‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 434 sur 449 · A MONSIEUR DE MES MES · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE MES MES

Seigneur de Roissy cl de Mallassize, conseiller du roy en son privé cutiMü.

Monsieur, c’est une des plus notables folies que les hommes facent, d'employer la force de leur entendement à ruyner et chocquer les opinions communes et receues qui nous portent de la satisfaction et du contentement ; car là où tout ce qui est soubs le ciel employé les movens et les utils que nature luy a mis en main ( comme de vrav c’en est l'usage ) pour l’adgencement et commodité de son estre , ceulx cy, pour sembler d’un esprit plus gaillard et plus esvcillé, qui ne reeeoit et qui ne loge rien que mille fois touché cl balancé au plus subtil de la raison, vont esbranlant leurs âmes d’une assiette paisible et reposée, pour, après une longue questc, la remplir, en somme, de double, d’inquiétude et de fiebvre. Ce n’est pas sans raison que l’enfance et la simplicité ont esté tant recommcndéos par la vérité mesme. De ma part, j’ayme mieulx estre plus à mon ayse, et

(1) Imprimée au-devant des Régies de Mariage, de Put., dan» le volume cité plus haut, fol. 71. J. V. L.

(i; Henri de Mesme», seigneur de Rols»! et de Malassise, conseiller d'état, chancelier du royaume de Knvarrc, etc., né h Paris, en 1588, d'une, famille originaire do Déara, se distingua sou» Henri II, Charles IX et Henri III par ses talents administratifs et fiolitiques: Il fut chargé, cette année même (aodt 15701, de la paix avec les protestants; et comme Armand de Biron, son collègue dans les négociations de Saint- Germain, était boiteux, cette paix fut appelée boiteuse et mol assise. Le massacre de la Saint -Darlhélcnii ne tarda pas a prouver qu'on disait vrai. De Mesure» se montra toujours le protecteur cl l'ami des savants; il accueillit pjbrne, Daurat Turnèbc, Passerai; lui-même El prit part au travail de Lambin surCicérou, qui lui fut dédie. Rullin, dans sou Traite des Etudes, liv.I, c. 8, a ri. i, cite de lui des Mémoires manuscrits, cpic le premier president de Mcsmcs lui avait communiqués, et qui ont été publics depuis. Ou y voit qu'au sortir du collège, Henri de Mcsmcs récita Uomérc var rarur d’un bout a l’autre. J. V. L. #

moins habile; plus content, et moins entendu. Vovlà pourquoy, monsieur, quoyquc des (incs gens se mocquent du soing que nous avons de ce qui se passera iey après nous, comme nostre nme, logée ailleurs, n’ayant plus à se ressentir des choses de ça bas, j’estime toutesfois que ce soit une grande consolation à la foiblesse et bricfvclé de ccstc vie, de croire qu’elle se puisse fermir et alonger par la réputation et par la renommée; et embrasse très volontiers une si plaisante et favorable opinion engendrée originellement en nous, sans m’enquerir curieusement ny comment, ny pourquoy. De maniéré que, ayant aymé, plus que toute aultre chose, feu monsieur de la Boétie, le plus grand homme, a mon ad vis, de nostre siècle, je penserois lourdement faillir à mon debvoir, si, a mon escient, je laissois esvanouïr et perdre un si riche nom que le sien, et une mémoire si digne de recommendation , et si je ne m’essavois, par ces parties là, de le ressusciter et remettre en vie. Je crois qu’il le sent aucunement , et que ces miens offices le touchent et rejouissent; de vray, il se loge encores chez mov si entier et si vif que je ne le puis croire ny si lourdement enterré, ny si entièrement esloingné de nostre commerce. Or , monsieur, parce que chasque nouvelle cognoissanee que je donne de luy et de son nom, c’est autant de multiplication de ce sien second vivre , et d’advantage que son nom s’ennoblit et s’honnorc du lieu qui le rcceoit , c’est à moy à faire , non seulement de l'cspandrc le plus qu’il me sera possible, mais cncores de le donner en garde à personnes d’honneur et de vertu ; parmy lesquelles vous tenez tel reng, que, pour vous donner occasion de recueillir ce nouvel hosle et de lui faire lionne chere, j’ay esté d advis de vous présenter ce petit ouvrage, non pour le service que vous en puissiez tirer, sachant bien que, à pracliquer Plutarque ctsescompaignons, vous n’avez que faire de truchement ; mais il est possible que madame de Roissy* , y vcoyant l’ordre de son mesnage et de vostre bon accord repre-

(l) Jeanne llconcquin, fille d'IlouJarl ïlonncquln, seigneur de Dolioillo, maître des comptes, mari en 1557, était cousine au troisième degré de Henri dcNcsnms; U Pavait épousée par dépense U* 5 juin i.Mii. lien cul deux enfouis, Jean-Jacques de Mcsmcs, créé coiuie (fAvaux en |<««, ri Judith de Menues, qui épousa Jacques Durillon, seigneur de Jlanci, conseiller au parlement, etc. J. V. L.

senté an vif, sera très aysc de sentir la bonté de son inclination naturelle avoir non seulement atlainct, mais surmonté ce que les plus sages philosophes ont peu imaginer du debvoir et des loix du mariage. Et en toute façon, ce me sera lousjours honneur de pouvoir faire chose qui revienne à plaisir à vous ou aux vostres, pour l’obligation que j’ay de vous faire service.

