‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 64 sur 449 · CHAPITRÉ XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRÉ XXI

Le proufit de l'un est dommage de l'aultre.

Demadcs1, Athénien, condemnaunhommede sa ville qui faisoit mestierde vendre les choses necessaires aux enterrements, soubs tiltre de ce qu’il en demandoit trop de proufit, et que ce proufit ne luy pouvoit venir sans la mort de beaucoup de gents. Ce jugement semble estre mal prins, d’autantqu’il ne se faict aucun proufit qu’au dommage d’aultniy, et qu’à ce compte il fauldroit cnndemner toute sorte de gaings. Le marchand ne faict bien ses affaires qu’à la desbauche de la jeunesse ; le laboureur, à la cherté des bleds; l’architecte, à la ruine des maisons; les officiers de la justice, aux procès et querelles des hommes ; l’honneur mesme et practiquc des ministres de la religion se tire de nostre mort et de nos vices ; nul médecin ne prend plaisir à la santé de ses amis inesines, dit l’ancien comique grec , ny soldat à la paix de sa ville ; ainsi du reste. Et qui pis est, que chascun se sonde au dedans, il trouvera que nos souhaits intérieurs, pour la pluspart, naissent et se nourrissent aux despens d'aultruv. Ce que considérant, il m’est venu en fantasie, comme nature ne se desment point en cela de sa generale police ; car les physiciens tiennent que la naissance, nourrissement

(1} Stx-, de Bnteflclis, VI, 38, d’où presque lout ce chapitre a eic pris r„

et augmentation de cbasque chose est l’alteration et corruption d’une aultre :

Sum quodeumque suis mutatum finibus exil.

Continua hoc mors esi illtus, quod fuit anli 1 «

De la couslume, et de ne changer ayséement une loy receue.

Celuy me semble avoir très bien conceu la force de la couslume, qui premier forgea ce conte1, qu'une femme de village, ayant apprins de caresser et porter entre ses bras un veau dt s l’heure de sa naissance, et continuant tousjours à ce faire, gaigna cela par l’accoustumance, que, tout grand bœuf qu’il estoit, elle le portoit encore» ; car c’est, à la vérité, une violente et traistresse maistresse d’eschole que la coustume. Elle establit en nous, peu à peu, à la desrobée, le pied de son auclorité : mais, par ce doulx et humble commencement, l’ayant rassis et planté avec l’ayde du temps, elle nous descouvre lantost un furieux et tyrannique visage, contre lequel nous n’avons plus la liberté de baulser seulement les yeulx. Nous luy veoyons forcer, touts les coups, les règles de nature : Usus efficacissimus rerum omnium magisler \ J’en croy l’antre de Platon en sa République4 ; et les médecins, qui quittent si souvent à sonauctorité les raisons de leur art; et ce ray, qui par son moyen rangea son estomach à se nourrir de poison ; et la fille qu’Albert recite s’estre accoustumée à vivre d’araignées : et en ce monde des Indes nouvelles, on trouva des grands peuples, et en fort divers climats, qui en vivoient, en faisoient provision et les appastoient, comme aussi des saulterelles, formis, lézards, chauvesouris ; et feut un crapaud vendu six escus en une nécessité de vivres ; ils les cuisent et apprestent à diverses saulses : il en feut trouvé d'aultres ausquels

flj Un corps ne peut sortir de «a natuTC sans que ce qu‘il était ce «o d’être. Lie.., II, 751

il.' On trouve ce coule dans Stobée {Scrm. XXIX), qui le cite d'après Favorinus. Voy. aussi qcintilien, 1,0; Pétrone, c. as, et les Adages d'Erasme. J. V. L.

En tout, l'usage est le meilleur maître. Pline, Hat. hist., xxvi, a.

(I) Platon, République , VII, I, édit. d'Aldc, l. Il, p. 90; cdH. d’Henri Etienne, t. II, p. fi 14, A. Voyez les Pensées de Platon, bccnnde édition, pag. 98. J. V. L.

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