LIVRE III
ses ennemis à Rome * : ny chose plus remarquable en Socrates, que ce que, tout vieil, il treuve le temps de se faire instruire à baller* et jouer des instruments; et le tient pour bien employé. Cesluy cy s’est veu en eestase, debout, un jour entier et une nuict, en presence de toute l’armée grecque, surprins et ravy par quelque profonde pensée : il s’est veu le premier, parmy tant de vaillants hommes de l'armée, courir au secours d’Alcibiades accablé des ennemis, le couvrir de son corps et le descharger de la presse à vifve force d’armes ; en la baltaille Delienne, relever et sauver Xenophon renversé de son cheval : et emmy tout le peuple d’Athenes, oultré, comme luv, d’un si indigne spectacle, se présenter le premier à recourir* Theramenes, que les trente tyrans faisoient mener à la mort par leurs satellites; et ne désista ceste hardie entreprinse qu’à la remontrance de Theramenes mesme, quoyqu’il ne feust suvvi que de deux en tout : il s’est veu recherché par nne beauté de laquelle il estoit esprins, maintenir au besoin une severe abstinence : il s’est veu continuellement marcher à la guerre, et fouler la glace les pieds nuds; porter mesme robbe en hyver et en esté ; surmonter touts ses compaignons en patience de travail ; ne manger point aultrement en festin qu’en son ordinaire : il s’est veu vingt et sept ans , de pareil visage, porter la faim, la pauvreté, l’indocilité de ses enfants, les griffes de sa femme, et enfin la calomnie, la tyrannie, la prison, les fers et le venin : mais cest homme là estoit il convié de Ivoire à lut4, pardebvoir de civilité? c’estoit aussi celuy de l’armée à qui en demeuroit l’advantage; et ne refusoit ny à jouer aux noisettes avecques les enfants, ny à courir avecques eulx sur un cheval de bois et y avoir bonne grâce; car toutes actions, dict la philosophie, siéent cgualement bien et honorent egualement le sage Onade quoy , et ne doibt on jamais se lasser de présenter l’image de ce personnage à touts patrons et formes de perfection. Il est fort peu d’exemples de vie pleins et purs : et faict on tort à nostre [instruction de nous en proposertouts les josrsd’imbecilles et manques,
(I) Voyez le* cTscours de Q. Fabius contre le premier Sd-
pion. Tite Li ve, XXIX, 19. J. V.iL.
{*) A ûunser. Yny. le Banquet de XÉx., II, 16. C.
(X) Pour secourir. Cojait, et tous ceux qui raccompagnent, sont assez connus par Xlmophon et Platon. — (4) Bien boire.
à peine bons à un seul ply, qui nous tirent arriéré plustost ; corrupteurs plustost que correcteurs. Le peuple se trompe : on va bien plus facilement par les bouts, où l’extremité sert de borne, d’arrest et de guide, que par la voyc du milieu large et ouverte; et selon l’art que selon nature ; mais bien moins noblement aussi et moins recommendablement.
.La grandeur de l’ame n’est pas tant tirer à mont et tirer avant comme sçavoir se renger et circonscrire : elle tient pour grand tout ce qui est assez ; et montre sa haulteur à aimer mieulx les choses moyennes quelcseminentes. II n’est riensibeau et légitimé que de faire bien l’homme et deuement ; ny science si ardue que de bien et naturellement sçavoir vivre ceste vie; et de nos maladies la plus sauvage, c’est mespriser nostre estre.
Qui veult escarter son ame le face hardiement s’il peult, lorsque le corps se portera mal, pour la descharger de ceste contagion : Ailleurs, au contraire, qu’elle l’assiste et favorise, et ne refuse point de participer à ses naturels plaisirs et de s’v complaire conjugalement; y apportant, si elle est plus sage, la modération, de peur que, par indiscrétion, ils ne se confondent avecques le desplaisir. L’intemperance est peste de la volupté: et la tempérance n’est pas son fléau, c’est son assaisonnement : Eudoxus, qui en establissoit le souverain bien, et ses compaignons ; qui la montèrent à si liault prix, la savourèrent en sa plus gracieuse doulceur, par le moyen de la tempérance, qui feut en eulx singulière et exemplaire1.
J’ordonne à mon ame de regarder et la doulceur et la volupté de veue pareillement réglée: Eodem enim vitto est effusio animi in lœtitia, quo in dolore contraction, et pareillement ferme ; mais gayement l’une, l’aultrc sévèrement, et selon ce qu’elle y peult apporter, autant soigneuse d’en estreindre l’une que d’estendre l’aultre. Le vcoir sainement les biens tire après soy le veoir sainement les maulx ; et la douleur a quelque chose de non évitable en son tendre commencement, et la volupté quel-
(0 Dioc. ).vëac£, VIII, 88. arist. dit positivement rçn’Eudoto te distinguait par une tempérance eitraordlnalre : tm'ftçina; cJcati uùtppov ifvxt, Kuralr à Xiromaque, X, S. C.— {Si le cœur dilaté parl'cxc£s de la joie n'ett pas moins hnr» deson étal naturel que lorsqu'il est resserre par la douleur. Ciç., Tmc. qu(al.,lv, SI.