Monsieur, je supplie Dieu qu’il vous doint très heureuse et longue vie. De Montaigne, ce 30 avril 1570.

Yostre très humble serviteur,

Michel de Montaigne.

-A MONSHXn DE L’HOSPITAL,' i Chancelier de France.

Monseigneur, j’ay opinion que vous aultres, à qui la fortune et la raison ont mis en main le gouvernement des affaires du monde, ne cherchez rien plus curieusement que par où vous puissiez arriver à la cognoissanee des hommes de vos charges ; car à peine il est nulle communauté si chetifve qui n’aye en soy des hommes assez pour fournir commodément à chascun de ses offices, pourveu que le despartement et le triage s’en peust justement faire ; et ce poinct là gaigné, il ne resteroit rien pour arriver à la parfaicte composition d’un Estât. Or, à mesure que cela est le plus souhaitable, il est aussi plus difficile, veu queny vos yeulx ne se peuvent estendre loing que de trier et choisir parmy une si grande multitude et si espandue, ny ne peuvent entrer jusques au fond des cœurs pour y vcoir les intentions et la conscience, pièces principales à considérer. De maniéré qu’il n’a esté nulle chose publicque si bien cstablic

(I) Imprimée dans le même recueil, au-devant des Poemala «TEsticnnc de La Roélie, foL 100. — Michel L'Hospital s'etait alors exilé lui-même à sa lorre «le Yignay, pour lie pas être témoin des vengeances criminelles tramées par la cour do Charles IX contre les protestants, cl «pie ne put prévenir sa courageuse opposition. H avait dit, en remettant les sceaux à Pierre Brulart, secrétaire des commandements de Catlicrinc de llédick: « Les affaires de ce temps sont trop corrompues pour que je puisse encore m'en mêler. » Il était naturel de dédierdes ecrs latins! i L'Hospital, un des premiers poète-s latins de son siècle ; mais l'époque de celle dédicace est honorable pour Montaigne. J. V. L.

LETTRE V

en laquelle nous ne remarquions souvent la faulle de ce despartement et de ce cliois ; et en celles où l’ignorance et la malice, le fard, les faveurs, les brigues et la violence commandent, si quelque esicction se veoit faicte meritoirement et par ordre, nous le debvons sans double à la fortune, qui, par l'inconstance de son bransle divers, s’est pour ce coup rencontrée au train de la raison.

Monsieur, ceste considération m’a souvent consolé, seachant M. Eslicnnc de La BoCtic, l'un des plus propres et necessaires hommes aux premières charges de la France, avoir tout du long de sa vie croupy , mesprisé,ès cendres de son fouyer domestique, au grand interest de nostre bien commun ; car, quant au sien particulier, je vous advise, monsieur, qu’il es toit si abondamment garny des biens et des thresors qui desfient la fortune, que jamais homme n’a vescu plus satisfaietny plus content. Jcsoais bien qu'il estoit cslevé aux dignités de son quartier, qu’on estime des grandes; et sçais davantageque jamais homme n’y apporta plus de suffisance, et que, en l'aage de trente deux ans qu’il mourut, il avoit acquis plus de vrave réputation en ce reng là que nul autre avant luy : mais tant il y a que ce n’est pas raison de laisser en l’estât de soldat un digne capitaine, ny d’employer aux charges moyennes ceulx qui feroient bien encores les premières. A la vérité, ses forces feurent mal mesnagéeset trop espargnées ; de façon que, au-delà de sa charge, il luy restoit beaucoup de grandes parties oysifves et inutiles, desquelles la chosepuhlicquecust pu tirer du service et luy de la gloire.

Or, monsieur, puisqu’il a este si nonchalant de scpoulser soy mesme en lumière, comme, de malheur, la vertu et l’ambition ne logent gueres ensemble, et qu’il a esté d’un siècle si grossier ou si plein d’envie, qu’il n’y a peu nulment estre avdé par le tesmoignage d'aultruy, je souhaite merveilleusement que , au moins apres luy, sa mémoire, à qui seule meshuy je doibs les offices de nostre amitié, receoivc le loyer de sa valeur, et qu’elle se loge en la recornmendationdes personnes d’honneur et de vertu.

