‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 66 sur 449 · LIVRE I, CHAP. XXII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XXII

se peuvent abandonner à leur poste, et, engraissées, se faire avorter par médicaments propres, au veu d’un cbascun. Et ailleurs, si c’est un marchand qui se marie, touts les marchands conviés à la nopoe couchent avecques i’espousée avant luy ; et plus il y en a, plus a elle d’honneur et de recommandation de fermeté et de capacité; si un officier se marie, il en va de mesme; de mesme si c’est un noble; et ainsi des aultres : sauf si c’est un laboureur ou quelqu’un du bas peuple ; car lors c'est au seigneur à faire ; et si on ne laisse pas d'y recommander estroictement la loyauté pendant le mariage. 11 en est où il se veoid des bordeaux publics de masles, voire et des mariages; où les femmes vont à la guerre quand et leurs maris, et ont reng, non au combat seulement, mais aussi au commandement; où non seulement les bagues se portent au ne/., aux lèvres, aux joues, et aux orteils des pieds ; mais des verges d'or bien poisantes au travers des tettins et des fesses; où en mangeant on s’essuye les doigts aux cuisses, et à la bourse des genitoires, et à la plante des pieds; où les enfants ne sont pas heritiers, ce sont les freres et nepveux, et ailleurs les nepveux seulement, sauf en la succession du prince; où, pour régler la communauté des biens qui s’y observe, certains magistrats souverains ont charge universelle de la culture des terres et de la distribution des fruicls, selon le bcsoing d'un chascun; où l'on pleure la mort des enfants et festoye l’on celle des vieillards ; où ils couchent en des licts dix ou douze ensemble avec leurs femmes ; où les femmes qui perdent leurs maris par mort violente se peuvent remarier, les aultres non; où l'on estime si mal de la condition des femmes que l’on y tue les femelles qui y naissent, et achepte l’on, des vovsins, des femmes pour le besoing; où les maris peuvent répudier, sans alléguer aulcunecause; les femmes non, pour cause quelconque; où les maris ont loy de les vendre si elles sont stériles ; où ils font cuire le corps du très passé', et puis piler, jusques à ce qu’il se forme comme en bouillie, laquelle ils meslenl à leur vin et la boivent ; où la plus désirable sépulture est d'estre mangé des chiens; ailleurs, desoyseaux; où l’on croit que les âmes heureuses vivent en toute liberté en des champs plaisants, fournis de toutes commodités, et que ce sont elles qui font cest écho que nous oyons ; où ils combattent en l’eau et tirent seu-

rement de leors ares en nageant ; où, pour signe de suhjeclion, il faull haulser les espaules cl baisser la leste, et desebausser ses souliers quand on entre au logis du roy; où les eunuques, qui ont les femmes religieuses en garde, ont eneores le nez et les levres k dire', pour ne pouvoir estre aymés ; et les presbtres se crevent les yeulx pour accointer les da nions et prendre les oracles; où cbascun faict un dieu de ce qu’il luy plaist ; le chasseur, d’un lyon ou d’un regnard ; le pesoheur, de certain poisson; et des idoles de cliasque action ou passion humaine ; le soleil, la lune, et la terre sont les dieux principaulx ; la forme de jurer, c’est toucher la terre regardant le soleil; et y mange l’on la chair et le poisson orud ; où le grand serment, c’est jurer le nom de quelque homme irespassé qui a esté en bonne réputation au pais, touchant de la main sa tumbe ; où les eslrenes annuelles que le roy envoyé aux princes ses vassaux, touts les ans, c’est du feu ; lequel apporté, toutlevieil feu est esteint; et de ce feu nouveau, le peuple, despendant de ce prince, en doibt venir prendre cbascun pour soy, sur peine de crime de leze majesté; où, quand le roy, pour s’adonner du tout k la dévotion, se retire de sa charge, ce qui advient souvent, son premier suecesseur est obligé d'en faire autant, et passe le droict du royaume au troisiesme suecesseur; où l’on diversifie la forme de la police1, selon que les affaires semblent le requérir ; on dépose le roy, quand il semble bon; et luy substitue l’on des anciens k prendre le gouvernail de l’estât ; et le laisse l'on par fois aussi ès mains de la commune; où hommes et femmes sont circoncis et pareillement baptisés ; où le soldat qui, en un ou divers combats, est arrivé k présenter k son roy sept testes d’ennemis, est faict noble; où l’on vit soubs eeste opinion si rare et insociable de la mortalité des âmes; où les fertuncs s’accouchent sans plainetc et sans effroy; où les femmes, en l’une et l’aultre jambe, portent des grèves5 de cuivre; et, si un pouil les mord, sont tenues par debvoir de magnanimité de le remordre; et n’osent espouser, qu’elles n’ayent offert k leur ray, s’il le veut, leur pucellage; où l’on salue mettant le doigt k terre, et puis le haulsant vers

H) ne moins. C'est Je IA que venait l'ancien mut du palais, Uirc adiré, pièce adlrt'e ♦

(SJ Dm gonrrnrmrnf.

