LIVRE I
àceluy là que par imagination je grossis ces incommodités de la moitié et les conceoy plus puisantes que je ne les n euve quand je les ay sur les espaules. J’espere qu’il m’en adviendra ainsi de la mort.
Veovons, à ces mutations et déclinaisons ordinaires que nous souffrons, comme nature nous desrobe la veue de nostre perle et empirement. Que reste il à un vieillard de la vigueur de sa jeunesse et de sa vie passée?
Heu ! scuibus i itœ porilo quanta manei 1 !
César, à un soldat de sa garde, recreu et cassé, qui veint en la rue luy demander congé de se faire mourir, regardant son maintien descrepite, respondit plaisamment : «Tu penses doneques estreen vie*?» Qui y tumberoit tout à un coup, je ne crois pas que nous feussions capables de porter un tel changement; mais eonduicls par sa main, d'une doulce pente et comme insensible, peu à peu, de degré en degré, elle nous roule dans ce misérable estât et nous y apprivoise, si que nous ne sentons aulcune secousse quand la jeunesse meurt en nous, qui est , en essence et en vérité, une mort plus dure que n’est la mort entière d’une vie languissante, et que n’est la mort de la vieillesse ; d’autant que le sault n’est pas si lourd du mal estre au non estre, comme il est d'un estre doulx et fleurissant à un estre pénible et douloureux. Le corps courbe et plié a moins de force à soustenir un fais ; aussi a nostre ame; il la fault dresser et eslcver contre l’effort de cest adversaire. Car, comme il est impossible qu’elle se mette en repos pendant qu’elle lecraint, si elle s’en asseure aussi, elle se peult vanter i qui est chose comme surpassant l’humaine condit ion) qu'il est impossible que l’inquiet ude, le torment et la peur, non le moindre desplaisir, loge en elle :
JVon t ’ul/u* Inifanll* tyrnnnt
Meme quant solldd, neque A us ter ^
Dut hiqntcU turbldun Adrhe,
Xec fulminait iis magna Jovismanus *;
elle est rendue maistresse de ses passions et concupiscences; maislresse de l'indigence, de la
(t) Ab! qu'il reste aux vieillards pou do pari on la vie!
Maximiax., tel Pseudo- Collas, 1, 16.
(9) SÉstQce, Bpist. 77. C.
(S) Xi le regard cruel d'un tyran, ni l'autan furieux qui bouleverse k» inors, rien ne peut ébranler sa cou 'lance, non pas mémo la inaiu terrible, U uiam foudroyante de Jupiter. Hua., 0*.. !«.«»«»
honte, de la pauvreté et de toutes attitrés injures de fortune. Gaignons cest advanlsge, qui pourra. C'est icy la vraye et souveraine liberté qui nous donne de quoy faire la figue à la force et à l’injustice et nous mocquer des prisons et des fers :
In manicis et
Compedtbus, sœvo le sub custode tenebo.
Ipse deus, slmul algue volam, me solvet, Oplnor,
Hoc sentit : Uortar. Mors ultima llnea rerum est *.
Nostre religion n’a point eu de plus asseuré fondement humain que le mespris de la vie. Non seulement le discours de la raison nous y appelle : car pourquoy craindrions nous de perdre une chose, laquelle perdue ne peult estre regrettée? mais aussi, puisque nous sommes menacés de tant de façons de mort, n’y a il pas plus de mal à les craindre toutes qu’à en soustenir une? Que chaull il quand ce soit, puisqu’elle est inévitable? A celuy qui disoit à Socrates : « Les trente tyrans t’ont condamné à la mort ; — Et nature, eulx, » respondit il*. Quelle sottise de nous peiner sur le poinct du passage à l’exemption de toute peine! Comme nostre naissance nous apporta la naissance de toutes choses , aussi fera la mort de toutes choses nostre mort. Parquov c’est pareille folie de pleurer de ce que d'iev à cent ans nous ne vivrons pas, que de pleurer de ce que nous ne vi vions pas il y a cent ans. La mort est origine d’une aultre vie; ainsi pleurasmes nous, ainsi nous cousta il d’enfer en ceste cy, ainsi nous despouillasmes nous de nostre ancien voile en y entrant. Rien ne peult estre grief qui n’est qu’une fois. Est ce raison de craindre si long temps cho e de si brief temps? Le long temps i vivre et le peu de temps vivre est rendu tout un par la mort ; car le long et le court n’est point aux choses qui ne sont plus. Aristote dict qu’il y a des petites bestes sur la riviere Hvpanis qui ne vivent qu’un jour; celle qui meurt à huict heures du matin, elle meurt en jeunesse; celle qui meurt à cinq heures du soir meurt en
(1) Je le chargerai de chaînes aux pieds et aux mains, je le livrerai h un geôlier cruel. — Un dieu me délivrera, <lé* que je le voudrai. — Ce dieu, je pense, est la mort : la mort est to terme de toute* choses. H on. Epist., I, ic, 70.
(i| Socrate ne fut pas condamné à la mort par les trente tyrans, mai* par les Athénien*. Ilpo; rôv «CrriVra, ©xvar* «u x«T£p»«<iow A'frr.vxîct; Kcutivw», wr. et*, r oôot; • Quelqu'un ayant dit ù Socrate : Les Athéniens t'ont condamne ù ly mort;— Et la nature, eux, répondu Socrate. IhocknkLauack, Il,U ;Cic.t Tusetd., 1, 40. C.
