LIVRE 1, Cil AP. XIX
Audit iter, mimera tqtte dict, spatioque viarntn Metiiur i Mai»,* lorquetur peste futur a *.
Le but de nostre carrière c’est la mort; c’est l’objet necessaire de nosire visée : si elle nous eftroye, comme est il possible d’aller un pas avant sans liebvre ? Le rcuiede du vulgaire, c’est de n’y penser pas : mais de quelle brutale stupidité luv pcult venir un si grossier aveuglement ? Il lu y fault faire brider l'asnc par la queue ;
Qui caplte ipse suo instltult vestigia retrà *.
Ce n’est pas de merveille s’il est si souvent prins au piège. On faict peur à nos gents seulement de nommer la mort, et la pluspart s’en soignent comme du nom du diable. Et parce qu'il s’en faict mention aux testaments, ne vous attendez pas qu’ils y mettent la main que le médecin ne leur ayt donné I’extreme sentence ; et Dieu seait lors, entre la douleur et la frayeur, de quel bon jugement ils vous le pastissent.
Parce que ccste syllabe frappoit trop rudement leurs aureilles, et que ccste voix leur scmbloit malencontreuse, les Romains avoient a pprins de l’amollir ou l’estendre en périphrases : au lieu de dire, il est mort : «Il a cessé de vivre, disent-ils, il a vescu3:» pourveu que ce soit \ ie, soit elle passée, ils se consolent. Nous en avons emprunté nostre feu niaistre Jehan. A l’adventure est ce que,, comme on dict, le terme vault l’argent. Je nasquis entre unze heures et midi, le dernier jour de febvricr mille cinq cents trente trois, comme nous comptons à ccste heure, commenccant l’an en janvier *. Il n’y a justement que quinze jours que j’ry franchi trente neuf ans : il m’en fault, pour le moins, encores autant6. Cependant s’empeseher du pansement de chose si esloingnée, ce seroit folie. Mais quoy ? les jeunes et
(1) Il s'inquiète du chemin, U compte les jours et mesure sa \ie sur la longueur de la route, tourmenté sans cesse par l’idec du supplice qui l'attend. Clacuicn, in Rnf., Il, 137.
(*) Puisque dans sa sottise U veut avancer à reculons. Lcuecg, IV, 474.
pf) Pli T.uiQcs, Vie de Cicéron, c. ». J. V. L.
(4) Par une ordonnance de Charles IX, rendue en I5G3, le commencement de l'année fut fixé au 1er janvier; auparavant clic commençait à Pâques. En conséquence, le f«r janvier 1863 devint le premier jour de l’an 1564. Le parlement ne se conforma à cette ordonnance que deux ans après, et ne commença l'année le Irr janvier qu’en 1567. D.
<•*») Montaigne n’obtint pas ce qu il lui fallait, puisqu'il mourut eu IMtt, dans la soixantième aimcc de son Age. A. ü.
les vieux laissent la vie de niesrne condition: nul n’en sort aullrement que comme si tout présentement il y entroit ; joinct qu’il n’est homme si deerepité, tant qu’il veoid Malhusalern devant, qui ne pense avoir cncores vingt ans dans le corps. Davantage, pauvre fol que tu es, qui t’a estably les termes de ta vie ? Tu te fondes sur les contes des médecins : regarde plustost l’effect et t’experiencc. Par le commun train des choses, tu vis pieça 1 par faveur extraordinaire : tu as passé les termes accoutumés de vivre. Et qu’il soit ainsi, compte de tes cognoissants combien il en est mort avant ton aageplus qu’il n’en y a qui Payent atteint : et de ceulx mesmes qui ont anobli leur vie (>ar renommée, fais en registre ; et j’entreray en gageure d’en trouver plus qui sont morts avant qu’après trente cinq ans. Il est plein de raison et de pieté de prendre exemple de l’humanité mesme de Jésus Christ : or il Unit sa vie à trente et trois ans. Le plus grand homme, simplement homme, Alexandre , mourut aussi à ce terme. Combien à la mort de façon de surprinse !
Quld t/ulsi/ae rua, nimquam liominl salit
Cautum est in horas * ;
je laisse à part les fiebvres et les pleurésies : qui eust jamais pensé qu’un duc de Bretaignc deust estre estouffé de la presse, comme feut celuy-là à l’entrée du pape Clément, mon voysin, à Lyon5? N’as tu pas veu 'tuer un de nos rovs en se jouant *1 et un de ses aneestres mourut il pas choqué par un pourceau 5 ? ,Eschylns, menacé de la clieute d’une maison, à beau sc tenir à l’airte®, le voy là assommé d’un toict de tortue qui cschappa des pattes d’un aigle en l’air 7 : l’aultre mourut d’un grain de
(I) Depuis long- temps. C.
(il L'homme ne peut jamais assre prévoirqueldanger le menacc A chaque Instant, lion., Od.,11,13, 13.
(3) En 1308, <0115 k* règne de PhUippe-hvBH ; ce duc de liretagnese nommait Jean il. Le pape que Montaigne appelle sort vmjsln «Hait Bertrand de Col, archevêque de Bordeaux, qui fol élu pape le a juin IJüS et prit le nom de dément V. a. d.
(I) Itenri H, blesse a roori, le 10 juillet 1559, dans un tournoi, par le comte de Slontgoinmerj , un de ses capitaines des gardes. C. *
P) ChlUppe, [iis alnti de Louis- le-Gros, et qui aval! été couroniié du vivant de son père. C.
