LIVRE I, CHAP. XIX
Omnan ereds Jim llbi dlhuiue suprmm :
Grata superviniel, quœ non sperabitur, hora
II est incertain où la mort nous attende ; attendons la partout. La préméditation de la mort est préméditation de la liberté ; qui a apprins à mourir, il a desapprins à servir ; il n’v a rien de mal en la vie pour celuy qui a bien comprins que la privation de la vie n’est pas mal ; le sçavoir mourir nous affranchit de toute subjection et contraincte. Paulus Æmilius respondit à celuy que ce misérable roy de Macedoine, son prisonnier, luy envovoit pour le prier de ne le mener pas en son triomphe : « Qu’il en face la requeste à soy mesme*. »
A la vérité, en toutes choses, si nature ne preste un peu, il est malaysé que l'art et l’industrie aillent gueres avant. Je suis de moy mesme non melancholique, mais songe-creux ; il n’est rien dpquov je me sove, dès tousjours, plus entretenu que des imaginations de la mort , voire en la saison la plus licentieusc de mon aage,
Jucundum quimt acta» ftorida ver ageret(I) * 3 4 5.
Parmy les dames et les jeux, tel me pensoit cmpcsché à digerer, à part moy, quelque jalousie ou l’incertitude de quelque espérance, ce pendant que je m’entretenois de je ne sçaisqui, surprins les jours precedents d’une fiebvre chaulde et de sa fin, au partir d’une feste pareille, la teste pleine d’oysiveté, d’amour et de bon temps, comme moy, et qu'autant m’en pendoit à l'aureille ;
Jam fuerit, ntc po»t unquam revocare Ucebit
je ne ridois non plus le front de ce pensement là que d’un aultre. Il est impossible que d’arrivée nous ne sentions des picqueures de telles imaginations ; mais en les maniant et repassant au long aller, on les apprivoise sans doubte ; aultrement, de ma part, je feusse en continuelle frayeur et frénésie ; car jamais homme ne se
(I) Imagine-toi que chaque jour est le dernier qui luit pour toi ; tu recevras avec reconnaissance le jour que tu n'espérais plus. Flor.,EpMf,,1, 4, 13.
fi) Pu TAiiüCE, Vie de Paul faille, c. IT ; Cicianv,’ Tuseul., V, 40. C.
(3) Quand mon âge fleuri roulait son gai printemps.
Catulle, lxviii, 16.
Ce vers français est de mademoiselle de Goura? ; U mérite d’être conservé pour la fidélité originale de la traduction. J. V. L.
(4) Bientôt le temps présent ne sera plus, et nous ne pourrons le rappeler. UcafccE, 111, î>J8.
Moîit.uosk.
! desfia tant de sa vie; jamais homme ne feit moins d’estat de sa durée. Ny la santé quej’av jotil jusques à présent très vigoreuse et peu souvent interrompue, ne m’en alongc l’espcrance, s ny les maladies ne me raccourcissent ; à chasque minute il me semble que je m’eschappc et me rechante sans cesse : « Tout cequi peult estre faictunaullrejour le peult estre aujourd’huv.» De vray, les hazards et dangiers nous approchent peu ou rien de nostre fin ; et si nous pensons combien il en reste, sans cest accident qui semble nous menacer le plus, de millions d’aultres sur nos testes, nous trouverons que, gaillards et fiebvreux, en la mer et en nos maisons, en la bat taille et en repos, elle nous est egalement près : Nemo altéra fragilior est ; nemo in crastinum sut cerlior ' . Ce que j’av à faire avant mourir, pour l’achever tout lojsir me semble court, feust ce d’un’ heure.
Quelqu’un, feuilletant l’aultre jour mes tablettes, trouva un mémoire de quelque chose que je voulois estre faictc après ma mort; je luy dis, comme il estoit vray, que n’estant qu’à une lieue de ma maison, et sain et gaillard, je m’estois hasté de Pescrire là, pour ne m’asseurer point d’arriver jusques chez moy. Comme celuy qui continuellement me couve de mes pensées et les couche en moy, je suis à toute heure préparé environ ce que je le puis estre, et ne m’advertira de rien de nouveau la survenance de la mort. Il fault estre tousjours botté et prest à partir, en tant qu’en nous est, et sur tout se garder qu’on n’aye lors affaire qu’à soy ;
Quid brevi forte t jaculamur œvo Hulta*?
car nous y aurons assez de besongne sans aultre surcroist. L’un se plainct plus que de la mort, dequoy elle luy rompt le train d'une belle victoire; l'aultre, qu’il luy fault desloger avant qu’avoir marié sa fille ou contreroollé l’institution de ses enfants; l’un plainct la compaignie de sa femme, l’aultre de son fils, comme commodités principales de son estre. Je suis pour cestc heure en tel estât, Dieu mercy, que je puis desloger quand il luy plaira, sans regret de chose quelconque. Je me desnoue partout; mes adieux sont tantost prins de chascun, sauf
(1) Aucun homme n’est plus fragile que les autres, aucun plus assuré du lendemain. Sfsèqik, Epist. 91.
(9) Pourquoi, dans une vie si courte, former de si vaste* projets ? Itoa., Od., II, 16, 17.
de moy. Jamais homme ne se prépara à quitter | le inonde plus purement et pleinement et ne s’en ! desprint plus universellement que je m’attends de faire. Les plus mortes morts sont les plus saines.