àoogle
Sô ESSAIS nE MONTAIGNE,
sa decrepitude*. Qui de nous ne se mocquc de veoir metlrc en considération d’heur ou de malheur ce moment de durée? Le plus et le moins en la nostre, si nous la comparons à l’etemité ou encores à la durée des montaignes, des rivières, des estoiles, des arbres et mesme d'aulcens animaulx, n’est pas moins ridicule*.
Mais nature nous y force. « Sortez, dict elle, de ce monde, comme vous y estes entrés. Le mesme passage que vous feistes de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaictes le de la vie à la mort. Vostre mort est une des pièces de l’ordre de l’univers ; c’est une piece de la vie du monde.
Inter le morlales mulua tirent.
Et, quart cunorei, vital tamparta tradunl *.
Changeray je pas pour vous ceste belle contexture des choses? Cest la condition de vostre création ; c’est une partie de vous que la mort ; vous vous fuyez vous mesmes. Cestuy vostre estre, que vous jouyssez, est egalement party à la mort et à la vie. Le premier jour de vostre naissance vous achemine à mourir comme à vivre.
Prima, quœ vitam dédit, hora , carpsit 4.
Nascentes morimür ; finitquc ab origine pendet*.
Tout ce que vous vivez, vous le desrobez à la vie ; c’est à ses despens. Le continuel ouvrage de vostre vie, c’est bastir la mort. Vous estes en la mort pendant que vous estes en vie ; car vous estes après la mort quand vous n’estes plus en vie ; ou, si vous l’aimez mieulx ainsi, vous estes mort après la vie ; mais pendant la vie, vous estes mourant , et la mort touche bien plus rudement le mourant que le mort, et plus vifvement et essentiellement. Si vous avez faict vostre proufit de la vie, vous en estes repeu ; allez vous en satisfaict.
Cur non nf plenus litœ conviva recedis 6f
(I) Cicéron, Tuseul., 1, 39. C.
(i) Séxèqce, Causai . ad Marciam, c. 90. J.V. L. '
(S) Les mortels rc prêtent la vie pour un moment ; c’est la course des jeux sacrés, où l'on se passe de main en main le flambeau. Licrèce, II, 75, 78.
(4) L'Iieure qui nous a donné la vie, l'a déjà diminuée. SÉskijüe, llrrcul. fur., act. fil, clior., v. 874.
(b) Naître, cest commencer de mourir ; le dernier moment de notre vie est la conséquence du premier. Manilics, Astronomie., IV, 1g.
(G) Pourquoi ne sortez-vous du fcstln dc la vie comme un convive rassasié? Lrc., Ht, an.
Si vous n’en avez sceu user, si elle vous estoit inutile, que vous chault il de l’avoir perdue? à quoy faire la voulez vous encores?
Cur ampllus addere quetris,
Rursùm quod perçai male, et ingralumoccidat ornne 1 1
La vie n’est de soy ny bien ny mal ; c’est la place du bien et du mal, selon que vous la leur faict es. Et si vous avez vescu un jour, vous avez tout veu ; un jour est égal à touts jours. Il n’y a point d’aultre lumière ny d’aultre nuict ; ce soleil, ceste lune, ces estoiles, ceste disposition, c’est celle mesme que vos ayeuls ont jouye et qui entretiendra vos arriere-nepveux.
Non alium vidêre patres, aliumve nepotes
Adspicicnt *.
Et au pis aller, la distribution et variété tic touts les actes de ma comédie se parfoumit en un an. Si vous avez prins garde au bransle de mes quatre saisons, elles embrassent l’enfance, l'adolescence, la virilité et la vieillesse du monde ; il a joué son jeu ; il n'y sçait aullre finesse que de recommencer; ce sera tousjours cela mesme.
Versamur ibidem, atqne Insumus usque 5.
Âlqne in te tua per vestigia volvitur annuit.
Je ne suis pas délibéré de vous forger aultres nouveaux passetemps :
>am tibt prmtreà quod machiner , invndamquc,
Quod placent, nihli eu : eadem sunl omnia semperi,
Faictes place aux aultres, comme d’aultres vous l’ont faicte. L’equalité est la première piece de l’équité. Qui se peult plaindre d’estre comprins où touts sont comprins? Aussi avez vous beau vivre, vous n’en rabbattrez rien du temps que vous avez à estre mort ; c’est pour néant ; aussi long temps serez vous en cest estât là que vous craignez, comme si vous estiez mort en nourrice :
(I) pourquoi vouloir multiplier dev jours que vous laisseriez perdre de même sans on mieux profiler? Lucrèce, III, 954.
(9) Vos neveux ne vcrroot.que ce qu'ont vu vos pères.
Maxil., 1,539.
(3- L'homme tourne toujours dans le corde qui l' enferme. LtCREce, III, 1093.
(4) L'année recommence sans cesse la rouiequ’eüc a parcourue. Virc., Géorgie.. Il, 403.
(3) Je ne puis rien trouver, rien produire de nouveau en votre faveur ; ce sont, ce seront toujours les mêmes plaisirs. Licrèce , III, 937.'