‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 63 sur 449 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Mm spectani ocult Itrtot, lœdimtur et Ipit ;

Mulloque ctirporlbtii Irantltfone nocent1 * 3 ;

pareillement l’imagination, esbranlée aveeques vetiemence, esluncc des traits qui puissent offenser l’objecl eslrangier. L’antiquité a tenu de certaines femmes en Scythie, qu’animées et courroucées contre quelqu'un, elles le tuoient du seul regad. Les tortues et les aul uches couvent leurs œufs de la seule veue, signe qu’ils y ont quelque vertu ejaeulatrice. Et quant aux sorciers, on les dict avoir des yculx offensifs et nuisants :

[fescio qitts teneros ocultis mihi fascinai ognos *.

Ce sont pour mov mauvais respondants que magiciens. Tant il y a que nous veoyons par expérience les femmes envoyer, au co ps des enfan s qu’elles portent au ventre, des marques de b urs fantasies; tesmoing celle qui engendra le more; et il feut présenté à Charles, roy de Uolieme et empereur, une fille d’auprès de Pise, toute velue et hérissée, que sa mere disoit avoir esté ainsi conceue à cause d’une image de sainet Jean-Baptiste pendue en son liet.

Des animaulx il en est de mesme; tesmoings les brebis de Jaeob, et les perdris et lievres que la neige blanchit aux monlaignes. On veit dernièrement cher moi un chat gu ‘slant un oyseau au hault d’un arbre, et, s’estants fichés la veue ferme l’un contre l'aultre quelque espace de temps, l’ovseau s’est re laissé cheoir comme mort entre les pattes du chat, ou enyvré par sa propre imagination, ou attiré par quelque force attractive du chat . Ceulx qui aiment la volerie ont oui faire le conte du faulconnier, qui, arrestant obstinéement sa veue contre un milan en l’air, gageoit, de la seule force de sa veue, le ramener contrebas, et le faisoit, à ce qu'on dict; car les histoires que j’emprunte, je les renvoyé sur la conscience de ceulx de qui je les prens. Les discours sont à moy, et se tiennent par la preuve de la raison, non de l’experience ; chascun y peull joindre ses exemples, et qui n’en a point, qu’il ne laisse pas de croire qu’il en est assez, veu le nombre et variété des accidents. Si je ne comme5 bien, qu'un aullre comme pour moy.

(I) En regardant dos you\ malados, 1rs yeux lo dovionnont eu\-in£mos ol lo*i maux ,«o rmninuiiiquont «ouvont d'un corjis à l'autre, ovin»:, do Htmtdto ajnoris,\. 613.

(â,i Je ne sa!» quel malin regard cusorcelle mes tendres agneaux. Y me., tetog., DI. 1(0.

(3) J'ai trouva, dans une des dernières éditions de Montaigne ;

Aussi en l’esiude que je traicte de nos mœurs et mouvements, les tesmoignages fabuleux, pourveu qu’ils soyent possibles, y servent comme les vrais; advenu ou non advenu, à Home ou à Paris, à Jean ou à Pierre, c'est tousjours un tour de l’humaine capacité, duquel je suis utilement advisé par ce récit. Je le veoy , et en fay mon proufit, esgalement en umbre qu'en corps ; et aux diverses leçons qu’ont souvent les histoires, je prens à me servir de celle qui est la plus rare et mémorable. Il y a des aueteurs desquels la fin, c’est dire les événements, la mienne, si j’y sçavois arriver, seroit dire sur ce qui peult advenir. Il est justement permis aux escholes de supposer des similitudes, quand ils n’en ont point ; je n’en fay pas ainsi pourtant, et surpasse de ce costé là en religion superstitieuse toute foy historiale. Aux exemples que je tire céans de ce que j’ay leu, ouï, filet eu dict, je me suis deffenru d’oser altérer jusques aux plus legieres et inutiles circonstances; ma conscience ne falsifie pas un iota ; mon inscience, je ne sçay.

Sur ce propos, j’entre par fois en pensee qu’il puisse assez bien convenir à un théologien, à un philosophe, et telles gents d’exquise et exacte conscience et prudence, d’escrire l’Instoire. Comment peuvent ils engager leur foy sur une foy populaire? comment respondre des pensées de personnes incogneues, et donner pour argent comptant leurs conjectures? Des actions à divers membres qui se passent en leur presence, ils refuseroient d’en rendre tesmoignage, assermentés par un juge, et n’ont homme si familier des intentions duquel ils entreprennent de pleinement respondre. Je tiens moins hazardeux d’escrire les choses passées que présentes : d’au'ant que l’escrivain n’a à rendre compte que d'une vérité empruntée.

Auleuns me convient d’escrire les affaires de mon temps, estimants que je les veoy d’une veue moins blecée de passion qu’un auhre, et de plus près, pour l’accès que fortune m'adonné aux chefs de divers partis. Mais ils ne disent pas que pour la gloire de Salluste je n’en prendroy pas la peine ; ennemy juré d'obligat ion, d'assiduité, de constance ; qu’il n’est rien si con-

Si je ne conte bien, qu’vn avUre conte pour moy ; nui h dan* touifs les plus anciennes il y a : il je ne comme bien, qu’un aullre connue pour moy; c'ffl-Wlrf, si j’ttt ptoie des exemple» qui ne conviennent pas exactement au sujet que je traite , qu’un autre y en substitue de plus com enabtes. C.

Ai

traire à mon si vie qu'une narration cstendue ; je me recouppe si souvent à faulte d’haleine; je n’ay ny composition ny explication qui vaille; ignorant, au-delà d’un enfant, des frases et vocables qui servent aux choses plus communes; pourtant av je prins à dire ce que je scay dire, accommodant la matière à ma force; si j’en prenois qui me guidas! , ma mesure pourrait faillir à la sienne; que, ma liberté estant si libre, j’eusse publié des jugements, à mon gré mesme et selon raison, illégitimes et punissables.

Plutarque nous dirait volontiers, de ce qu’il en a faict, que c’est l’ouvrage d’aultruy que ses exemples soyent en tout et par tout véritables; qu’ils soyent utiles à la postérité, et présentés d’un lustre qui nous esclaire à la vertu, que c’est son ouvrage. 11 n’est pas dangereux, comme tn une drogue mcdecinale, en un conte ancien, qu’il soit ainsin ou ainsi.

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