que chose d’evitable en sa fin excessifvc.Platon' les accouple et veult que ce soit pareillement l'office tle la fortitude combattre à l'encontre de la douleur et à l’encontre des immodérées et charmcrcsses blandices de la volupté : ce sont deux fontaines, ausquelles qui puise, d'où, quand, et combien il fault, soit cité, soit homme, soit beste, il est bien heureux. La première, il la fault prendre par medecine et par nécessité, plus escharsement 2 ; l’aultre par soif, mais non jusqu'à l’yvressc. La douleur, la volupté, l'amour, la haine, sont les premières choses que sent un enfant : si la raison survenant elles s'appliquent à elle, cela c’est vertu.
J'ay un dictionnaire touL à part moy : je passe le temps, quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veulx pas passer, je le retaste, je ni’y tiens7, : il fault courir le mauvais et se rasseoir au lion. Ceste phrase ordinaire de » Passe temps, » et de - Passer le temps,» représente l’usage do ces prudentes gents, qui ne pensent point avoir meilleur compte de leur vie que de la couler et eschapper, de la passer, gauchir, et autant qu'il est en eulx, ignorer et luyr, comme chose de qualité ennuyeuse et desdaignable : mais je la cognois aullre, et la trouve et prisable et commode, voire en son dernier decours, où je la tiens; et nous l'a nature mise en main, garnie de telles circonstances et si favorables que nous n’avons à nous plaindre qu’à nous si elle nous presse et si elle nous eschappe inutilement ; Slulli vita ingrala est, trépida est, tola in futur um fertur *. Je me compose pourtant à la perdre sans regret; mais comme perdable de sa condition, non comme moleste et importune : aussi ne sied il proprement bien de ne se desplaire pas à mourir, qu’à ceulx qui se plaisent à vivre. Il y a du mesnage à la jouir ; je la jouis au double des aultres ; car la mesure, en la jouissance, despend du plus ou moins d’application que nous y prestons. Principalement à ceste heure que j’appcrceois la mienne si bricfvccn temps, je la veulx estendre en poids, je veulx arrester la promptitude de sa fuytepar
P) Lots, liv. t, p. esc. c.
(2) Plui chichement ; de l'i laiton icano, iiK itagcr, économe, avare.
(Ttj /.* le <jOMte,jc m'y ti/rc.t/c,édilion do 1588, fol. 49 t.
(4) La vie de nnsaisti csl désagréable, inquiète; sauà cesse clic sc précipite dans l'avenir. Ses., F.pist, 15.
la promptitude de ma saisie, et par la vigueur de l’usage, compenser la hastifvelé de son cscoulement : à mesure que la possession du vivre est plus courte, il me la fault rendre plus profonde et plus pleine.
Les aultres sentent la doulceur d'un contentement et de la prospérité; je la sens ainsi qu’culx, mais ce n’est pas en passant et glissant : si la fault il estudier, savourer et ruminer, pour en rendre grâces condignes à ccluy qui nous l’octroye. Ils jouissent les aultres plaisirs, comme ils font ccluy du sommeil sans le cognoistrc. A celle fin que le dormir mesme ne m'eschappast ainsi stupidement, j'ay aultresfois trouvé bon qu’on me le troubjast, à fin que je l’entreveisse. Je consulte d’un contentement avecques moy, je ne l’escume pas, je le sonde ; et plie ma raison à le recueillir, devenue chagrine et desgoustéc. Mc trouve je en quelque assiette tranquille? y a il quelque volupté qol me chatouille? je ne la laisse pas Iripponner aux sens : j'y associe mon ame ; non pas pour s’y engager, mais pour s’y agréer; non pas pour s’y perdre, mais pour s’y trouver ; et l’employe, de sa part, à se mirer dans ce prospéré estât, à en poiser et estimer le bonheur et l’amplifier : elle mesure combien c’est qu'elle doibt à Dieu d’eslre en repos de sa conscience et d’aullrcs passions intestines; d’avoir le corps en sa disposition naturelle, jouissant ordonnéemeut et compelcniment des functions molles et flatteuses, par lesquelles il luy plaist compenser de sa grâce les douleurs dequoy sa justice nous bat à son tour ; combien luy vault d’estre logée en tel poinct que , où qu’elle jecte sa veue, le ciel est calme autour d'elle ; nui désir, nulle crainte ou double qui luy trouble l’air; aulcunc difficulté passée, présenté, future, par dessus laquelle son imagination ne passe sans offense. Ceste considération prend grand lustre de la comparaison des conditions differentes; ainsi, je me propose en mille visages ceulx que la fortune ou que leur propre erreur emporte et tempeste , et cncores ceulx cy, plus près de moy, qui receoivent si laschemeni et incurieuscment leur bonne fortune ; ce sont gents qui passent voirement leur temps; ils outrepassent le présent et ce qu’ils possèdent pour servir à l'esperance et [tour des umbrages et vaines images que la fantasie leur met au I devant,
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