‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 62 sur 449 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

femme qui couche avecqucs un homme doibt, avecqucs sa cotte, laisser quand et quand la honte, et la reprendre avecques sa cotte. L’amc de l’assaillant, troublée de plusieurs diverses alarmes, se pert ayséement : et à qui l’imaginationa foict une fois souffrir ccsle honte ( et elle ne la faict souffrir qu'aux premières accointances, d’autant qu'elles sont plus ardentes et aspres, et aussi qu’en ceste première cognoissance qu’on donne de sov, on craint beaucoup plus de faillir ), ayant mal commencé, il entre en liebvrc et despit de cest accident, qui luy dure aux occasions sui vantes.

les mariés, le temps estant tout leur, ne doibvent nv presser ny taster leur entreprise, s’ils ne sont prests : et vault mieux faillir indécemment à estrener la couche nuptiale, pleine d’agitation et de fiebvre, attendant une et une aultre commodité plus privée et moins alarmée, que de tumber en une perpétuelle misere, pour s’estre estonné et desesperé du premier refus. Avant la possession prinse, le patient se doibt, à saillies et divers temps, legierement essayer et offrir, sans se picquer et opiniastrer à se convaincre definitivement soy mesme. Ceulx qui sçavent leurs membres de nature dociles, qu’ils se soignent seulement de contrepiper leur fantasie.

On a raison de remarquer l’indocile liberté de ce membre, s’ingérant si importunéement lors que nous n’en avons que faire, et defaillant si importunéement lors que nous en avons le plus affaire, et contestant de l’auctorité si impérieusement avecques nostre volonté , refusant avecques tant de fierté et d’obstination nos sollicitations et mentales et manuelles. Si toutesfois, en ce qu’on gourmande sa rébellion, et qu’on en tire preuve de sa condemnation, il m’avoit payé pour plaider sa cause, àl'adventurc mettroisje ensouspeçon nos aultres membres ses compaignons de luy estre allé dresser, par belle envie de l’importance et douleeur de son usage, ceste querelle apostée, et avoir, par complot, armé le monde à l’enconstre de luy, le cltargeant malignement, seul, de leur faultc commune : car je vous donne à penser s’il y a une seule des parties de nostre corps qui ne *re-

cîemv, qui était la (mime et non la helle-Olle do Pjiliagore. Telle est la remarque de Coste, d'après Ménagé, ad Dio-jn. Lacrt., loro. H, p. &*), col. S. On trouve la metne pensée dans Hérodote, I, 8. J. V, L.

Honaisn.

fuse à nostre volonté souvent son operation, et qui souvent ne s’exerce contre nostre volonté. Elles ont chascune des passions propres.qui les esvcillent et endorment sans nostre congé. A quantde fois tesmoignent les mouvements forcés de nostre visage les pensées quenous tenions secrettes, et nous trahissent aux assistants ! Ceste mesme cause qui anime ce membre anime aussi, sans nostre sceu, le cœur, le poulmon et le pouls ; la veue d’un objet agréable rcspandant imperceptiblement en nous la flamme d’une esmotion liebvreuse. N’y a il que ces muscles et ces veines qui s’eslevent et se couchent sans l’adveu non seulement de nostre volonté, mais aussi de nostre pensée ? nous ne commandons pas à nos cheveux de se hérisser et à nostre peau de frémir de désir ou de crainte; la main se porte souvent où nous ne l’envoyons pas ; la langue se transit, et la voix se fige à son heure ; lors mesme que, n'ayant de quoy frire, nous le luy détiendrions volontiers, l'appétit de manger et de boire ne laisse pas d’esmouvoir les parties qui luy sont subjectos, ny plus ny moins que cest aultre appétit, et nous abandonne de mesme hors de propos, quand bon luy semble ; les utils qui servent à deschargcr le ventre ont leurs propres dilatations et compressions, oultre et contre nostre advis, comme ceulx cy destinés à descharger les roignons. Et ce que, pour auetoriser la puissance de nostre volonté, sainct Augustin1 allégué avoir veu quelqu’un qui commandoità son derrière autant de pets qu’il en vouloit, et que Vives son glossateur enchérit d’un aultre exemple de son temps, de pets organisés, suyvants le ton des voix qu’on leur prononceoit, ne suppose non plus pure l’obéissance de ce membre ; car en est il ordinairement de plus indiscret et luniultuairc? joinct que j’en comtois un si turbulent et revesche, qu’il y a quarante ans qu’il tient son maistre à peter d’une haleine et d'une obligation constante et irremittente, et le mene ainsin à la mort. Et pleust à Dieu que je ne le sccusse que par les histoires, combien de fois nostre ventre, par le refus d’un seul pet, nous mène jusques aux jiortes d’une mort tr. s angoiseuse ! et que l’empereur 3 qui

(Il Voyez de Ciiu. DH, XIV, *», « le comraenialre de Vivé» sur ce passage. C.

