‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 65 sur 449 · LIVRE I, C H A P. XXII · texte numérisé non relu

LIVRE I, C H A P. XXII

nos chairs et nos viandes estaient mortelles et I Platon tansa un enfant qui jouoit aux noix.

venimeuses. Cunsuetudinis magna vis est : pernoetant r enatores in nive ; in montibus uri se patiunlur ; pugiles, castibus contusi, ne ingemiscunt quidcm '.

Ces exemples cstrangiers ne sont pas estranges, si nous considérons, ce que nous essayons(I) * * 4 ordinairement, combien l’aceoustumance liebcte nos sens. Il ne nous fault pas aller chercher ce qu’on dict des voysins des cataractes du Nil; et ce que les philosophes estiment de la musique eeleste, que les corps de ces cercles, estant solides, polis, et venants à se lescher et frotter l’un à l’autre en roulant, ne peuvent faillir de produire une merveilleuse harmonie, aux coupures et nuances de laquelle se manient les contours et changements des carottes des astres, mais qu’universcllement les ouïes des créatures de çà bas, endormies, comme celles des Ægyptiens, par la continuation de ce son, ne le peuvent apperccvoir, pour grand qu’il soit5 : les marcschaux, meulniers, armuriers, ne sçauroient demeurer au bruit qui les frappe, s’il les perceoit comme nous.

Mon collet de fleurs * sert à mon nez : mais, apres que je m’en suis vestu trois jours de suite, il ne sert qu’aux nez assistants. Cecy est plus estrange, que nonobstant des longs intervalles et intermissions, l’accoustumance puisse joindre et establir l'eflect de son impression sur nos sens, comme essayent les voysins des clochiers. Je loge chez moy en une tour, où, à la diane et à la retraicte, une fort grosse cloche sonne touts les jours l’Ave Maria. Ce tintamarre estonne ma tour mesme : et aux premiers jours me semblant insupportable, en peu de temps m’apprivoise de maniéré que je l’oy sans offense, et souvent sans m’en esveiller.

(I) Rien de plos puissant que l'habitude. Passer les nuits au milieu des neiges, te brûler dans les montagnes au plus ardent soleil, voilà la vie des ctiasscurs. Ces athlètes qui se meurtrissent à coups de reste ne poussent pas même un gémissement. Cic., Tusc. quœst. , II, 17.

(S. C’est-à-dire, nom (‘prouvons. Montaigne emploie souvent le root essayer dans ce sens-là. Comme essayent les voysins des clochiers, dit-il quelques lignes plus bas ; c'est-à-dire, comme

éprouvent les voisins des clochers. C.

(Xi Tout ce passage, depuis l’exemple des cataractes du Ifti, est imite tic Cicéron, Sonae de Scipion. Xoj. les fragments du Traite de la Republique , VI, II. i. V. L.

(I) C’est peut-être ce qu'on nommait collet de senteur, espèce de pourpoint de peau parfumée, 5 petites basques et sam inai»ch^5. c.

Il luy respondit : » Tu me tanses de peu de chose. — L’aecouslumanee, répliqua Plalcn, n’est pas chose de peu » Je trouve que nos plus grands vices prennent leur ply dès nostre plus tendre enfance, et que nostre principal gouvernement est entre les mains des nourrices. C’est passetemps aux mores de veoir un enfant tordre le col à un poulet et s’esbattre à blecer un chien et un chat : et tel pere est si sot de prendre à bon augure d’une ame martiale quand il veoid son fils gourmer injurieusement un paisan ou un laquay qui ne se deffend point ; et à gentillesse quand il le veoid affiner son compaignon par quelque malicieuse desloyauté et tromperie. Ce sont pourtant les vrayes semences et racines de la cruauté, de la tyrannie, de la trahison : elles se germent là; et s’tlevent après gaillardement, et profitent à force entre les mainsde la coustume. Et est une très dangereuse institution d’excuser ces vilaines inclinations par la foibiesse de l’aage et legiereté du subject : premièrement, c’est nature qui parle, de qui la voix est lors ;plus pure et plus naïfve qu’elle est plus grade et plus ncufve : secondement, la laideur de la piperie ne despend pas de ladiffcrence desescusauxespingles, elle despend de soy. Je treuve bien plus juste de conclure ainsi; «Pourqnoyne tromperoit ilaux escus puisqu’il trompe aux espingles ?» que comme ils font : « Ce n’est qu’aux espingles ; il n’auroit garde de le faire aux escus.» Il fault apprendre soigneusement aux enfants de haïr les vices de leur propre contexture, [et leur en fault apprendre la naturelle difformité, à ce qu’ils les fuyent non en leur action seulement, mais sur tout en leur cœur ; que la pensée mesme leur en soit odieuse, quelque masque qu’ils portent.

