‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 61 sur 449 · LIVRE I, CHAP. XX · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XX

Cippus', roy d’Italie, est mémorable, lequel pour avoir assisté le jour, avec grande affection, au combat des taureaux, et avoir eu en sunge toute la nuict des cornes en la leste, les produisit en son front par la force de l'imagination. La passion donna au fils de Crœsus la voix que nature luy avoit refusée1. Et Anliochus print la flebvre par la beauté de Stratonice trop virement empreinte en son ame3. Pline dict avoir veu Lucius Cossitius de femme changé en homme le jour de ses nopccs*. Ponlanus et d'aultres racontent pareilles métamorphosés advenues en Italie ces siècles passés. Et, par véhément désir de luy et de sa niere,

Vola puer soleil, quœ frmlna vouerai , lphls1.

Passant à Vitry le François6, je peus veoir un homme que l’evesque de boissons avoit nommé Germain en confirmation, lequel touls les habitants de là ont cogneu et veu lille jusques a l’aagc de vingt deux ans, nommée Marie. Il estoit à ceste heure là fort barbu et vieil, et point marié. Faisant, dict-il, quelque effort en saultanl, ses membres virils se produisirent; et est encores en usage, entre les filles de là, une chanson, par laquelle elles s’entradvertissent de ne point faire de grandes emjambées de peur de devenir garçons, comme Marie Germain. Ce n’est pas tant de merveille que ceste sorte d’accident se rencontre frequent ; car, si l’imagination pcult en telles choses, elle est si continuellement et si vigoreusement attachée à ce subjcct que, [tour n’avoir si souvent à reeheoir en mesme pensée et aspreté de desir, elle a meilleur compte d’incorporer, une fois pour toutes, ceste virile partie aux filles.

Les uns attribuent à la force de l’imagination les cicatrices du roy Dagobert et de sainct François. On dict que les corps s’en enlèvent,

(•) PLtvt, XT, 88; Val. \u\imk, V;6. Clppu«, prélpur romain, n't'lail | >.• - roi d'Italie; niai* h» devins avabul pi Édit qu’il le devk'ndroii s'il mitmii à Rome: il aima mieux. s'exiler. J. V. L. <8 IlEKoiMJie, (, 85. J. V. L.

(3; Lcciks, Traite de la Dresse de Syrie. C.

(4) Pline, Ilist. nat., VII, 4. C.

(5) Jpliis pa>a garçon k» vœux qu'il fit purdle.

Ovide, Jf et., IX, 7!»3.

(61 Au mois de septembre <580. Dam le Voyage de Montaigne, voyez à la fln de ce volume, il est parlé de Marie Germain, et on y lit ce» mots : « Nous ne U* secumes veoir, parce qu’il esloil au village. » Il y est dit aussi que ce fut l'évèquc de châtain, le cardinal de Leuoucourt, qui lui douua te uom dc Gcrmain. J. V. L.

telle fois, de leur place ; et Celsus recite d’un presbtre qui ravissoit son ame en telle extase que le eorps en demouroit longue espace sans respiration et sans sentiment. Sainct Augustin en nomme un aultre 1 à qui il nefalloit que faire ouïrdeseris lamentables et plainctifs; soubdain il defailloit, et s’emportoit si vifvement hors de soy qu’on avoit beau le tempester et hurler, et le pincer, et legriiler.jusquesàec qu’il feust ressuscité : lors, il disoit avoir ouï des voix, mais comme venants de loing, et s’appercevoit de ses eschauldures et meurtrissures. Et, que ee ne feust une obstination apostée contre son sentiment, cela le montroit, qu’d n'avoit ce pendant uy pouls ny haleine.

Il est vrai semblable que le principal crédit des visions, des enchantements et de tels effects extraordinaires, vienne de la puissance de l’imagination, agissant principalement contre les antes du vulgaire, plus molles ; on leur a si fort saisi la creance qu’ils pensent veoir ce qu'ils ne veoyent pas.

Je suis encores en ce double, que ces plaisantes liaisons *, dequoy nostre monde se veoid si entravé qu’il ne se parle d’aultre chose, ce sont volontiers des impressions de l’apprehension et de la crainte : car je sçais, par expérience, que tel.de qui je puis respondre comme de mov mesme, en qui il ne pouvoit clieoir souspeçon aulcun de foiblesse et aussi peu d'enchantement, ayant ouï faire le conte à un sien compaignon d'une défaillance extraordinaire en quoy il estoit tumbé, sur le poinct qu’il en avoit le moins de besoing, se trouvant en pareille occasion, l’horreur de ce conte luy veint à coup si rudement frapper l’imagination qu'il encourut une fortune pareille; et de là en hors feut subject à y reeheoir, ce vilain souvenir de son inconvénient le gourmandant et tyrannisant. Il trouva quelque rcmede à ceste rcsverie par une aultre resverie; c’est que advonant. luy mesme et preschant avant la main ceste sienne subjeclion, la contention de son ame se soulageoit sur ce que, apportant ce mal comme attendu, son obligation en amoindrissoit et luy en poisoit moins. Quand il a eu loy, à son chois ( sa pensée desbrouillée et desbandée, son corps se trouvant en son deu ), de le faire lors pre-