Claude, cinquième empereur romain. Mais Suétone IClattd., c. 5a) rapporte seulement que Claude avait eu dessein d'autoriser cette liberté par un (HliL c.

nous donna liberté de peter par tout nous en eusl donné le pouvoir! Mais nostre volonté, pour les droirts de qui nous mettons en avant ce reproche, combien plus vraysemblablement la pouvons nous marquer de rébellion et sédition par son desreglement et désobéissance ? Veult elle toujours ce que nous vouldrions qu’elle voulsist? ne veult elle pas souvent ce que nous luy prohibons de vouloir, et à nostre évident dommage ? se laisse elle non plus mener aux conclusions de nostre raison? Enfin, je dirov pour monsieur ma partie, que plaise à considérer qu’en ce faict sa cause estant inséparablement conjoincle à un consort, et indistinctement, on ne s'addresse pourtant qu’àluy, et par les arguments et charges qui ne peuvent appartenir à son dict consort : car l'effet d’iceluy est bien de convier inopportunéement parfois, mais refuser, jamais; et de convier encoreslacitemcntetquiciement : partant se veoid l’animosité et illégalité manifeste des accusateurs. Quov qu’il en soit, protestant que les advocats et juges ont beau quereller et senteneier, nature tirera ce pendant son train; qui n’auroit faict que raison, quand elle aurait doué ee membre de quelque particulier privilège; aticteur du seul ouvrage immortel des mortels : ouvrage divin, selon Socrates; et amour, désir d’immortalité et daimon immortel luy mestne.

Tel, à l’adventure, par cest effect de l’imagination, laisse icy les escrouelles que son compaignon reporte en Espaigne. Voylà pourquoy, en telles choses, l’on a aecoustumé de demander une ame préparée. Pourquoy practiquent les médecins avant main la creance de leur patient avecques tant de faulses promesses de saguarison.si ce n’est à fin que IVffertde l’imagination supplée l’imposture de leur apozeme? ils sçavent qu’un des maislres de ce mesticr leur a laissé par escript qu’il s’est trouvé des hommes à qui la seule veue de la médecine faisoit l’operation. Et tout ce caprice m’est lumbé présentement en main, sur le conte que me faisoit un domestique apotiqmire de feu mon pere, homme simple et Souysse, nation peu vaine et mensongiere, d’avoir cogneu longtemps un marchand, à Toulouse, maladif et subject à la pierre, qui avoit souvent besoing de clystcres, et se les faisoit diversement ordonner aux médecins selon l’occurrence de son mal ; apportés qu’ils estoyent, il n’y avoit rien obmis des formes accoustumées ; ‘

souvent il tastoit s’ils estoyent trop chauds ; le voylà couché, renversé, et toutes les approches faictes, sauf qu'il ne s'y faisoit autcune injection. L’apotiquaire relire après ceste cerimonie, le patient accommode comme s’il avoit véritablement prins le clysierc, il en sentoit pareil effect à ceulx qui les prennent. Et si le médecin n’en treuvoil l'operation suffisante, il lui en donnoit deux ou trois aultres de mesme forme. Mon tesmoing jure que, pour espargner la despense (car il les payoit comme s'il les oust reccus), la femme de ce malade ayant quelquesfois essayé d’y faire seulement mettre de l'eau tiede, l'efTect en descouvrit la fourbe ; et, pour avoir trouvé ceulx là inutiles, qu’il faulsit revenir à la première façon.

Une femme, pensant avoir avalé une espingle avecques son pain, crioil cl se lormentoit comme ayant une douleur insupportable au gosier, où elle pensoit la sentir arrestee; mais parce qu’il n’y avoit ny enfleuro ny alteration par le dehors, un habile homme ayant jugé que ce n’estoit que fantasie et opinion, prinse de quelque morceau de pain qui l’avoit picquée en passant, la feit vomir, et jeeta à la desrobée dans ce qu’elle rendit une espingle tortue. Cette femme, cuidant l'avoir rendue, se sentit soubdain deschargée de sa douleur. Je sçay qu’un gentilhomme, ayant traieté chez luy une bonne compaignie, se vanta trois ou quatre jours après, par maniéré de jeu (car il n’en estoil rien), de leur avoir faict manger un chat en paste ; dequoy une damoiselle de la troupe print telle horreur, qu’en estant tombée en un grand desvoyemcnl d'estomac et fiebvre, il feut impossible de la sauver. Les bestes mesmes se veoyent, comme nous, subjectes à la force de l’imagination; tesmolngs les chiens qui se laissent mourir de dueil de la perte de leurs maislres; nous les veoyons aussi apper et trémousser en songe ; hennir les chevaulx et se débattre.

Mais tout cery se peult rapporter à l’cstroicte cousture de l’esprit et du corps s’entrecommuniquants leurs fortunes; c’est aultre chose que l’imagination agisse quelquesfois non contre son corps seulement, mais contre le corps d’aultruv . Et tout ainsi qu’un corps rejecte son mal à son voysin, comme il se veoid en la peste, en la verollc et au mal des yeulx, qui se chargent de l’un à l'aultre :

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