LIVRE I, CHAI». XXII
gistrat, voire d’un magistrat très injuste et très inique; car c'est la réglé des réglés, et generale loy des loix, que chascun observe celle du lieu où il est :
Nspoi; fctgfat koX'.vi.
En voicy d’une aultre cuvée. Il y a grand double s'il se peult trouver si évident proulit au changement d'une loy rcceue, telle qu'elle soit, qu’il y a de mal à la remuer ; d'autant qu’une police c’est comme un bastiment de diverses pièces joincles ensemble d’une telle liaison qu’il est impossible d’en esbranler une que tout le Corps ne s'en sente. Le législateur des Tburiens* ordonna que quiconque vouldroit ou abolir une des vieilles lois, ou en establir une nouvelle, se presenlcroit au peuple la eborde au col, à fin que, si la nouvelleté n’estoit approuvée d'un chascun, il feust incontinent estranglé ; et celuy de lacedcmone employa sa vie pour tirer de ses citoyens une promesse asseurée de n’enfreindre aulcunedesesordonnances\L’ephorc qui coupa si rudement les deux chordes que Phrynis* avoit adjousté à la musique, ne s’esmoie pas si elle en vault mieux, ou si les accords en sont mieulx remplis ; il luy suffit, pour les condemner, que ce soit une alteration de la vieille façon. C’est ce que signilioil ceste espée rouillée de la justice de Marseille».
Je suis desgouté de la nouvelleté, quelque visage qu'elle porte ; et ay raison, car j'en ay veu des effets très dommageables ; celle qui nous presse depuis tant d’ans», elle n'a pas tout exploicté; mais on peult dire avec apparence que par accident elle a tout produict et engendré, voire et les maulx et ruynes qui se font depuis, sans elle et contre elle ; c’est à elle à n’en prendre au nez7;
Heulpatior tells minera fada mets1 1
(U II es! beau d'obéir aux lois de son pays.
Excerpta ex trnga-d. grœt ris, Rug. Groléo interpr ., I6ir>, In- 4», p. 107.
>ii Charundas. bloootE OR Sicile, Xfl, Si, c.
(3î i'I.lT Allé VL, Lycurgue, c. Si. C.
ii) Phrynis, de Mit) leur, célèbre joueur de rilhare, ajouta en eR t drxix cordes S cet tiiMrumrnl, quln'en avait d'abord que aept ; et Aristophane, dans sa eniuédie des tlnert, lui reproche d'avoir substitue des airs mous et efféminé* a une musique noble cl mile. £, J.
fS) Val. Ma une. 11, 6, 7. c.
(6; Vingt ciug ou trenie ans, édit, de I5S8, in- U, fol. «.
fb A meure tour cela sur son compte. C.
te Ah '. c’eq de mol que vient lonl te mal que J’endure!
Ovide, tpisi. phyllüu Dcmophocmti, v. 4».
Ceux qui donnent le bransle à un estât sont volontiers les premiers absorbés en sa ruyne; le fruicl du trouble ne demeure gueres à celui qui l'a esmeu ; il bat et brouille l’eau pour d’aultres pescheurs. La liaison et contexture de ceste monarchie et ce grand bastiment ayant esté desmis et dissoult, notamment sur ses vieux ans, par elle, donne tant qu'on veult d’ouverture et d'entrée à pareilles injures; la majesté royalle s’avalle plus difficilement du sommet au milieu qu’elle ne se précipité du milieu à fond. Mais si les inventeurs sont plus dommageables, les imitateurs sont plus vicieux de se jeeter en des exemples desquels ils ont senty et puny l'horreur et le mal ; et s'il y a quelque degré d'honneur, mesme au mal à faire, ceulx cy doibvent aux aultres la gloire de l’invention et le courage du premier effort. Toutes sortes de nouvelles desbauches puisent heureusement, en ceste première et fécondé source, les images et patrons à troubler nostre police ; on lit en nos loix mesme, faictes pour le remede de ce premier mal, l’apprentissage et l'excuse de toutes sortes de mauvaises entreprises; et nous advient ce que Thucydides 1 dict des guerres civiles de son temps, qu'en faveur des vices puhlieques on les baptisoit de mots nouveaux plusdoulx pour leur excuse, ahastardissant et amollissant leurs vrays filtres; c’est pourtant pour reformer nos consciences et nos creances! hunestu oratio est *. Mais le meilleur prétexté de nouvelleté est très dangereux : Adcù tiihil ntulutn ex antiquo.probubile est*! Si me semble il, à le dire franchement, qu’il y a grand amour de soy et presumption d’estimer ses opinions jusques là que, pour les eslablir, il faille renverser une paix publicque et introduire tant de maulx inévitables, et une si horrible corruption de moeurs que les guerres civiles apportent, et les mutations d’estat en chose de tel poids, et les introduire en son pais propre. Est ec pas malmesnagé d'advancer tant de vices certains et cogncus pour combattre des erreurs contestées et debattables? est il quelque pire espece de vices que ceulx qui choquent la propre conscience et naturelle cognoissance? Le sénat osa donner en
(II Mv. HT, cliap. 52. C.