A ceste cause m’a-il prins envie de le mettre au jour et de le présenter, monsieur, par ce peu devers latins qui nous restent de luy1. Tout | au rebours du masson, qui met le plus beau de

(1) Plusieurs de ccs poésies laitues sont adressées a Mou-

Moursioax.

son bastiment vers la rue, et du marchand qui faict montre et parement du plus riche eschantillon de sa marchandise , ce qui estoit en luy le plus recommondable, le vray suc et moelle de sa valeur l’ont suivy, et ne nous en est demeuré que l’écorce et les feuilles. Qui pourroit faire vcoir les réglés bransles de son amc, sa piété, sa vertu, sa justice, la vivacité de son esprit, le poids et la santé de son jugement, la haulteur de ses conceptions si loing eslevées au dessus du vulgaire, son sçavoir, les grâces compaignes ordinaires de ses actions, la tendre amour qu’il portoit à sa misérable patrie, et sa haine capitale et jurée contre tout vice, mais principalement contre ceste vilaine traficque qui se couve sous l’honorable libre de justice, engendreroit certainement à toutes gents de bien une singulière affection envers luy.meslée d’un merveilleux regret de sa perte. Mais, monsieur, il s’en fault tant que je puisse cela , que du fruict mesme de ses estudes il n’avoit encores jamais pensé d’en laisser nul tesmoignage à la postérité; et ne nous en est demeuré que ce que, par maniéré de passe-temps, il escrivoit quelquesfois.

Quoy que ce soit, je vous supplie, monsieur, le recevoir de bon visage; et comme nostre jugement argumente maintesfois d’une chose legiere une bien grande, et que les jeux mesmes des grands personnages rapportent aux clairvoyants quelque marque honorable du lieu d’où ils partent, monter, par ce sien ouvrage, à la cognoissance de luy mesme, et en aymer et embrasser par conséquent le nom et la mémoire. En quoy, monsieur, vous ne me ferez que rendre la pareille à l’opinion résolue qu’il avoit de vostre vertu ; et si accomplirez ce qu’il a infinicment souhaité pendant sa vie ; car il n’esloit homme du monde en la cognoissance et amitié duquel il se feust plus volontiers veu logé que en la vostre. Mais si quelqu’un se scandalise de quoy si hardiement j’use des choses d’aultruy, je l'advise qu’il ne feut jamais rien plus exactement dict ne escript, aux escholes des philosophes, du droict et desdebvoirs de la sainctc amitié, que cc que ce personnage et

tnigne lul-méme ; à Belot, tour ami commun ; a Joe do la Cliassngnc, iKNJu-pôre de Tailleur des Essais; à Marguerite de Carie, femme de La Boétie ; au célèbre Jul. César Scaliger, rtc. Il y a dam la plupart quelques fautes, mais de l'esprit et de i» facilité. J. V. L.

ST

moy on avons practiqué ensemble. An reste, monsieur, ce legier présent, poor mesnager d'une pierre deux eoups, servira aussi, s’il vous plaist, à vous tesmoigner l'honneur et révérence que je porte à vostre suffisance «qualités singulières qui sont en vous; car, quant aux estrangieres et fortuites, ce n’est pas de mon goust de les mettre en ligne de compte.

Monsieur, je supplie Dieu qu’il vous doint très heureuse et longue vie. De Montaigne, ce 50 avril 1570.

Vostre humble et obeïssant serviteur,

Michel oe Moxtaïgxe.

AVERTISSEMENT AC LECfECR

Lecteur, tu me doibs tout cc dont lu jouis de feu M. Eslicnne de la Boétie; car je t’advise que, quanta luy, il n’y a rien qu’il eust jamais espéré de te faire veoir, voire ny qu’il estimas! digne de porter son nom en public. Mais moy, qui ne suis pas si haull à la main, n'ayant trouvé aullre chose dans sa librairie, qu’il me laissa par son testament, encores n’ay je pas voulu qu’il se perdist : et, de cc peu de jugement que j’ay, j’espere que lu trouveras que les plus habiles hommes de nostre siecle font souvent Teste de moindre chose que cela. J’entend de ceulx qui l’ont practiqué plus jeune (car nostre accointance ne print commencement qu’environ six ans avant sa mort), qu’il avoit fait force aultres vers latins et françois, comme soubs le nom de Gironde, et en ay ouï reciter des riches lopins, mesme celui qui a escript les Antiquités de Bourges(I) * 3, en allegueqne je rccognois ; mais je ne sçais que tout coh est devenu, non plus que ses poèmes grecs. Et, à la vérité, à mesure que chaque saillie Iuy venoit à la teste, il s’en dcschargeoit sur le premier papier qui Iuy tumboit en main, sans aultre soing de le conserver. Asseurc tov que j’v ny faict ce que j’ay peu, et que depuis sept ans que nous l’avons perdu, je n’ay peu recouvrer que ce que lu en vcois, sauf un discours de la ser-

(I) Imprimé à la suite de la lettre & II. de Lan&ac, et qui sert <lc préface aux diverses traductions de La Coolie, édi-

tion de Paris, 1571. C.

(i) Ctaaumenu publia son Histoire du Dcrry eu 1506 ; qualrc ans avant ta date dcecltc lettre.

vitude volontaire , et quelques mémoires de nos troubles sur l’édicl de janvier 1562. Mais quant à ccsdcuX dernières pieees, je leur treuve la façon trop délicate et mlgnardc pour les abandonner au grossier cl pesant air d’une si mal plaisante saison. A Dieu. De Paris, ce dixiesme d’aoust 1570.

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