LIVRE I, ClUP. XIX
Licet quoi vit vivendo vincere se cia.
Mort œiema tamen nihilomlnùt ilia manebii
Et si vous metlray en tel poinct, auquel vous n’aurez aulcun mescontentemcnt ;
In ver A neteis nullum fore morte alium le,
Qui pottit vivut llbi le lugere peremptum,
Stansque jacenlem * ?
ny ne désirerez la vie que vous plaignez tant ;
Sec tibi enim quitquam ttwi se, vtiamque requlrit.
Sec detiderium noslrl vos afflclt ullum(I) * 3 4.
La mort est moins à craindre que rien, s'il y «voit quelque chose de moins que rien ;
Mulio. . . . mortem minât ad nos eue putandum,
Si minât eue potetiquam quod ni hit eue vidcmusi,;
elle ne vous concerne ny mort ny vif ; vif, parce que vous estes; mort, parce que vous n’estes plus. Davantage, nul ne meurt avant son heure ; ce que vous laissez de temps n’estoit non plus voslre que celuy qui s'est passé avant vostre naissance et ne vous touche non plus.
J! etpice enlm, quùm nil ad not anteacta vetustas T emporit ceiernl fueril s.
Où que vostre vie finisse, elle y est toute. L’utilité du vivre n’est pas en l'espace ; elle est en l’usage ; tel a vescu longtemps, qui a peu vescu . Attendez vous y pendant que vous y estes ; il gist en vostre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vescu. Pensiez vous jamais n’arriver là où vous alliez sans cesse? encorcs n’y a il chemin qui n’avt son issue. Et si la compagnie vous peult soulager, le monde ne va il pas mesme train que vous allez?
..... Omnia le, il là perfunctà, tequrntur k.
Tout ne branslc il pas vostre branslc? -y a il chose qui ne vieillisse quand et vous? mille hommes, mille animaux et mille aultres créa-
(I) Vivez autant de siècles que vous voudrez, la mort, après cette longue vie, uco restera pas moins éternelle. Lccnixt, ni. Ht».
(S) Ne savez- voit» pas que la mort ne laissera pas subsister un autre vous-memc, qui puisse, vivant, gémir sur votre trépas et pleurer debout sur votre cadavre? i.icntcr., III, 80#.
{3) Alors nous ne nous inquiétons ni de b vie ni de nous-
memes ; alors il ne nous reste aucun regret de l'existence.
Ixcatcic, 111,93*, U35.
(4) Lrutixc, IU, 930. La phrase précédente est b traduction de ces deux ver».
(5) Considérez les siècles sans nombre qui nous ont précédés ; ne sont-ils pas pour nous corn me s’ils Savaient jamais été? Lichèce, III, tas.
(6, Les races futures vont voit? suivre, U enfccr., ni, 081.
turcs meurent en ce mesme instant que vous mourez.
N'am nos nulla diem, neque nociem anrora tequvia eu,
Quœ non audierit mlxiot vagilibut œgrit
Ploratut, mords comiiet et funerls alri *.
A quoy faire y reculez vous, si vous ne pouvez, tirer arriéré ? Vous en avez assez veu qui se sont bien trouvés de mourir, eschevant*par là des grandes misères ; mais quelqu’un qui s’en soit mal trouvé, en avez vous veu ? si est ce grand’ simplesse de condcmner chose que vous n’avez esprouvée ny par vous, ny par aultre. Pourquoy te plains tu de moy et de ta destinée? Te faisons nous tort? Est ce à toy de nous gouverner ou à nous toy? Encorcs que ton aage ne soit pas achevé, ta vie l'est; un petit homme est homme entier comme un grand ; ny les hommes nv leurs vies ne se mesurent à l'aulne. Chiron refusa l'immortalité, informé des conditions d’icelle par le dieu mesme du temps et de la durée, Saturne son pere. Imaginez, de vrav, combien seroit une vie perdurable moins supportable à l'homme et plus pénible que n’est la vie que je luy ay donnée5. Si vous n’aviez la mort, vous me mauldiriez sans cesse de vous en avoir privé ; j’y ay à escient mesié quelque peu d’amertume pour vous empescher, vcoyant la commodité de son usage, de l’embrasser trop avidement et indiscrètement. Pour vous loger en ceste modération, ny de fuir la vie, ny de refuir à la mort, que je demande de vous, j’ay temperé l’une et l’aultre entre la douceur et l’aigreur. J’apprins à Thaïes, le premier de vos sages, que le vivre et le mourir estoit indifferent ; par où, à celuy qui luy demanda pourquoy doneques il ne mouroit, il respondit très sagement : Pource qu'il est indiffèrent*. L’eau, la terre, l’air et le feu et aultres membres de ce mien bastiment, ne sont non plus instruments de ta vie qu'instrumrnts de ta mort. Pourquoy erainstuton dernier jour? il ne conféré non plus à ta mort que chascun des aultres ; le dernier pas ne faict pas la lassi-
(f) Jamais l'aurore, jamais b sombre nuit n'oni visité ce globe sait» entciKlre à la fols rl les ms plaintifs de l'eu huer au berceau et 1rs sanglots de b douleur éploree auprès d'uu cercucU. Licntct, V, 579.
(*) Esquivant, évitant. E. J.
(3) Si nous riions immortels, .nous serions dés êtres très
misérables Si Ton nous offrait l'immortalité sur b terre,
qui cst-cc qui voudrait accepter ce triste présent ? etc. Ilots -
I SEAL, Emile, liv. U.
