VIT
A MOXSIEIT, DK VOIX ,
Conseiller do roy en son convoi privé, ci ambassadeur de Sa Majesté près la seigneurie de Venise.
Monsieur, estant à mesme de vous recommender, cl à la postérité, la mémoire de feu Estienne de la Boétie, tant |>oar son extreme valeur, que pour la singulière affection qu’il me portoit, il m’est tumbé en fantaisie combien c’estoit nne indiscrétion de grande conséquence et digne de la cocreion de nos loix , d’aller, comme il se faict ordinairement, dcsroblmnt à la vertu la gloire, sa fiddie rompaigne, pour en estroner, sans chois et sans jugement, le premiervenu, selon nos interests particuliers : veu que les deux resnes principales qui nous guident et tiennent en office Sont la peine et la recompense, qui ne nous touchent proprement, et comme hommes, que par l'hormeuret la honte, d’autant que celles lc.y donnent droictement à l’ame et ne se goustent que par les sentiments intérieurs et plus nostres , là où les bestes mesmes se vcovent aucunement capablesde toute aullre récompense et peine corporelle. En oullre , il est bon à veoir que la coustume de louer la vertu, mesme de cetrix qui tte sont plus, ne vise pas à eulx, ains qu’elle faict estât d’aiguillonner par ce moyen les vivants à les imiter : comme les derniers chastiements sont employés par la justice, plus pour l’exemple, que pour l’interest de ceulx qui les souffrent. Or, le louer et le meslouer s’entre-res-
(I) Imprimée mwtcvanl des rera françoh d'Estimnc île h Itoéllc.pdit. de Pari*, C® recueil, qui n’csl composé que
10 lui., renferme : une éplireà Marguerite de Carie, femme de I-n ïtoélle, air la traduction des plaintes (le Bradinnant au trcnic-lrohlt'me chant de I.mjt Arioste; cette traduction, en ftnüt pages; une awer. longue Chanson, en tcfécls; vingt-cinq Sonnets, différents des vingt-neuf que Montaigne adressa plus tord à madame de cnunmont, Essais, liv. I, c. 28. J. V. L.
LETTRE VII
pondants de si pareille conséquence, il est mata ysé à sauver: que nos loi* deffcndent offenser la réputation d'aultruy, et ce neantmoins permettent de l’ennoblir sans mérite, teste pernicieuse licence de jecter ainsin, à noslre poste , au vent les louanges d’un chacun, a esté aultresfois diversement reslreinctc ailleurs; voire, à l'adventure ayda-elle jadis à mettre la poésie en la male-grace des sages. Quoy qu’il en soit, au moins ne se sçauroilon couvrir, que le vice du mentir n'y apparoisse toujours, 1res messeant à un homme bien nay, quelque visage qu’on luy donne.
Quant à ce personnage de qui je vous parle, monsieur, il m'envoyc bien loing de ces termes ; car le dangier n’est pas que je luy en ostc ; et son malheur porte que, comme il m’a fourny, autant qu’hommo puisse, de très justes et très apparentes occasions de louange, j’ay bien aussi peu de mpyen et de suffisance pour la luy rendre; je dis mov, à qui seul il s’est communiqué jusques au vif, et qui puis respondre d'un million de grâces, de perfections et de vertus qui moisirent ovsifves au giron d’une si belle ame, mercy à ('ingratitude do sa fortune. Car, la nature des choses ayant, je nç sçais comment; permis que la vérité, pour belle et acceptable qu’elle soit d’elle mesme, si ne l’embrassons nous qu'infuse et insinuée en nostre créance par les utils de la persuasion, je me trouve si fort desgarnv, et de crédit pour auctoriscr mon simple tesmoignage, et d’eloquenec pour l’enrichir et le faire valoir, qu’à peu a- il tenu que je n’ave quité là tout ce soing, ne me restant pas seulement du sien par où dignement je puisse présenter au inonde au moins son esprit et son sçavoir.
De vray, monsieur, ayant esté surprins de sa destinée en la Ile ur de son aage, et dans le train d’une très heureuse et très vigoureuse santé, il n’avoit pensé à rien moins qu’à mettre nu jour des ouvrages qui depssent tesmoigner à la postérité quel il estoit en cela ; et à l’adventure estoit-il assez brave, quand il y eust pensé, pour n’en estre pas fort curieux. Mais fpliq j'ay prjps party qu’il seroit bien plus excusable a luy d’avoir ensepvely avecqucs soy tant de rares faveurs du çie|, qu'il ne seroit à moy d'enscpvelirencores la cognnissance qu'il m’en avoit donnée. Et, pourtant, ayant curieusement recueilly tout cc que j’ay trouvé
d’entier parmy ses brouillarls et papiers espars eà et là, le jouet du vent et de scs estudes, il m’a semblé bon, quoy que cefeust, de le distribuer et de le desparlir en autant de pièces que j’ay peu , pour de là prendre occasion de recommender sa mémoire à d'autant plus de gents, choisissant les plus apparentes et dignes personnes de ma cognoissance, et desquelles le tesmoignage luy puisse estre le plus honnorable, comme vous, monsieur, qui de vous mesme pouvez avoir eu quelque cognoissance de luy pendant sa vie, mais certes bien legicre pour en discourir la grandeur de son entière voleur. La postérité le croiia, si bon luy semble; mais je luy jure, sur tout ce que j’ay de conscience, l’avoir sceu et veutel, tout considéré, qu’à peine par souhait et imagination pouvois-je monter au delà, tant s’en fault que le je luy donne beaucoup de compaignons.
