je les place.
C’est indécence, oultre ce qu’il nuict à la santé, voire et au plaisir, de manger gouluement comme je fois ; je mords souvent ma langue, par fois mes doigts, de hastifveté. Diogenes, rencontrant un enfant qui mangeoit ainsin, en donna un soufflet à son précepteur1. Il y avoit des hommes à Rome qui enseignoient à mascher comme à marcher de lionne grâce. J’en perds le loisir de parler, qui est un si doulx assaisonnement des tables, pourveu que ce soyent des propos de mesme, plaisants et courts.
11 y a de la jalousie et envie entre nos plaisirs; ils se chocquent et empeschent l’unl’aultre : Alcibiades , homme bien entendu à faire
(1} L'édition de 1588, fol. 49*, ajoute: « et pour la gesticula* lion, ne me trouve guère sans baguette à la main, soit à cheval ou à pied, u
(9) Dhmi. Ucncs, VU, 183. C.
(3) Plut., Que la ver lu se peut enseigner, c. a. c.
bonne chere. chasaoit la musique mesme des tables, pour qu’elle ne troublast ladoulceurdes devis, par la raison que Platon * luy preste : • Que c’est un usage d’hommes populaires d’appeller des joueurs d’instruments et des chantres aux festins, à faultc de bons discours et agréables entretiens, dequoy les gents d’entendement sçavent s’entrefestoyer. » Varro*demandececy au convive : « L’assemblée de personnes belles de presence et agréables de conversation, qui ne soyent ny muets ny bavards; netteté et délicatesse aux vivres et aux lieux, et le temps serein. » Ce n’est pas une feste peu artificielle et peu voluptueuse qu’un bon traictement de table : ny les grands chefs de guerre, ny les grands philosophes n’en ont desdaigné l'usage et la science. Mon imagination en a donné trois en garde à ma mémoire, que la fortune me rendit de souveraine doulccur, en divers temps de mon aage plus fleurissant : mon estât présent m'en forclost ; car chascun pour soy y fournit de grâce principale, et de saveur, selon la lionne trempe de corps et d’ame en quoy lors il sc treuve. Moy, qui ne manie que terre à terre, hais ceste inhumaine sapience qui nous veult rendre desdaigneux et ennemi de 1a culture du corps; j'estime pareille injustice prendre à contrecœur les voluptés naturelles que de Tes prendre à cœur. Xerxcs estoit un fat, qui, enveloppé en toutes les voluptés humaines, alloit proposer prix à qui lui en trouveroit d’aultres* ; mais non gueres moins fat est celui qui retrenche celles que nature lui a trouvées. Il ne les fault ny suyvre ny fuyr; il les fault recevoir. Je les receois un peu plus grassement et gracieusement, et me laisse plus volontiers aller vers une pente naturelle. Nous n’avons que faire d’exagerer leur inanité; elle sc faict assez sentir et sc produict assez : mercy à nostre esprit, maladif, rabat joye, qui nous desgoustcd’ellescommede soy mesme; il traicte et soy et tout ce qu’il receoit, tantost avant, tantost arrière, selon son estre insatiable, vagabond et versatile ;
Sincerum est ni si vas , quodeunque infundis, acescii 4.
(I) Dans le dialogue intitulé : Protagoras, p. 317. C.
(*) Dans Ac lc-Gelu, XIII, il . C.
(3) €»cm Tiare, quant., Y, 7. C.
(4) si le vase n’esi pas net, tout cc que vous y versez s’aigrit. Huit., F.pist., r, 3, 54.