LIVRE I, CHAP. XXII
de lay, ne s’en peult desprendre sans reinors, ny s’y appliquer sans applaudissement . Quand cculx de Crète vouloicnt, au temps passé, mauldire quelqu'un, ils prioient les dieux de l'engager en quelque mauvaise couslume1.
Mais le prinei|>al cffect de sa puissance, c’est de nous saisir et empiéter de telle sorte qu'à peine soit il en nous de nous r’avoir de sa prinse et de r’entrer en nous, pour discourir et raisonner de ses ordonnances. De vray, parce que nous les humons avec le laiet de nostre naissance, et que le visage du monde se présenté en cest estât à nostre première veue, il semble que nous soyons nayz à la condition de suyvre ce train; et les communes imaginations que nous trouvons en crédit autour de nous, et infuses en nostre ame par la semence de nos peres, il semble que ce soyent les generales et naturelles : par où il advient que ce qui est hors les gonds de la coustume, on le croit hors les gonds de la raison; Dieu sçait combien desraisonnablement le plus souvent !
Si, comme nous, qui nous estudions, avons apprins de faire, chascun, qui oid une juste sentence, regardoit incontinent par où elle luy appartient en son propre, chascun trouveroit que ceste cy n’est pas tant un bon mot qu'un bon coup de fouet à la bestise ordinaire de son jugement : mais on reçoit les advis de la vérité et ses préceptes comme adressés au peuple, non jamais à soy ; et au lieu de les coucher sur ses mœurs, chascun les couche en sa mémoire, très sottement et très inutilement. Revenons à l’empire de la coustume.
Les peuples nourris à la liberté, et à se commander eulx mesmes, estiment toute aultre forme de police monstrueuse et contre nature : ceux qui sont duicts à la monarchie en font de mesme; et, quelque facilité que leur preste fortune au changement, lors mesme qu’ils se sont aveeques grandes difficultés desfaict de l’importunité d’un maistre, ils courent à en replanter un nouveau aveeques pareilles difficultés, pour ne se pouvoir resouldre de prendre en haine la maistrise. C’est par l’entremise de la coustume que chascun est content du lieu où nature l’a planté; et les sauvages d’Escosse n’ont que faire de la Touraine, ny les Scy thes de la Thessalie. Darius demandoit à quelques Grecs pour combien ils vouldroient prendre la
(1) Vil. M.irar. nt.S.Mf. ts. i. v .t Mostàkuu.
coustume des Indes, de manger leurs peres trespassés (car c’estoit leur forme, estimants ne leur pouvoir donner plus favorable sépulture que daus eulx mesmes); ils luy respondirent que pour chose du monde ils ne le feroient : mais s’estant aussi essayé de persuader aux Indiens de laisser leur façon et prendre celle de Grèce, qui estoit de brusler les corps de leurs peres, il leur feit encores plus d’horreur'. Chascun en faicl ainsi, d’autant que l'usage nous desrobe le vray visage des choses.
JVI / adeô magnum, nec tam mirabile quidquam
Principio, quod non minuani mirurier omîtes
Pautlattm *.
Aullrefois, ayant à faire valoir quelqu’une de nos observations, et receue aveeques résolue auctorité bien loing autour de nous, et ne voulant point, comme il se faict, l’estahlir seulement par la force des loix et des exemples, mais qu estant tousjours jusques à son origine, j’y trouvay le fondement si foible qu’à peine que je ne m’en degoustassc moy, qui avois à la confirmer en aultruy. C’est ceste rccepte par laquelle Platon entreprend de chasser les desnaturées et preposteres amours de son temps, qu'il estime souveraine et principale, à savoir : que l’opinion publicquc les condemne, que les poètes, que chascun en face des mauvais contes ; rccepte par le moyen de laquelle les plus belles filles n’attirent plus l’amour des peres, ny les freres plus excellents en beauté l’amour des sœurs; les fables mesmes de Thyestes, d’OEdipus, de Macareus, avant aveeques le plaisir de leur chant infus ceste utile creance en la tendre cervelle des enfants*. De vray, la pudicité est une belle vertu, et de laquelle l'utilité est assez cogneue; mais de la traicter et faire valoir selon nature, il est autant malaysé comme il est aysé de la faire valoir selon l'usage, les loix et les préceptes. Les premières et universelles raisons sont de difficile perscrulation; et les passent nosmaistres en cscumanl; ou, en ne les osant pas seulement tasler, se jectent d’abordée dans la franchise de la coustume; là ils s’enllent et triumphent à bon