I (4: biooLME Lierce, 1,35. C.
tude, il la déclara. Touts les jours vont à la mort ; le dernier j arrive*.» Voy àlcsbonsadvortissemenls de noslre mere nature.
Or j’ai pensé souvent d'où venoit cela, qu’aux guerres le visage de la mort, soit que nous la veoyions en m us ou en aul.ruy, nous semble sans comparaison moins effroyable qu’en nos maisons (aultrement ce seroit une armée de médecins et de pleurars) ; cl, elle estant tousjours une, qu’il y ait toutesfois beaucoup plus d’asseuranee parmy les gents de village et de basse condition qu'es aultres. Je crois, à la vérité, que ce sont ces mines et appareils effroyables deqttoynous Fentournons qui nous font plus de peur qu’elle: une toute nouvelle forme de vivre; les cris des mères, des femmes et des enfants; la visitation de personnes estonnées et transies; l’assistance d’un grand nombre de valets pasles et esplorés; une chambre sans jour ; des cierges allumés; nostre chevet assiégé de médecins et de prescheurs; somme, tout horreur et tout effroy autour de nous; nous voylà dcsja ensepvelis et enterrés. Les enfants ont peur de leurs amis mesmes quand ils les veoyent masqués; aussi avons nous(I) * * 4 (S). Il fault oster le masque aussi bien des choses que des personnes ; osté qu’il sera, nous ne trouverons au dessoubs que ceste mesme mort, qu’un valet ou simple chambrière passèrent dernièrement sans peur. Heureuse la mort qui oste le loisir aux apprests de tel équipage !
CHAPITHE XX.
De la force de F imagination.
Fortis imaginalio general rasum s, disent les clercs.
Je suis de ceulx qui sentent très grand elTort de l'imagination; ehascun en est heurté, mais aulcuns en sont renversés. Son impression me perce, et mon art est de luy eschapper, par faulte de force à luy résister. Je vivroy de la seule assistance de personnes saines et gayes ; la
(I) Tout ce tfwrours de ta «attire cal tmtie de UtCakCK, tll, tM5, jtoqu'â la Bit du livre. Ccadmifeœtparuteii seul traduites
de Sr.ti.uix, Epi.tr. lâu; le traité du ntCuir |ttrilOMiplie de firrvitale t II® a fuurui aussi â Montaigne quelque» imitation». J. V.L.
Celle idée et cette de la ptira*e suivante appartiennent 5
SfcieocE, eptn. st. c.
(S) « eue imagination torte produit l'événement même, » {Usent tes savants, les gens ItaMles.
veue des angoisses d’aultruy m’angoisse mate richement, et a mon sentiment souvent usurpé le sentiment d’un tiers ; un tousseurconlinuel irrite mon poulmon et mon gosier; je visite plus mal volontiers les malades auxquels le debvoir m’intéresse que ceulx auxqui Ls je m’attends moins et que je considéré moins; je saisis le mal que j’esludie et le couche en moy. Je ne trouve pas est range qu’elle donne et les liebvres et la mort à ceulx qui la laissent faire et qui luy applaudissent. Simon Thomas estoit un grand médecin de son temps; il me souvient que, me rencontrant un jour à Toulouse, chez un riche vieillard pulmonique, et traictant avec luy des moyens de sa guérison, il luy dict que c’en estoit l’un de me donner occasion de me plaire en sa compaignie; et que, fichant ses vpux sur la freseheur de mon visage, et sa pensée sur ceste alaigresse et vigueur qui regorgeoit de mon adolescence, et remplissant touts ses sens de cest estât llorissant en quoy j’estoy, son habitude s’en pourvoit amender; mais il oublioit h dire que la mienne s’en pourrait empirer aussi. Gallus Yibius banda si bien son ame à comprendre l’essence et les mouvements de la folie, qu’il empoi ta son jugement hors de son siégé, si qu’oneques puis il ne l’v peut remettre, et se pouvoir vanter d’estre devenu fol par sagesse*. 11 y en a qui de frayeur anticipent la main du bourreau; et eduy qu’on desbandoit pour luy lire sa grâce se trouva raide mort sur l’eschaffaud, du seul coup de son imagination. Nous tressuons, nous tremblons, nous paslissons et rougissons aux secousses de nos imaginations; et, renversés dans la plume, sentons nostre corps agité à h ur bransle, quclquesfois jusques à en expirer ; et la jeunesse bouillante s’escltauffe si avant en son hamois, toute endormie, qu’elle assouvit èn songe ses amoureux désirs:
VI, quasi Iransaclls sœpt amnibu' rebu', profundant
Fltnnlnis ingéniés pueius, tes unique cru en tau *.
Et encores qu’il ne soit pas nouveau de veoir crois! re la nuict des cornes à tel qui ne les avoit pas en se couchant ; toutesfois l’evenemenl de
(IlSfex. le rltéteur (Confror. 9, Ht. fl), de qui Moniaippie doit avoir pris re fût, ne dit point que Vihlu* Gallus |M-r<lit la raison ru idrliaui tic* comprendre l'essence île la folle, mais c.i s'appliquant, avec trop de contention d’esprit, àt en imiter le* mouvements. C.
(i> Lrc., IV, tü». Ces deux tcts expliquent ce que rient de dire Munuigne avec une liberté qu on ne pourrait supporter dans notre langue. E. I.