‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 56 sur 449 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Que philosopher c'est apprendre à mourir.

Cicero dict que philosopher ce n’est aultre chose que s’apprester à la mort*. C’est d’autant que l’estude et la contemplation retirent aucunement nostre ame hors de nous, et l’embeson- ! gnent à part du corps, qui est quelque apprentissage et ressemblance de la mort; ou bien, c’est que toute la sagesse et discours du monde sc resoult enfin à ce poinct de nous apprendre à ne craindre point à mourir. De vray, ou la raison se mocque, ou elle ne doibt viser qu’à nostre contentement, et tout son travail tendre en somme à nous faire bien vivre, et à nostre aise, comme dict la Saincte Escriture3. Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir est nostre but, quoyqu’elles en prennent divers moyens ; aultrement on les chasseroit d’arrivée, car qui cscouteroit celuy qui, pour sa fin, establiroit nostre peine et mesaise? Les dissentions des sectes philosophiques en ce cas sont verbales; transcurramus solertissimas nugas*; il y a plus d’opiniastreté et de picoterie qu’il n’appartient à une si saincte profession; mais quelque personnage que l’homme entrepreigne, il joue tousjours le sien parmy.

Quoy qu’ils dient, en la vertu mesme, le dernier but de nostre visée, c’est la volupté. II me

(1) Montaigne veut sans doute parler Ici de son ami Esliennc de 1a Boétie, b la mort duquel il assista en 1563. l’oyes A la fin de ce volume la lettre qu’il fit imprimer A Paris en Mil, où il rapporte les particularllés les plus remarquables de la maladie et de la mort de cet ami. J. V. L.

(2J Tota phUosophorum vita commentant) mortis est. T use. quæst., », 31. C’eat une traduction du Phédon de Platon : OjSbt otX).o iîriTT^rjcuotv, r àTrcOvraxttv J. V. L.

(3) Et cognovi qvod non esset rnrUtis niai lœtari et facere ben e in vUA sud. Ecries., c. III, v. li.

(4) Ne nous arrêtons pas à ces jeux d'esprit. 8tofcQCi^p4f. t!7.

plaist de battre leurs aureilles de ce mot, qui leur est si fort à contrecoeur, et s’il signifie quelque suprême plaisir et excessif contentement, il est ntieulx deu à l’assistance de la vertu qu’à nulle aultre assistance. Ccste volupté, pour estre plus gaillarde, nerveuse, robuste, virile, n’en est que plus sérieusement voluptueuse, et luy debvions donner le nom du plaisir, plus favorable, plus doulx et naturel, non celuy de la vigueur, duquel nous l’avons dénommée. Ccste aultre volupté plus basse, si elle meritoit ce beau nom, ce debvoit estre en concurrence, non par privilège; je la trouve moins pure d’incommodités et de traverses, que n’est la vertu ; oultre que son goust est plus momentanée, fluide et caducque, elle a ses veilles, scs jeusnes et scs travaulx, et la sueur et le sang, et en oultre particulièrement scs passions trenchantcs de tant de sortes, et à son costé une satiété si lourde qu’elle equipolle à pénitence. Nous avons grand tort d’estimer que ces incommodités luy servent d’aiguillon et de condiment à sa douleeur (comme en nature le contraire se vivifie par son contraire), et de dire, quand nous venons à la vertu, que pareilles suittes|et difficultés l’accablent, La rendentausterc et inaccessible, là où, beaucoup plus proprement qu’à la volupté, elles anoblissent, aiguisent et rebaulsent le plaisir divin et parfaict qu’elle nous moyenne. Celuy-là est certes bien indigne de son accointance, qui eontrepoise son coust à son fruict, et n’en cognoist ny les grâces ny l’usage. Ceulx qui nous vont instruisant que sa queste est scabreuse et laborieuse, sa jouissance agréable, que nous disent ils par là, sinon qu'elle est tousjours désagréable? car quel moyen humain arriva jamais à sa jouissance? les plus parfaits se sont bien contentés d’y aspirer et de l’approcher, sans la posséder. Mais ils se trompent, veu que de touts les plaisirs que nous cognoissons, la poursuitte incarne en est plaisante; l’cntreprinse se sent de la qualité de la chose qu’elle regarde, car c’est une bonne portion de l’effect, et consubstantielle. L’heur et la béatitude qui reluit en la vertu remplit toutes ses appartenances et advenues, jusques à la première entrée et extreme barrière.

Or des principaulx bienfaicts de la vertu est le mespris de la mort; moyen qui fournit nostre vie d’une molle tranquillité, et nous en donne

le goust pur et amiable, sans qui toute aultre voluptéest esteincte. Voylà pourquoy toutes les réglés se rencontrent et conviennent à cest article. Et combien qu'elles nous conduisent aussi toutes d'un commun accord à mespriser la douleur, la pauvreté et aultres accidents à quoy la vie humaine est subjectc, ce n’est pas d’un pareil soing ; tant parce que ces accidents ne sont pas de telle nécessité ( la pluspnrt des hommes passent leur vie sans gouster de la pauvreté, et tels encores sans sentiment de douleur et de maladie, comme Xenophilus le musicien, qui vcscut cent et six ans d’une entière santé* ) ; qu'aussi d’autant qu’au pis aller la mort peull mettre fin, quand il nous plaira, et coupper broche à touts aultres inconvénients. Mais quant à la mort elle est inévitable :

omîtes codent coglmur ; omnium Tertatur tinta serlùs ociits

Sort cJitura, et moi in œternum LxxUium impositura cymbœ *;

et par conséquent, si elle nous faict peur, c’est un subject continuel de tonnent, et qui ne sc peult aucunement soulager. 11 n’est lieu d’où il ne nous vienne ; nous pouvons tourner sans cesse la teste çà et là, comme en pais suspect : qufr . quasi saxum Tanlalo, srmper impendel Nos parlements renvoyent souvent exécuter les criminels au lieu où le crime est commis : durant le chemin, promener les par de belles maisons, faictes leur tant de bonne chere qu’il vous plaira.

Von Slculcc dapes Dulcem claborabunt saporem ;

Von n tin m cithararque camus Sommtm rcducetti 4 :

pensez vous qu'ils s’en puissent resjouir ; et que la finale intention de leur voyage, leur estant ordinairement devant les yeulx, ne leur ayt altéré et affadi le goust à toutes ccs commodités ?

(I) Valéue Maxime, VIII, 13, ext. 3. C.

(i) Nous sommas tous forces d'arriver au même tCTm*’ ; k* sort de chacun de nous s'agite dans l'unie pour en sortir tôt ou tard et nous faire passer de la barque fatale dans on éternel exil. Horace, Od., 11,3, *s.

(3) Elle est toujours menaçante, comme le rocher de Tantale. Cio., de Finitnu, 1, 18.

(4) Les mets les plus délideux ne pourront réveiller leur goût ; ni les chants des oiseaux, ni les accords de la lyre, ne leur rendront le sommeil, lio*., Od. III, 1, 18.

Page 1