LIVRE III, CHAP. XIII
Morte obi i ci quales fama est volitare figuras ,
Aut quœ soplios dcludunt somnia scnsus 1 ï
lesquelles hastent et alongent leur fuyte à raesme qu’on les suit. Le fruict et but de leur poursuitte, c’est poursuyvre, comme Alexandre disoit que la fin de son travail c'esloit travailler3:
NU action crcdtms, qutm quld tuperesset aqendum s.
Pour moy doneques j’aymc la vie et la cultive, telle qu’il a pieu à Dieu nous l’octroyer. Je ne vois pas désirant qu'elle eust à dire la nécessité de boire et de manger, et nie semblcroit faillir, non moins cxcusablement, de désirer qu’elle l'eust double : Sapiens diiitiarum nalurulium quœsitor acerrimus* ; ny que nous nous substantassions, mettant seulement en la bouche un peu de ccste drogue par laquelle Epimenidcs se privoit d'appetil et se maintenoit!î; ny qu’on produisis! stupidement des enfants par les doigts ou par les talons, ains, parlant en rcverencc, que plustost encores on les produisis! voluptueusement par les doigts et par les talons; ny que le corps feust sans désir et sans chatouillement : ce sont plaintes ingrates et iniques. J'accepte de bon cœur et rccognoissant ce que nature a faict pour inoy ; et m’en agrée et m’en loue. On faict tort à ce grand et tout puissant donneur, de refuser son don t’annullcr et desfigurer : tout bon , il a faict tout bon : Omnia quœ secundum naturam sunt œstimatione digna sunt
Des opinions de la philosophie, j'embrasse plus volontiers celles qui sont les plus solides, c’est à dire les plus humaines et nostres ; mes discours sont, conformement à mes moeurs, bas et humbles ; elle fait bien l'enfant à mon gré, quand elle se met sur scs ergots pour nous preseber : Que c’est une farouche alliance de marier le divin avecques le terrestre, le raison-
(!) Semblables à ces binômes qui voiUfCQl autour des tombeaux, h ces vains songes qui trompait nos se us endormis. Vue., Km., X, 611.
(J) Ariue.v, de Exp*L AUj., V, 3ü. c.
(3) Croyant n’avoir rien (ail, tant qu’il lui reste encore quelque chose à faire. Lee., II, G57.
(4) Le sage recherche avec avidité le» richesses naturelles. Ses., tpi si. 11».
(3; Dioc. LaerC£, !, 114. C.
(6) Tout ce qui est félon la nature est digne d'estime. CK., de Finib- bon. et mal., III, G, ou l’on trouve ce sous, lion les paroles expresses counue elles soûl rapportées par Montai-
nable avecques le desraisonnable, le severe à ! l’indulgent, l'honnestc au deshonneste : que la volupté est qualité brutale, indigne que le sage la gouslc ; que le seul plaisir qu’il tire do la jouissance d’une belle et jeune espouse, c’est le plaisir de sa conscience de faire une action selon l’ordre, comme de chausser ses bottes pour une utile chevauchée. N’eussent scs suyvants non plus de droict et de nerfs et de soc au despueelage de leurs femmes qu’en a sa leçon !
Ce n’est pas ce que dict Socrates, son précepteur et le nostre : il prise comme il doibt la volupté corporelle; mais il préféré celle de l’esprit, comme ayant plus de force, de constance, de facilité, de variété, de dignité. Ces te ey ne va nullement seule, selon luy ( il n’est pas si fantastique), mais seulement première; pour luy, la tempérance est modératrice, non adversaire, des voluptés. Nature est un doulx guide, mais non pas plus doulx que prudent et juste : Inlrandum est in rerum naturam, et penitus quid ea postule t pervidendvm *. Je queste partout sa piste : nous l’avons confondue de traces artificielles ; et ce souverain bien academique et peripatetique, qui est «vivre selon icelle,» devient, à ceste cause, difficile à borner et expliquer; et ccluy des stoïciens, voysin à celuy là, qui est «consentir à nature. » Est ce pas erreur d’estimer aulcuncs actions moins dignes de ce qu’elles sont necessaires? Si ne m’osteront ils pas de la teste que ce ne soit un très convenable mariage du plaisir avecques la nécessité, avecques laquelle, dict un ancien, les dieux complottent tousjours. A quoy faire desmembrons nous en divorce un bastiment tissu d une si jointeet fraternelle correspondance? au rebours, renouons le par mutuels offices : que l’esprit csvcille cl vivifie la pesanteur du corps, le corps arresle la legereté de l'esprit et la fixe : Qui, relut summum bonum, laudut anima:
naturam, et, tanquum malum, naturam carnis accusai, profeclo et animant camaliter appétit, et carnem camaliter fugit; quoniam ùl vanitate sentit humana , non reritate dirina*. II n’y a piece indigne de nostre soing,
(I) Il faut pénétrer ta nature dm chôme! voir eiactcmeut et gu Vile cilgc. CK., Or Fmlti, Son et mat. , v, (0.