Miter', o miser', f aluni) omnla ademit
l’na die* infesta mi/ii tôt prœmia i Hcc * :
et lebastisseur,
Mnneui MWi il) opéra inierrupta , mlnœqut Murorttm Ingéniés*,
Il ne fault rien desseigner de si longue haleine ou au moins avecqucs telle intention de se passionner pour en veoir la lin. Nous sommes nayz pour agir:
Quum moriar, medium solrar et inter oput *;
je vous qu'on agisse et qu’on alonge les offices de la vie tant qu’on peult, et que la mort me treuvc plantant mes choulx, mais nonchalant d’elle et encores plus de mon jardin imparfaict. J’en veis mourir un qui, estant à l’exiremité, se plaignoit incessamment de quov sa destinée coupoit le lit de l'histoire qu’il avoit en main sur le quinziesme ou seiziesme de nos roys.
Illud in hls rebus non addunf, n te. Ubi earittn Jam desidtriam rerum super insidet un a *.
Il fault se deseharger de ces humeurs vulgaires et nuisibles. Tout ainsi qu’on a planté nos cimetières joignant les églises et aux lieux les plus frequentes de la ville, pour aceoustumer, disoit Lycurgus5, le bas populaire, les femmes et les enfants à ne s’effaroucher point de veoir un homme mort, et à fin que ce continuel spectacle d'ossements, de tumbeaux et de convois nous advertisse de nostre condition ;
Qnln etlnm esrhllnrare virfi convivla ræde Mo» ollm, et miscere epulls specacula dira Certantum ferro, stnpe et super ipsa eudmtum Pocula , respersts non parco sanguine mentis s;
(1) O nulhmirrat, malbnirrat que je «il*! dirent -il*; un m*ij| jour, un instant fatal me ravit tous les biens, tous les charmes de la vie! LicrEle, 111, 011.
(2) Je laisserai donc impar fait* ce* bâtiments superbes. Èntide, IV, 88. — Il y a dans Vircile, pendent.
(3) Je veut que 1» mort me surprenne au milieu du travail. Ovine, Amor., Il, 10, 30.
(tj ils n'njimleiil pas que la mort nous 6le le regret de ce que nous quiliou*. I.iscrrce, III, 013.
(3i Plctarqce, Vie de Lgcurg/ie, c. 20. C.
(0) C'était jadb la coulante d'égayer le-» festin* par des meurtre* et de iu *ltre sou* le* yeux de* convive* d'affreux coin* bals Je gladiateur*; souvent il* tournaient parmi lc*roo|ios du banquet et iuoudaieut lu» tables de sang. üiuus Itaucis, *1,51.
et comme les égyptiens, après leurs festins, faisoient présenter aux assistants une grande image de la mort par un qui I ur erioit : * Boy, et t’esjouy ; car, mort, tu seras tel 1 2 3 ; » aussi ay je prins en coustumc d’avoir, non seulement en l’imagination, mais continuellement la mort en la bouche. Et n’est rien dequoy je m’informe si volontiers que de la mort des hommes, « quelle parole, quel usage, quelle contenance ils y ont eu;» ny endroicl des histoires que je remarque si ailentifvement ; il y parois! à la fareissure de mes exemples, et quej’av en particulière affection eeste matière. Si j’estov faiseur de livres, je feroy un registre commenté des morts diverses. Qui apprendroil les liommes à mourir, leur apprendroit à vivre. Dicearchus en feit un de pareil liltre, mais d’aultre et moins utile fin1
On me dira que l'cffcct surmonte de si loing la pensée qu’il n’y a si ht lie escrime qui ne se perde quand on en vient là. Laissez les dire ; le préméditer donne sans double grand advantage; et puis, n'est ce rien d’aller au moins jusques là sans alteration et sans fiebvre? II y a plus; nature mesme nous preste la main et nous donne courage; si c'est une mort courte et violente, nous n’avons pas loisir de la craindre ; si elle est aultre, je m'apperceoy qu'à mesure que je m’engage dans la maladie j’entre naturellement en quelque desdaing de la vie. Je treuve que j’ay bien plus à faire à digérer eeste resolution de mourir quand je suis en santé que quand je suis en fiebvre ; d'autant que je ne tiens plus si fort aux commodités de la vie, à raison que je commence à en perdre l'usage et le plaisir, j’en veoy la mort d’une beaucoup moins effroyée. Cela me faiet esperer que pins je m’esloingneray de celle là et a|iproclierav de eeste cy, plus ayseement j’entreray en composition de leur eschange. Tout ainsi quej’ay essayé, en plusieurs aultres occurrences, ce que dict César *, que les choses nous paroissent souvent plus grandes de loing que de près ; j’aÿ treuvé que sain j’avois eu les maladies beaucoup plus en horreur que lors que je les ay senties. L’alaigresse où je suis, le plaisir et la force, me font paroisti e l’aultre estât si disproportionné
(i) Voyez plu* haut, dan* une aolc do cc chapitre, le texte d’IliTodote, II, 78. J. V. L.
(i< Cicéron, de* Offtc., 11,3. C.
* (3) De BeUo Gai/., VU, 84. C.