Je vous supplie très humblement, monsieur, non seulement prendre la generale protection de son nom, mais encorcs de ces dix ou douze vers français, qui se jectent, comme par nécessité, à l'aliry de vostre faveur. Car je ne vous celeray pas que la publication n’en ayt esté différée après le reste de ses oeuvres, souhs couleur de ce que, par delà ', on ne les trouvait pas assez limés pour estre mis en lumière. Vous verrez, monsieur, cc qui en est ; cl parce qu’il semble que ce jugement regarde l’intercst de tout cc quartier icy, d’où ils pensent qu’il ne puisse rien partir en vplgaire qui ne sente le sauvage et la barbarie, c’est proprement vostre charge, qui, au rengdc la première maison de Guyenne, receu de vos ancestrcs, avez adjousté du vostre le premier reng encorcs en toute façon de suffisance, maintenir non seulement par vostre exemple, mais aussi par l’auctorilé de vostre tesmoignage, qu’il n’en va pas lousjours ainsin. Et près que le faire soit plus naturel aux Gascons que le dire, si est-ce qu’ils s’arment quelquefois autant de la langue que du liras, pt de l’esprit que du coeur. De ma part,
(I) A Purif, où Montaigne faisait Imprimer alors, chez F. Mord, les ouvres iwisiliuttH.’S île La Boétie. Il avait tait sans doute uu court voyage (Je Paris en Périgord, pope recueillir plus complètement le* Péri français de sou atpi ; cqp celle lettre du ter de septembre 1570 est datée de sou château de iloni aigue, tandis que l'Avertissement qtl lecteur, <JU *o apf)l, et la lettre ii sa femme, du 10 septembre, sont datés de Paris. J. V. I»
monsieur, ce n’est pas mon gibbier déjuger Je telles choses, mais j’ay ouï dire à personnes qui s’entendent en sçavoir : que ces vers sont non seulement dignes de se présenter en place marchande ; mais davantage, qui s'arrestera à la beauté et richesse des inventions : qu’ils sont , pour le subject, autant charnus, pleins et moelleux, qu’il s’en soit encores veu en nostre langue. Naturellemcntchasque ouvrier se sent plus roide en certaine partie de son art, et les plus heureux sont ceulx qui se sont empoignés à la plus noble ; car toutes pièces egualcment necessaires au bastiment d’un corps ne sont pas pourtant ogualement prisables. La mignardise du langage, la doulceur et la polissure reluisent, à l'adventurc, plus en quelques aultres; mais en gentillesse d’imaginations, en nombre de saillies, poinctes et traicts, je ne pense point que nuis aultres leur passent devant : et sifauldroit-il encores venir en composition de ce que ce n’estoit ny son occupation, ny son cslude, et qu’à peine au bout de chasquc an mettoit-il une fois la main à la plume, tesmoing ce peu qu’ilnous en reste de toute sa vie. Car vous veoyez, monsieur, vert et sec, tout ce qui m’en est venu entre mains, sanschois et sans triage, en manière qu’il y en a de ceulx mesmes de son enfance. Somme, il semble qu’il ne s’en meslast, que pour dire qu’il estoit capable de tout faire ; car, au reste, mille et mille fois, voire en ses propos ordinaires, avons-nous veu partir de luy choses plus dignes d’estre sceues, plus dignes d’estre admirées.
Voylà, monsieur, ce que la raison et l'affection, joinctes ensemble par un rare rencontre, me commandent vous dire de ce grand homme de bien; et, si la privauté que j’ay prinse de m’en addresser à vous, et de vous en entretenir si longuement, vous olTense, il vous souviendra, s'il vous plaist, que le principal effect de la grandeur et de l’eminence, c'est de vous jecter en bute à l’importunité et embesongnement des affaires d’aultruy. Sur ce. après vous avoir présenté ma très humble affect ion à vostre service, je supplie Dieu vous donner, monsieur, très heureuse et longue vie. De Montaigne, ce premier de septembre mil cinq cents soixante et dix.
Votre obéissant serviteur,
Michel de Montaigne.
vur-
! A 51 IDASOISF.U.i: r>F. MONTAIGNE ,