‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 91 sur 449 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

De l'amitié.

Considérant la conduite de la besongne d’un peintre que j’ay, U m’a prins envie de l’ensayvre. Il choisit le plus bel endroict et milieu de chasque paroy pour y loger un tableau eslaboré de toute sa suflisance ; et le vuide tout autour, il le remplit de crotesques, qui sont peinctures fantasques, n’ayants grâce qu'en la variété et estrangeté. Que sont ce icy aussi, à la vérité, que crotesques et eorps

monstrueux, rappiecés de divers membres, sans certaine figure, n'avants ordre, suitte, ny proportion que fortuite ?

bciinit in piuem millier formosa .super uè ».

Je vay bien jusques à ce second poinct avccqucs mon peintre ; mais je demeure court en l'aultrc et meilleure partie; car ma suffisance ne va j «s si avant que d'oser entreprendre un tableau riche, poly, et formé scion l'art. Je me suis advisé d'en emprunter un d’Eslienne de La Boétie, qui honorera tout le reste de cesle besongne : c'est un discours auquel il dunna nom la Servitude volontaire; mais ceuht qui l’ont ignore l’ont bien proprement depuis rebaptisé le Contre un. Il t'escrivil par maniéré d'essay en sa première jeunesse*, à l’honneur de la liberté contre les tyrans. 11 court pieça ès mains des gents d'entendement, non sans bien grande et méritée recommendation ; car il est gentil et plein ce qu'il est possible. Si y a U bien à dire, que ce ne soit le miculx qu'il peust faire : et si en l'aage que je Tay cogneù plus avancé, il eust prins un tel desseing que le mien de mettre par escripl ses fantasies, nous verrions plusieurs choses rares, et qui approcheraient bien près de l'honneur de l'antiquité; car notamment en cesle partie de» dons de nature, je n’en cognoy point qui luy soit comparable. Mais il n’est demeuré de luy que ce discours, encores par rencontre, et eroy qu’il ne le veit oneques depuis qu’il luy eschappa ; et quelques mémoires sur cest edict de janvier3, fameux par nos guerres civiles, qui trouveront encores ailleurs peut estre leur place. C’est- tout ce que j’ay peu recouvrer de ses reliques, moy qu'il laissa, d'une si amoureuse recommendation, la mort entre les dents, par son testament, heritier de sa bibliothèque et de ses papiers, oultre le livret de ses oeuvres

(I) La partie supérieure e*t une belle femme et le raie uu poisson. lion. , Art portique, v. 4.

1(5) M'aiiam pas attrhv t le dij-Uitttimrne ffn de xtm attge.èffÿL. rie l mw, in-4». A la lin du chapitre, a dit que la •Bootie n avait aior* que «eue au*. J. V. L.

(3) Donné en 16tü, sous le régne de Charles 1$, encore mineur. Oet eilit accordait aux huguenots l'exercice public de leur religion. Le parlement refusa d'aï tord de l'enregistrer, én disant : Sec positionne, nec drbemut ; mais il y consentit, âpre* deux lettres de jussion. Il y A dm» cet édit une esj>éce de régie de conduite pour les protestants; et il est dit q u’Ua n'avanceront rien de contraire au concile de Sic te , au tyn.àote , ni au livre de l'Ancien et du nouveau Tevtamem.

quej'ay faict mettre en lumière'. Et si suis oblige particulièrement à ceslc pièce, d’autant qu’elle a servy de moyen à nostre première accointance ; car elle me feut montrée longue espace avant que je l’eusse veu, et me donna la première cognoissanee de son nom, acheminant ainsi reste amitié que nous avons nourrie, tant que Dieu a voulu, entre nous, si entière et si parfaicte que certainement il ne s’en lit gucres de pareilles, et entrp nos hommes il ne s’en veoid aulcune trace en usage. Il fanlt tant de rencontres à la bastir que c’est beaucoup si la fortune y arrive une fois eu trois siècles.

