‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 77 sur 449 · LIVRE I, CHAP. XXIV · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XXIV

On alloit, dict on, aux auitros villes de Crece chercher des rhetoricicns, des peintres et des musiciens, mais en Laccdemone des législateurs, des magistrats, et empereurs d’armée ; à Athènes on apprenoit à bien dire, et icy à bien faire ; là, à se desmesler d’un argument sophistique, et à rabattre l'imposture des mots captieusement entrelacés ; icy, à se desmesler des appats de la volupté, et à rabattre, d’un grand courage, les menaces de la fortune et de la mort; ceulx là s’embesongnoient après les paroles; ceulx cy après les choses ; là, c’estoit une continuelle excrcitation de la langue; icy, une continuelle cxercitation de l’ame. Parquoy il n’est pas estrange si Antipater, leur demandant cinquante enfants pour ostages, ils respondirent, tout au rebours de ce que nous ferions, qu’ils aymoient mieulx donner deux fois autant d’hommes faicts ', tant ils estimoient la perte de l’éducation de leur pais! Quant Agesilaus convie Xcnophon d’envoyer nourrir ses enfants à Sparte, ce n’est pas pour y apprendre la rhétorique ou dialectique; mais - pour apprendre (ce dict il) la plus belle science qui soit, à scavoir la science d’obeïr et de commander3. »

Il est très plaisant de veoir Socrates, à sa mode, se mocquant de Hippias*, qui luy recite comment il a gaigné, spécialement en certaines petites villcttes de la Sicile, bonne somme d’argent à regenter, et qu’à Sparte il n’a gaigné pas un sol; que ce sont gents idiots, qui ne sçavcnt ny mesurer ny compter, ne font estât ny de grammaire ny de rhythme, s’amusants seulement à sçavoir la suite des roys, establissements et décadences des estais, et tels fatras de contes ; et au bout de cela, Socrates, luy faisant advouer par le menu l’excellence de leur forme de gouvernement public, l’heur et vertu de leur vie privée, luy laisse deviner ht conclusion de l’inutilité de ses arts.

Les exemples nous apprennent, et en ccste martiale police et en toutes ses semblables, que l’est udc des sciences amollit et effemine les courages plus qu’il ne les fermit et aguerrit. Le plus fort estât qui paroisse pour le présent au monde est celuy des Turcs, peuples egalement duicts à l’estimation des armes et mespris des lettres. Je treuve Rome plus vaillante avant qu’elle feust

(!) Plct., Apophlhrgmes des

(4) n.n„ rte tfAqfsilti», c. 7. C.

(3) PUTOS, Uippta* Uajvr. p. 96, »7. C.

Mo HTA IOSE.

sçavante. Les plus belliqueuses nations, en nos jours, sont les plus grossières et ignorantes ; les Scythes, les Parlhes, Tamburlan, nous servent à ceste preuve. Quand les Gots ravagèrent la Grèce, ce qui sauva toutes les librairies d'estre passées au feu, ce feut un d'entre eulx qui sema ceste opinion qu’il falloit laisser ce meuble entier aux ennemis, propreà lesdestourner de l’exercice militaire et à amuser des occupations sédentaires et oysifves*. Quand nostre roy Charles huictieme, quasi sans tirer l'espée du fourreau, se veit maistre du royaume de Naples et d’une bonne partie de la Toscane, les seigneurs de sa suitte attribueront ceste inespérée facilité de conquestes à ce que les princes et 1a noblesse d’Italie s’amusoient plus à se rendre ingénieux et sçavants que vigoreux et guerriers *.|

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