‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 422 sur 449 · LIVRE III. CHAP. XIII · texte numérisé non relu

LIVRE III. CHAP. XIII

Moy, qui me vante d'embrasser si curieusement les commodités de la vie et si particulièrement, n'y treuve, quand j’y regarde ainsi finement, à peu près que du vent. Mais quoi? nous sommes partout du vent : et le vent encores, plus sagement que nous, s’aime à bruire, à s’agitter, et se contente en ses propres ofiicessans désirer la stabilité, la solidité, qualités non siennes.

Les plaisirs purs de l’imagination, ainsi que les desplaisirs, disent aulcuns, sont les plus grands, comme l’cxprimoit la balance de Critolaûs1. Ce n’est pas merveille ; elle les compose à sa poste et se les taille en plein drap : j'en veois touls les jours des exemples insignes, et, à l'advenlore, désirables. Mais moy, d'une condition] mixte, 'grossier, |nc puis mordre si à faict à ce seul objccl si simple que je ne me laisse tout lourdement aller aux plaisirs présents de la loy humaine et generale, intellectuellement sensibles, sensiblement intellectuels. Les philosophes cyrenaïques tiennent que, comme les douleurs, aussi les plaisirs corporels soyent plus puissants, et comme doubles, et comme plus justes1. Il en est, comme dict Aristote5, qui, d’une farouche stupidité, en sont desgoustés : j’en cognois d’aultres qui, par ambition, le font, Que ne renoncent ils encores au respirer? que ne vivent ils du leur? et ne refusent la lumière de ce qu’elle est gratuite, ne leur coustanl ny invention ny vigueur? Que Mars, ou Pallas, ou Mercure les suhstantent pour veoir, au lieu de Venus, de Cerès et de Bacchus4. Chercheront ils pas la quadrature du cercle juchés sur leurs femmes? Je bais qu’on nous ordonne d'avoir l'esprit aux nues pendant que nous avons le corps à table : je ne veulx pas que l’esprit s’y cloue, ny qu’il s’y vcautre ; mais je veulx qu'il s’y applique ; qu’il s’y seve, non qu’il s’y couche. Aristippus ne delTendoit que le corps, comme si nous n’avions pas d'aine ; Zenon n’embrassoit que l'ame,

(0 Jc crois que Montaigne applique ici la balance ücCrUolad six un usage fort différent de celui qu'eu faisait ce philosophe. Voyez ce qu'en dit Cic., TtUC. quast., V, 17. C.

{il Dioc. Laeucl, 11,00. J. V. I..

(3) Monde a Mcomtujuc, II, 7. J. V. L.

(4) EditUm de 1588, fol. 4M, verso ; « Ces humeurs vanleu-

scs se peu veut lorger quoique coulemcuicul ; car, que ue pcull sur nous fî fanlasic? Mais de sagesse, elles u'en tiennent taclic. Jc hais qu'on nou3 ordonne, etc. u ~

comme si nous n’avions pas de corps : toutS' deux vicieusement. Pythagoras, disent ils, a suyvi une philosophie toute en contemplation ; Socrates, toute en mœurs et en action : Platon en a trouvé le tempérament entre les deux. Mais iis le disent, pour en conter. £t le vray tempérament se treuve en Socrates ; et Platon est bien plus socratique que pylhagorique, et luy sied micuLx. Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors : voire, cl quand je me promene solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences estrangieres quelque partie du temps ; quelque aultre partie, je les ramené à la promenade, au v erger, à la doulceur de ceste solitude et à moy.

Nature a maternellement observé cela, que les actions qu’elle nous a enjoinctes pour nostre besoing nous feussent aussi voluptueuses; et nous y convie, non seulement par la raison, mais aussi par l’appetit : c’est injustice de corrompre ses réglés. Quand jc veois et César et Alexandre, au plus espès de sa grande besongne, jouir si plainemenl des plaisirs humains et corporels1, je ne dis pas que ce soit relaschcr son amc]; je dis que c’est la roidir, soubmettant par vigueur de courage à l’usage de la vie ordinaire ccs violentes occupations et laborieuses pensées : sages, s’ils eussent creu que c’estoit la leur ordinaire vacation ; ceste cy, l'extraordinaire 4. Nous sommes de grands fols ! » 11 a passé sa vie en oysifvelé, - disons nous : “Je n’ay rien faict d’aujourd’huy. » Quoy! avez vous pas vescu? c’est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations. “ Si on m’eust mis au propre des grands maniements, j’eusse montré ce que je sçavois faire. « Avez vous seeu méditer et manier vostre vie? vous avez faict la plus grande besongne de toutes ; pour se montrer et exploiter, nature n’a que faire de fortune; elle

(l) Telle est la leçon de toutes les éditions de Montaigne; mais on lit dans les additions manuscrites de l'exemplaire de Bordeaux : « Jouir si pleinement des plaisir* natu-

rels, cl par conséquent necessaires et justes, etc. » L’auteur n’a probablement renoncé depuis à celle phrase que pour éviter les censures. Peut-être aussi a-t-Tl reconnu qu’il lavait tort de regarder comme necessaire* et justes les excès d’Alexandre et de César. J. V. L.

(8) Montaigne avait <rabonl écrit : leur l&jMme vacation ; ctsie cy, la brutarde : m»H II a rayé ces mots dans l'exemplaire corrigé dosa main. .V.J

se montre egnalement en tout* esUges, et derrière, comme sans rideau. Avez vous sceu composer vos mœurs ? vous a ver bien plus faict que celuy qui a composé des livres : ave/, vous sceu prendre du repos? vous avez plus faict que celuy qui a prins des empires et des villes'.