Il n’est rien à quoy il semble que nature nous aye plus acheminés qu’à la société; et dict Aristote* que les bons législateurs ont eu plus de soing de l’amitié que de la justice. Or, le dernier poinct de sa perfection est cestuy cy : car en general toutes celles que la volupté, ou le proufit, le besoing publicque ou privé, forge et nourrit, en sont d’autant moins belles et genereuses, et d’autant moins amitiés qu’elles meslent aultre cause et but et fruict en l’amitié qu’elle mesme. N'y ces quatre especes anciennes, naturelle, sociale, hospitalière, venerienne, particulièrement n’y conviennent, ny conjoinctemcnt.

Des enfants aux peres, c’est plustost respect. L’amitié se nourrit de communication, qui ne peult se trouver entre eulx pour la trop grande disparité, et offenseroit à l’adventure les debvoirs de nature : car ny toutes les secrettes pensées des peres ne se peuvent communiquer aux enfants, pour n’y engendrer une messcante privauté; ny les advertissements et , corrections, qui est un des premiers ofTices d’amitié, ne se pourroient exercer des enfants aux peres. Il s’est trouvé des nations où, par usage, les enfants tuoyent leurs peres, et d’aultres où les peres tuoyent leurs enfants, pour éviter l’empeschcment qu’ils se peuvent quelquesfois entreporter : et naturellement l’un despend de la ruine de Paultre. Il s’est trouvé des philosophes desdaignants ccste cousture naturelle : tesmoings Aristippus*, qui, quand on le pressoit de l’affection qu’il debvoit à scs

(I) A Paris, en 1871, clwz Frédéric Morel. C.

(i) Morale ù Mcomaque, vin, 1, page 147, édit, de M. Coray, 18*4. J. V. L.

(3) I>ioc. La e ace, U, 81. C.

enfants pour estre sortis de luy, il se mcit à cracher, disant que cela en estoit aussi bien sorty ; que nous engendrions bien des pouils et des vers : et cet aultre que Plutarque' vouloit induire à s’accorder aveeques son frere : « Je n’en fais pas, dict il, plus grand estât pour estre sorti de mesme trou. - C’est, à la vérité, un beau nom et plein de dileclion que le nom de frere. et à cestc cause en feismes nous, luy et moy, nostre alliance; mais ce meslange de biens, ces partages, et que la richesse de l’un soit la pauvreté de Paultre, cela destrempe merveilleusement et relasche ceste soudure fraternelle ; les frères ayants à conduire le progrès de leur advancemenl en mesme sentier et mesme train, il est force qu'ils se heurtent et chocquent souvent. Davantage, la correspondance et relation qui engendre ces vrayes et parfaictes amitiés, pourquoy se trouvera elle en ceulx cy? Le perc et le fils peuvent estre de complexion entièrement esloingnée, et les frères aussi : c’est mon fils, c’est mon parent ; mais c’est un homme farouche, un meschant, ou un sot. Et puis, à mesure que ce sont amitiés que la loy et l’obligation naturelle nous commende, il y a d'autant moins de nostre choix et liberté volontaire; et nostre liberté volontaire n’a point de production qui soit plus proprement sienne que celle de l'affection et amitié. Ce n’est pas que je n’ave essayé de ce eostc là tout ce qui en peult estre, ayant eu le meilleur pere qui feut oneques, et le plus indulgent jusques à son extrême vieillesse ; et estant d’une famille fameuse de pere en fils, et exemplaire en ceste partie de la concorde fraternelle :

El ipse

' Sol ii% in fratreê animl pa terni *.

D’y comparer l’affection envers les femmes, quoyqu’elle naisse de nostre choix, on ne peult, ny la loger en ce roolle. Son feu, je le confesse,

Seque enim est dea nexcia nos tri,

Quœ dulcem curis mlscet amaritlem 5,

est plus actif, plus cuisant et plus aspre ; mais c’est un feu téméraire et volage, ondoyant et I divers, feu de fiebvre, subject à accès et re-

(0 Plct.i de l'Amitié fraternelle, c, 4.

<S) Connu inoi-méine par luoivaffo’lion paternelle pour me» frère*, lion., ud.. H, 4, 0.

(3) Car Je. 'ne suis pas Inconnu A la déesse qui mélo une douce amertume aux peines de l'amour. Catulle, LXViii, 17.

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