II) C»l Itriltnins. Br Clrll. Bri, XIV, Si

(8) C'esl-à-dire nonnnents ti’nji tille t tes. H y’* dar» l'édiliou de 1588,/crf. 35, cci plaisantes liaisons des mariages. C.

mierement tenter, saisir, et surprendre à la eognoissancc d’aultruv, il s'est guari tout net. A qui on a esté une fois capable, on n’est plus incapable, sinon par juste foiblesse. Ce malheur n’est à craindre qu'aux entreprinses où nostre ame se trouve oultrc mesure tendue de désir et de respect, et notamment où les commodités se rencontrent improuveues et pressantes : on n’a pas moyen de se r’avoir de ce trouble. J’en sçais à qui il a servv d’y apporter le corps mesme, demy rassasie d’ailleurs, pour endormir l’ardeur de ceste fureur, et qui, par l’aage, se trouve moins impuissant de ce qu’il est moins puissant; et tel aultre à qui il a servy aussi qu’un amy l’ayt asseuré d’estre fourni d’une contrebattcrie d’enchantements certains à le préserver. Il vault mieulx que je die comment ce feut.

Un comte de très bon lieu, de quij’estois fort privé, se mariant avecqucs une belle dame qui avoit esté poursuyvie de tel qui assistoit à la feste, mettoit en grande peine ses amis; et nomméement une vieille dame sa parente, qui presidoit à ces nopces et les faisoit chez, elle, craintifve de ces sorcelleries qu’elle me feit entendre. Je la priay de s’en reposer sur moy. J ’avoy de fortune en mes coffres certaine petite pièce d’or platte, où estoient gravées quelques figures celestes contre le coup du soleil, et pour oster la douleur de teste, la logeant à poinctsur la cousturedu test ; et pour l’v tenir elle estoit cousue à un ruban propre à rattacher soubs le menton ; resverie germaine à celle de quoy nous parlons. Jacques Peletier *, vivant chez moy, m’avoit faict ce présent singulier. J’advisay d’en tirer quelque usage, et dis au comte qu’il pourroit courre fortune comme les aultres, ayant là des hommes pour luy en vouloir prester une; mais que hardiment il s’allast coucher; que je luy ferois un tour d'amy, et n’espargnerois à son bcsoing un miracle qui estoit en ma puissance, pourveu que sur son honneur il me promeist de le tenir très fidèlement secret : seulement, comme sur la nuict on iroit luv porter le resveillon, s’il luy estoit mal allé, il me feist un tel signe. Il avoit eu l’ame et les aureillcs si battues qu’il se trouva

111 MCdwHn célébré d u temps de Mnnuilgne. Il publia dlvur, ouvrages du mederine n quelques poésies asseï faibles qui urenl Imprimées 4 Paris en 1517. Il inuuml en lüM.âgddcGS ans. rouet Mccrou, lom. XXI. A. D.

lié du trouble de son imagination, et me feit son signe à l’heure susdictc. Je luy dis lors à l’aureille qu’il se levast, soubs couleur de nous chasser, et prinst en se jouant la robbede nuict que j’avoy sur moy ( nous estions de taille fort voysine ), et s’en vestist tant qu’il auroit exécuté mon ordonnance, qui feut, quand nous serions sortis, qu’il se retirast à tumber de l’eau, dict trois fois telles paroles, et feist tels mouvements ; qu’à chascune de ces trois fois il ceignist le ruban que je luy mettois en main, et coucbast bien soigneusement la médaillé qui y estoit attachée sur ses roignons, la figure en telle posture : cela faict, ayant, à la derniere fois, bien estreinct ce ruban pour qu’il ne se peust ny desnouer ny mouvoir de sa place, qu’en toute asseurance il s’en retournast à son prix faict *, et n’oubliast de rejecter ma robbe sur son lict, en maniéré qu’elle les abriast* touts deux. Ces singeries sont le principal de l’elïect ; nostre pensée ne se pouvant desmcsler que moyens si estranges ne viennent de quelque abstruse science : leur inanité leur donne poids et reverence. Somme, il feut certain que mes characteres se trouvèrent plus veneriens que solaires, plus en action qu’en prohibition. Ce feust une humeur prompte et curieuse qui me convia à tel effect, esloingné de ma nature. Je suis ennemy des actions subtiles et feinctes ; et hay la finesse, en mes mains, non seulement récréative, mais aussi proutilablc : si l'action n’est vicieuse, la route l’est.

Amasis, roy d’Ægypte, espousa Laodice, très belle fille grecque : et luy, qui se monstroit gentil compaignon par tout ailleurs, se trouva court à jouir d’elle, et menaça de la tuer, estimant que ce feust quelque sorcière. Comme es choses qui consistent en fantasie, elle le rejecta à la dévotion, et ayant faict ses vœux et promesses à Venus, il se trouva divinement remis dès la première nuict d’après ses oblations et sacrifices’. Or elles ont tort de nous recueillir de ces contenances mineuses, querelleuses et fuyardes, qui nous esteignent en nous allumant. La bru de Pvthagoras * disoit que la

[I) A ton affaire, ft ta betoqnr.

lij Cotivrti. Vieux mot, remplacé par le mol abriter^

i3; Hérodote, 11, 181. Hérodote dit «pièce fui Laodice ou Ladice «pii offrit ors vœux cl ces sacrifice* & Vénus. C.

(Il Montaigne a voulu parler de Tliéano, fameuse pythagori .

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