Le grand et glorieux chef d’œuvre de l'homme, c’est vivre à propos : toutes aultres choses, régner, thésauriser, hastir, n’en sont qu’appendicules et adminicules, pour le plus. Je prends plaisir de veoir un general d’armée, au pied d'une breche qu’il veult lantost attaquer, se prestant tout entier, et délivré , à son disner, au devis entre ses amis; et Brutus, ayant le ciel et la terre conspires à l’encontre de luy et de la liberté romaine, desrobber à ses rondes quelque heure de nuict, pour lire et breveter* Polybe en toute securité. C’est aux petites âmes, ensepvelies du poids des affaires, de ne s’en sçavoir purement desmesler, de ne les sçavoir et laisser et reprendre :

O fortes, pejoraque passi Mecum serpe viri! mine vino peilite curas :

Cras ingens iterabimus œquor *.

Soit par gausserie, soit à certes, que le vin théologal et sorbonique est passé en proverbe, et leurs festins, je treuve que c'est raison qu’ils en disnent d’autant plus commodément et plaisamment qu'ils ont utilement et sérieusement employéla matinée à l’exercice de leur eschole : la conscience d'avoir bien dispensé les aultres heures est un juste et savoureux condiment des tables. Ainsin ont vescu les sages : et ceste inimitable contention à la vertu, qui nous estonne en l’un et l’aultre Caton, ceste humeur severe jusques à l'importunité s’est ainsin mollement soubmise et pleuc aux loix de l’humaine condition, et de Venus et de Bacclms ; »uy vant les

(I) Celle phrase iculc suffirait pour prouver U supériorité de l'édition de 1896 sur le» noies marginales dont s'est terri llttlgéon I-a voici, tdle qu’U Ta donnée dans son édition de . 199* : « Composer vos mourt est votre office, non pas composer des livres; et gaigner, noo pas des batlailles et provinces, mai* l'ordre et tranquillité ù vostre condulctc. » Ce style, si embarrassé et si traînant, avait besoin d'être corrigé. J. V. L.

(i) C’est-à-dire en composer un abrège ou sommaire, comme a dit Pwjt., dans la Vie de Marcus Drutus, c. i de la traduction d'Amyot. C.

(3) Braves ami», qui avez souvent partagé avoc moi de plus rudes épreuves, noyons nos soucis dans le vin : demain'nous parcourrons encore les vastes mers, hor., Od., 1, 7, 30. „

préceptes de leur secte, qui demandent le sage parfaict, autant expert et entendu à l’usage des voluptés naturelles qu’en tout aultre debvoir de la vie : Cui cor lapiat, « e I sapiat palatxii

Le rclaschement et facilité honnore, ce semble, à merveilles, et sied micuix à une ame forte et gcnercuse : Epaminondas n’estimoit pas que de se mesler à la danse des garsons de sa ville, de chanter, de sonner*, et s’y embesongner avecques attention, feust chose qui derogeast à l’honneur de ses glorieuses victoires et à la parfaicte reformaiion de mœurs qui estoit en luy. Et parmy tant d’admirables actions de Scipion l’ayeul, personnage digne de l’opinion d’une geniture celestc5, il n’est rien qui luy donne plus de grâce que de le veoir nonchalamment et puerillemcnt baguenaudant à amasser et choisir des coquilles*, et jouer à Cornichon va devant *, le long de la marine, avecques Lætius; et, s’il faisoil mauvais temps, s'amusant et se chatouillant à représenter par cscript, en comédies0, les plus populaires et liasses actions des hommes1 * 3 ; et, la teste pleine de ceste merveilleuse entreprinse d’Annibal et d'Afrique, visitant les escholes en Sicile, et se trouvant aux leçons de la philosophie, jusques à en avoir armé les dents de l’aveugle envie de

(l) Qu'il ait le palais délicat, aussi bien que le jugement. Cio., de F Mb. bon. et mat.. Il, 8.

(9} De l'italien suonare, jouer des instruments. Voyez Cou». News, Kpaminoiutas, c. a.

(3) Voy. au.c-Cu.le, VII, I. J. V. L.

(4) Cic., de Orat., II, ü. Mais U s'agit du second Scipion, et noo pas du premier. Dans l'édition de 1588, fol. 493, Montaigne 11e s'y était pas trompé ; U disait : « Kl parmy tant d'admirables actions du jeune Scipion, tout compté le premier homme de* Romains, il u'est rien qui luy donne, etc. » J. V. L.

(Si Sorte de jeu, selon le Dictionnaire de Trévoux, A qui ira plus vite en ramassant quelque chose. Je ne sais si c’est bien là le jou qu'entend Ici Montaigne : ne serait-ce pas plutôt celui de l’cspécc de saügI, que les enfants appellent la corniche, ou plutôt celui des ricochets, puisqu'il parait que Sdpion s’amusait A jouer aux ricochets le long de la mer avec ses enfants l E. i.

(G) Ces comédies sont celles de Té ronce, auxquelles Scipion et Létius eurent beaucoup de part, s’il en faut croire Scét. dans la vie de ce poêle : de quoi Montaigne était si fortement persuadé qu’il dit expressément : a El me ferait on dc^plaisir de me deskiger de ceste creance. » Voy. fiv. I, c. 39. C. — Nouvelle erreur historique de Montaigne : c'est k* second Scipion, cl non Scipion i aient, qui fut soupçonné d* avoir eu quelque part aux comédies de Tércncc. J. V. L.

(7) Parenthèse de l'édition de t5*w, fol. 693, verso : « (le suis extresmeroent des pi!, de quoy le plus beau couple de vies qui fut dans Putarquc, de ces deux grands hommes, $c rencontre des premiers A estre perdu.) u

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