(OJ on écrit aujourtttiui alerte; mais les Italiens disent cncere (are ait ma, être alerté, être au guet, preudrc garde A soi. E. J.
P) Value Maxihc, ix, lï, exi. SL c.
raisin 1 ; un empereur, de l’esgratignure d’un peigne en se testonnant ; Æmilius Lepidus, pour avoir heurté du pied contre le seuil de son huis * ; et Aufidius, pour avoir choqué, en entrant, contre la porte de la chambre du conseil ; et entre les cuisses des femmes, Cornélius Gallus prêteur', Tigillinus capitaine du guet à Rome, Ludovic fds de Guy de Gonzague, marquis de Mantoue; et d'un encorespire exemple Speusippus philosophe platonicien 3, et l’un de nos papes. Le pauvre ltebius, juge, ce pendant qu’il donne delay de huicîaine à une partie, le voylà saisi, le sien de vivre estant expiré ; et Caius Julius, médecin, gressant lesyeulx d’un patient, voylà la mort qui clost les siens * : et s’il m’y fault mesler, un mien frere, le capitaine S. Martin, aagé de vingt et trois ans, qui avoit déjà faict assez bonne preuve de sa valeur, jouant à la paulme, receut un coup d’esteuf qui l’assena un peu au dessus de l’aurcillc droicte, sans aulcune apparence de contusion ny de bleceure ; il ne s’en assist ny reposa, mais cinq ou six heures après il mourut d'une apoplexie que ce coup luy causa.
Ces exemples si frequents et si ordinaires nous passant devant les yeulx, comme est il possible qu’on se puisse desfaire du pensement de La mort, et qu’à chasquc instant il ne nous semble qu’elle nous tienne au collet? Qu'importe il, me direz vous, comment que ce soit, pourveu qu’on ne s’en donne point de peine ? Je suis de cest advis : et, en quelque maniéré qu’on se puisse mettre à l’abri des coups, feust ce soubs la peau d’un veau, je ne suis pas homme qui y rcculast ; car il me suffit de passer à mon ayse, et le meilleur jeu que je me puisse donner je le prends, si peu glorieux au reste et exemplaire que vous voudrez.
Prmtulertm*.. delirus ipersque videri ,
Dùm mea delectcnt mala me, vcl denique (allant, Quam saper e, et ringii.
Mais c’est folie d’y penser arriver par là. Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent-, de
(i) vtr.. matiw, IX, <1, art. ». C.
(4) Pline, Kat. ///.«., >11,83. Le» deux exemples suivants se t trouvent au même endroit. C.
(3) TERTCLUCN, Apologétique, c. AG. C.
(4) Ces deux exemple» sont de Pline, VII, BS. C.
(5) Je consens & passer pour un fou, un Impertinent, pourvu que mon erreur me plaise ou que je «e m'en aperçoive pas, plutôt que d'être sage et d’enrager, lion «ci:, Epitres, II, i, I*.
mort, nullcs nouvelles : tout cela est beau ; mais aussi, quand elle arrive ou à culx, ou à leurs femmes, enfants et amis, les surprenant en dessoude 1 et à descouvert, quels lorments, quels cris, quelle rage et quel desespoir les accable? vistes vous jamais rien si rabbaissé, si changé, si confus? Il y fault prouveoir de meilleure heure : et cestc nonchalance bestiale, quand elle pourroit loger en la teste d’un homme d’entendement, ce que je trouve entièrement impossible, vous vend trop cher ses denrées. Si e’estoit ennemy qui se peust éviter, je conseillerois d’emprunter les armes de la couardise : mais puisqu’il ne se peult, puisqu’il vous attrappe fuyant et [mitron aussi bien qu’honneste homme,
üempè et fugacem persequltur tintm,
Nec pareil imbellis jvventœ Poplitibns ttmldoque lergo 1 ,
et que nulle trempe de cuirasse ne vous couvre,
llle licet ferro camus se condat et erre.
Mors tamen indusum protrahet in de caput 5,
apprenons à le soustenir de pied ferme et à le combattre : et pour commencer à luy oster son plus grand advantage contre nous, prenoas voyc toute contraire à la commune ; ostons luy l’cstrangeté, practiquons le, accoustumons le, n’ayons rien si souvent en la teste que la mort . à touts instants représentons la à nostre imagination et en touts visages ; au broncher d’un cheval, à la cheute d’une tuile, à la moindre piqueure d’cspingle, remaschons soubdain : « Eli bien ! quand cc scroit la mort mesme ! » et là-dessus, raidissons nous, et nous efîorceons. Parmy les festes et la joye, ayons toujours ce refrain de la souvenance de nostre condition ; et ne nous laissons pas si fort emporter au plaisir que par fois il ne nous repasse en la mémoire, en combien de sortes ceste nostre alaigresse est en butte à la mort et de combien de prinses elle la menace. Ainsi faisoient les Ægyptiens, qui, au milieu de leurs festins, et parmy leur meilleure chere, faisoient apporter l’anatomie scche d’un homme, pour servir d’advertissement aux conviés4.
(!) D'une manière imprévue.
(i) Il poursuit le fuyard, il frappe «ai» pitié le lâche qui tourne le dos. Hor., od.t 111,4, 14.
(3) Vous avez beau vous couvrir de fer et d'airain, la mort vous frappera sous votre armure. Properce, III, 18, 3f>.
(4) Hérodote, II, 78 : É$ tcütcv épiuv, içîvt r» xatripirsv * •«ai *yàp àïï'.Oavwv T&t&ürc.ç- J- V. L.