(3) Des bottines ou armures âe jambes,

le ciel ; où les hommes portent les charges sur la teste, les femmes sur les espaules ; elles pissent debout, les hommes accroupis; où ils envoyent de leur sang en signe d'amitié, et encensent, comme les dieux, les hommes qu’ils veulent honnorer; où non seulement jusques au quatriesme degré, mais en aulcun plus eslongné, la parenté n’est soufferte aux mariages; où les enfants sont quatre ans à nourrice, et souvent douze; et là mesme il est estimé mortel de donner à l'enfant à tetter tout le premier jour ; où les pcrcs ont charge du ehastiment desmasles, et les meres, à part, des femelles; et est le cltastiment de les fumer pendus par les pieds; où on faict circoncire les femmes; où l'on mange toutes sortes d’herbes sans aultre discrétion que de refuser celles qui leur semblent avoir mauvaise senteur ; où tout est ouvert, et les maisons, pour belles et riches qu'elles soyent, sans porte, sans fenestre, sans coffre qui ferme; et sont les larronsdoublement punis qu'ailleurs; où ilstuent les pouils avec les dents comme les magots, et trouvent horrible de les veoir escachcr soubs les ongles ; où l'on ne coupe en toute la vie ny poil ny ongle ; ailleurs, où l'on ne coupe que les ongles de la droicte, cculx de la gauche se nourrissent par gentillesse; où ils nourrissent tout le poil du costé droict tant qu’il peult croistre, et tiennent raz le poil de l’aultre costé; et en voysines provinces, celle icy nourrit le poil de devant, celle là le poil de derrière, et rasent l'opposite; où les peres prestent leurs enfants, les maris leurs femmes, à jouyr aux hostes, en payant; où on peult honnestement faire des enfants à sa mere, les pcrcs se mesler à leurs lilles et à leurs fils; où aux assemblées des festins ils s'entreprestent, sans distinction de parenté, les enfants les uns aux aultres; icy on vil de chair humaine; là c’est office de pieté de tuer son pere en certain aage; ailleurs les peres ordonnent, des enfants encores au ventre des meres, ceulx qu’ils veulent estre nourris et conservés, et ceulx qu’ils veulent estre abandonnés et tués ; ailleurs les vieux maris prestent leurs femmes à la jeunesse pour s’en servir; et ailleurs elles sont communes sans péché; voire, en tel pais, portent pour marque d’honneur autant de belles houppes frangées au bord de leurs robbes qu’elles ont accointé de masles. N’a pas faict la coustume encores une chose publique de femmes à part? leur a elle pas mis les armes à

la main? faict dresser des armées et livrer de* battailles? Et, ce que toute la philosophie ne peult planter en la teste des plus sages, ne l’apprend elle pas de sa seule ordonnance au plus grossier vulgaire? car nous sçavons des nations entières où non seulement la mort estoit mespriséc, mais festoyée; où les enfants de sept ans souffraient à estre fouettés jusques à la mort sans changer de visage; où la richesse estoit en tel mespris que le plus chestif citoyen de la ville n'eust daigné baisser le bras pour amasser une bourse d’escus. Et sçavons des régions très fertiles en toutes façons de vivres, où toulesfois les plus ordinaires mets et Ire plus savoureux, c’estoicnt du pain, du nasitort et de l’eau. Feit elle pas encores ce miracle en Cio, qu’il s’y passa sept cents ans sans mémoire que femme ny fille y cust faict faulte à son honneur*?

Et somme, à ma fantasie, il n’est rien qu’elle ne face ou qu’elle ne puisse; et avecques raison l’appelle Pindarus, à ce qu’on m’a dict, -la royne et empericre du monde*. •> Celuy qu’on rencontra battant son père, respondit que c’ostoit la coustume de sa maison ; que son père avoit ainsi battu son ayeul; son aveu), son bisaycul; et, montrant son fils: » Cestuy cy me battra quand il sera venu au terme de l’aage où je suis : » et le pi re, que le fils tirassoit et sabouloit emmy la rue, luy commanda de s’arrester à certain huis, car luv n’avo'.t traisné son père que jusques là; que c’estoit la borne des injurieux traictcinents héréditaires que les enfants avoient en usage de faire aux pi res, en leur famille. Par coustume, dit Aristote3, aussi souvent que par maladie, des femmes s’arrachent le poil, rongent leurs ongles, mangent des charbons et de la terre; et, plus par coustume que par nature, les masles se meslent aux masles.

les loix de la conscience, que nous disons naistre de nature, naissent de la coustume; chascun, ayant en vénération interne les opinions et mœurs approuvées et receues autour

(I) Ce» nombreux exempte» sont empruntes d’Eierodote, de Xénopbon, de Plutarque, de SeitusEiupiricus, de Valère Maxime et des ouvrages alors publics sur l'Amerique cl sur l’Asie. J. V. L.

(îl C'est ce que Pindarc a dit de b loi, N ïî «r» r «v $a<y iài l>; ,

Hérodote, III, 38. Mais Hérodote, ou citant ces paroles, donne aussi à le sciw de coutume. J..V. L. ,,

(5) Morale à Mcomaqtic, VU, 6. C.

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