(Jj Certainement, quiconque esalic Mme comme te souverain bien, et conduira e le corps comme une chose mauvaise, embrasse et chérit l'émo d'une manière charnelle cl fuit charnellement ta chair ; parce qu'U uc forme point ce Jngcmeut par
en ce présent que Dieu nous a faicl ; nous en i dcbvons compte jusqucs à un poil : et n’est pas une commission par acquit, à l'homme, de conduire l'homme selon sa condition ; elle est expresse, native et très principale, et nous l’a le Créateur donnée sérieusement et scvcrcment. L’auctorilc peult seule envers les communs entendements et poise plus en langage peregrin 1 ; rechargeons en ce lieu : Stullitiœ jiroprium ijuis non dixeril ignare el conlumacilcr facere qiue facienda saut, el alio corpus impel lere , alio animum; dislrahique inter divertissimos mol us*?
Or sus, pour veoir, faiclcs vous dire un jour les amusements et imaginations que celuy là met en sa teste, et pour lesquelles il destourne sa pensée d'un bon repas , et plaind l'heure qu’il employé à se nourrir : vous trouverez qu’il n’y a rien si fade, en louts les mets de vostre table, que ce bel entretien de son ame (le plus souvent il nous vauldroit mieulx dormir tout à fait que de veiller à ce à quoy nous veillons) ; et trouverez que son discours et intentions ne valent pas vostre capirotade3. Quand ce scroient les ravissements d’Archimedes mesme, que seroit ce? Je ne touche pas icy et ne meslc point à ccste marmaille d'hommes que nous sommes, et à ceste vanité de désirs et cogitations qui nous divertissent, ces âmes vencrables eslevées par ardeur de dévotion et religion à une constante et consciencieuse méditation des choses divines ; lesquelles, préoccupant par l'effort d’une vifve et vehemente espérance l’usage de la nourriture éternelle, but final et dernier arrest des ebrestiens désirs, seul plaisir constant, incorruptible, desdaiguent de s’attendre * à nos nécessiteuses
vérité dlviur, mais par vanité Immalut'. S. àicustis, de CUU. [ici, XIV, 3, où cc saint porc ou veut proprement aux manichéens, qui regardaient la chair et le corps comme uuc production du mauvais principe. C.
(I) Et a p lus de poids dans un lanjage étranger, comme est le latin dont Montaigne va se servir. C.
(i) N’esl-cc pas le propre de la folie, de faire avec lâcheté et murmure ce qu'ou est forcé de faire; de pousser le corps d*un côté, et F âme de l'autre; de se partager entre des mouvements contraires/ Se»., F vis t. 74.
(3) Ou capiUnaile, comme on parle aujourd'hui. Les Italiens et les Espagnols disent capirolada ; et Rabelais, cabirotade, liv. IV, c. 00.
(4) Oc prêter leur attention, atlcndcrc. On lit dans l'édit, de 1635, p. 807, de s'appliquer, correction de mademoiselle de
tourna) ,
commodités, fluides et ambiguës, et resignent facilement au corps le soing et l’usage de la pasture sensuelle et temporelle : c'est un estude privilégié. Entre nous, ce sont choses que j’ay tousjours veues de singulier accord , les opinions supercelestcs et les mœurs soubterraines.
Esope, ce grand homme, veid son maistre qui pissoit en se promenant : «Quov doneques! feit il1, nous fauldra il chier en courant?» Mesnageons le temps, encores nous en reste il beaucoup d’ovsif et mal employé: nostre esprit n’a volontiers pas assez d’aultres heures à faire ses bcsongnes, sans se desassocicr du corps en ce peu d’espace qu’il luy fault pour sa nécessité. Ils veulent sc mettre hors d’eulx et eschapper à l’homme ; c'est folie : au lieu de se transformer en anges ils sc transforment en bestes; au lieu de se haulser, ils s’abbattent. Ces humeurs transcendentes m’effrayent, comme les lieux haultains et inaccessibles; et rien ne m’est fascheux à digerer en la vie de Socrates que ses eestases et ses daimoneries, rien si humain en Platon que cc pour quoy ils disent qu’on l’appelle divin ; et de nos sciences celles là me semblent plus terrestres et basses qui sont le plus Itault montées, et je ne trouve rien si humble et si mortel en la vie d’Alexandre que ses fantasies autour de son immortalisation*. Philotas le mordit plaisamment par sa responsc : il s’estoit conjouï avecques luy, par lettre , de l’oracle de Jupiter Hammon qui l’avoit logé entre les dieux : « Pour « la considération, j’en suis bien ayse, mais il « y a de quoy plaindre les hommes qui auront « à vivre avecques un homme et luy obéir, « lequel oultrepasse et ne se contente de la me- « sure d’un homme3 : »
DU te mlnorem quod gcrll, tmperait.
La gentille inscription déquoy les Athéniens honnorcrent la venue de Pompeius en leur ville sc conforme à mon sens :
D’n niant es lu Dieu comme Tu le rccognois homme *.
(I) Vie d'Esop -, par Plantde, édition de Paris, IGiS, p. i3»
C*) Edition de 1568 ,foL 495, verso, « de sa déification. »
(3) QClXTE-ClfcCE,V!,9. C.
(4) c’est en te soumettant aux dieux que lu règnes sur le monde, lion., Od., III, O, 5.
(5) Dans la rie de Pompée , par Plot., c. 7 de la traduction U Amjot. C.