Je sçais bien que pour m’estre duict, en ma puérilité, de marcher tousjours mon grand et plain chemin, et avoir eu à contre cœur de mesler ny tricotterie ny finesse à mes jeux enfantins ( comme de vrav il fault noter que les jeux des enfants ne sont pas jeux, et les fault juger en eulx comme leurs plus sérieuses actions ), il n’est passetemps si legier où je n’apporte, du dedans et d’une propension naturelle

(1) Dioc. Laerce, 111, 38. Mais Diogéuc Lacrcc ne dit pas que la personne que Platon tança fût un enfant et qu'U jouât aux noix. Il dit qu’il jouait au dez ; ce <|ul rcud la réponse de Platon bleu pli s importante. C. . ..

et sans estude, une extreme contradietion à tromper. Je manie les chartes pour les doubles*, et tiens compte, comme pour lesdouhles doublons, lorsque legaigneret le perdre, contre ma femme et ma fille, m’est indiffèrent, comme lorsqu’il va de bon. En tout et par tout, il y a assez de mes seuls à me tenir en office; il n’y en a point qui me veillent de si près ny que je respecte p'us.

Je viens de veoir chez moy un petit homme natif de Nantes, nay sans bras, qui a si bien faeonné ses pieds au service que Iny* debvoient les mains qu’ils en ont, à la vérité, à demy oublié leur office naturel. Audemourant, il les nomme ses mains; il trenchc, il charge un pistolet et le lasche, il enfile son aiguille, il coud, il escrit, il tire le bonnet, il se peigne, il joue aux chartes et aux dez, et les remue avecques autant de dextérité que scauroit faire quelqu’aultre ; l’argent que je luy ay donné ( car il gaigne sa » ie à se faire veoir ), il l'a emporté en son pied, comme nous faisons en nostre main. J’en veis un aultre, estant enfant, qui manioit un’ espée à deux mains, et un’ hallebarde, du ply du col, à faulte de mains; les jectoit en l’air, et les reprenoit ; lanceoit une dague; et faisoit craqueter un fouet aussi bien que charrel ier de France.

Mais on descouvre bien mieulx ses elfects aux estranges impressions qu’elle faict en nos âmes, où elle ne treuvc pas tant de résistance. Que ne peult elle en nos jugements et en nos creances? y a il opinion si bizarre (je laisse à part la grossière imposture des religions, dequov tant de grandes nations et tant de suffisants personnages se sont veus envvrés; car ceste partie estant horsdcnos raisons humaines, il est plus excusable de s’y perdre, à qui n’y est extraordinairement esclairé par faveur divine ), mais d’aultres opinions, y en a il de si estranges qu’elle n’aye planté et estably par loix ès régions que bon luy a semblé? et est tr s juste reste ancienneexclaination : Non pudel phijsicum, id est sperulalorem venaloremque nalurce. ab animis consueludinc imbulii qutrrere teslimonium veritatis */

(1) le donhle était imp petite mnnmle de cuivre qui ne valait qu'un dntiblv denier; un doublon était une monnaie d'Espagne de la valeur d’une double pblule. K. J.

(SI Quelle boute fl un physjcbm, qui doit poursuivre sans re- Iflcbe ka secret» de la nature, d'allegucr, pour d» preuv e» de

J’estime qu’il ne tumbe en l’imagination humaine aulcune fantasiesi forcenée, qui ne rencontre l'exemple de quelque usage publicque, et par conséquent que nostre raison n’estave et ne fonde. Il est des peuples où on tourne le dos à celuy qu’on salue, et ne regarde l'on jamais reluv qu’on veult honnorer. Il en est où. quand le roy crache, la plus favorie des dames de sa court tend la main ; et, en aultre nation, les plus apparents qui sont autour de luy se baissent à terre pour amasser en du linge son ordure. Desrobbons icy la place d’un conte.

l'n gentilhomme franeois se mouchoit tousjoursde sa main, chose très ennemie de nostre usage : dcffcndant là dessus son faiel ( et est oit fameux en bons rencontres ), il me demanda quel privilège avoit ce sale excrement que nous allassions luy apprestant un beau linge délicat à le recevoir, et puis, qui plus est, à l'empaqueter et serrer soigneusement sur nous : que cela debvoit faire plus de mal au c.iur que de le veoir verser où que ce Trust, comme nous faisons toutes nos aultres ordures. Je Irouvay qu'il ne parloit pas du tout sans raison : et ni’avoit la coustume osté l’appercevance de ceste estrangelé, laquelle pourtant nous trouvons si hideuse, quand elle est récitée d’un aultre pals. I-es mirarles sont selon l’ignorance en quov nous sommes de la nature, non selon l’estre de la nature ; l’assuefaelion endort la veue de nostre jugement : les barbares ne nous sont de rien plus merveilleux que nous sommes à eulx, ny avecques plus d’occasion ; comme chascun advoueroit, si ebascnn sçavoit, apr, s s’eslre promené par ces loingtains exemples, se coucher sur les propres, et les conférer sainement. J-a raison humaine est une teincture infuse environ de pareil poids à toutes nosopinionset mteurs, de quelque forme qu’elles sov ent ; infinie en matière, infinie en diversité. Je m’en retourne.

Il est des peuples où, sauf sa femme et ses enfants, aulcun ne parle au roy que par sarhatane. En une mesme nation, et les vierges montrent à descouvert leurs parties honteuses, et les mariées les couvrent et cachent soigneusement. A quoy ceste aultre coustume qui est ailleurs a quelque relation; la chasteté n’y est en prix que pour le service du mariage; car les filles

In vérité, re qui n'e*l que prévention et coutume! Cic-, dr

Aat. deor., 1, 30. — Il y a dan» le texte prier r au lieu d equeerrrt.

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