(21 Le prétexte est honnête. Têrknce, Andr., acl. I, s c. !,
(31 Tant il est vrai <jue nous avons toujours tort do changer
les institutions de uos pères. TiT.Lnr., XXXIV, 34
5‘i ESSAIS DE MONTAIGNE,
payement cestcdesfaicte, sur le différend d’entre luy et le peuple, pour le ministre de leur religion, ad deos id mugis quàmad se pertinent ipso » visuros ne sacra sua polluantur * ; conformement à ce que respondit l’oracle à cculx de Delphes, en la guerre medoisc, craignants l'invasion des Perses ; ils demandèrent au dieu ce qu’ils «voient à faire des trésors sacrés de son temple, ou les cacher, ou les emporter ; il leur respondit qu'ils ne bougeassent rien, qu’ils se souciassent d’euLx; qu’il estoit suffisant pour prouveoir a ce qui luy estoit propre3.
La religion chrcstienne a toutes les marques d’extremc justice et utilité, mais nulle plus apparente que l'exacte recommandation de i’obeîssance du magistrat et manutention des polices. Quel merveilleux exemple nous en a laissé la sapience divine, qui, pour establir le salut du genre humain, et conduire ceste sienne glorieuse victoire contre la mort et le péché, ne l’a voulu faire qu'à la mcrcy de nostre ordre politique, et a soubmis son progrès, et la conduicted’un si hault effect et si salutaire, à l’aveuglement et injustice de nos observations et usances, y laissant courir le sang innocent de tant d’esleus ses favoris, et souffrant une longue perte d’années à meurir ce fruict inestimable ! Il y a grand à dire entre la cause de celuy qui suyt les formes et les ioix de son pais et celuy qui entreprend de les régenter et changer; celuy là allégué pour son excuse la simplicité, l’obeîssance et l’exemple ; quoy qu’il face, ce ne pcult estre malice ; c’est, pour le plus, malheur : Quis est enim quem non moveal clarissimis monumenlis Icstala consignalaque antiquitas^l oultre ce que dict Isocratcs]*, que la défectuosité a plus de part à la modération que n’a l’excès; l’autre est en bien plus rude party; car qui se mesle de choisir et de changer usurpe l’auclorité de juger, et se doibt faire fort de veoir la faulte de ce qu’il chasse et le bien de ce qu’il introduict.
Ceste si vulgaire considération m’a fermy en mon siégé, et tenu ma jeunesse mesme, plus
il) Que celle affaire intéressait les dieux plus qu'etix-mt'mes ; ces dieux, disaient-ils, sauront bien etnpédier la profanation de leur culte. Tir. Lir.. X, 6.
«i llfiftODOTt, VIII, 36. J. V. L.
13 Qui pourrait ne pas rosj>ecier une antiquité qui nous a été conservée et transmise par les plus éclatants témoignages ? CiCÉnox, de DU tu., 1, 10.
(*! Disc, ù SicoctH, pag. 21. C.
temeraire, en bride.de ne charger mes espaules d’un si lourd faix que de me rendre respondant d’une science de telle importance, et oser en ceste cy ce qu’en sain jugement je ne pourrais oser en la plus facile de celles ausquelles on m’avoit instruict, et ausquelles la témérité de juger est de nul préjudice; me semblant très inique de vouloir souhmettre les constitutions et observances publicques et immobiles à l'instabilité d'une privée . fantasie (la raison privée n’a qu’une jurisdiction privée ), et entreprendre sur les Ioix divines ce que nulle police ne supporterait aux civiles; ausquelles encorcs que l’humaine raison ayt beaucoup plus de commerce, si sont elles souverainement juges de leurs juges, et l’extreme suffisance sert à expliquer et estendre l’usage qui en est reeeu, non à le détourner et innover. Si quelquesfois la providence divine a passé par dessus les réglés ausquelles elle nous a nécessairement astreincts, ce n’est pas pour nous en dispenser : ce sont coups de sa main divine, qu’il nous fault non pas imiter, mais admirer; et exemples extraordinaires, marqués d’un exprès et particulier adveu, du genre des miracles, qu’elle nous offre pour tesmoignage de sa toute puissance, au dessus de nos ordres et de nos forces, qu’il est folie et impiété d'essayer à représenter, et que nous ncdcbvons pas suvvre mais contempler ave estonnement; actes de son personnage, non pas du nostre. Cotta proteste bien opportunément : Quùm de rcligione agilur, Ti. Coruncanium , P ■ Sciptonem, P. Sca;v olam ponti/iccs maximos, non Zenonem, aut Cleanthem, aut Chrgsippum sequor 1 . Dieu le sçaeheen nostre présente querelle, où il y acent articles à oster et remettre, grands et profonds articles, combien ils sont qui se puissent vanter d’avoir exactement recogncu les raisons et fondements de l’un et l’aultre party : c’est un nombre, si c’est nombre, qui n’aurait pasgrand moyen de nous troubler. Mais toute cesteaultre presse, où va elle? soubs quelle enseigne se jcctc elle à quartier? 11 advient de la leur comme des aultres médecines foibles et mal appliquées : les humeurs qu’elle vouloit purger en nous, elle les a esebauffees, exaspérées et aigries par le conflit; et si nous est demeurée
;l> Fn inniifTo «le rollgion.JYrnute Tlh. Coninraniu», r. sdpion, F. ScCvola, souverain» pontifes, et non jias ZCdod, i .k'.iotiw ou Clir\»i|»pc. Cic., de Xat, dcor., III, 2.