‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 92 sur 449 · livre i, ciiap. xxviï · texte numérisé non relu

livre i, ciiap. xxviï

mises, et qai ne nous tient qa’à un coing. En l'amitié, c’est une chaleur generale et universelle, temperée, au demourant, et égalé ; une chaleur constante et rassise, toute doulceur et polissure, qui n’a rien d’aspre et de poignant. Qui plus est, en l’amour, ce n’est qu’un désir forcené après ce qui nous fuit :

Corne aegue la Uprt II caccialore

Al freddo, al ealdo, alla moniagna , al lito ;

Né piû l' estima poi che prêta vede;

E sol dieiro a chi fugge affrella il piede * :

aussitost qu’il entre aux termes de l’amitié, c’est à dire en la convenance des volontés, il s’esvanouit et s’alanguit; la jouissance le perd, comme ayant la fin corporelle et suhjecte à satiété. L’amitié, au rebours, est inouïe à mesure qu’elle est desirée ; ne s’esleve, se nourrit, ny ne prend accroissance qu’en la jouissance, comme estant spirituelle, et l'ame s'affinant par l’usage. Soubs cestc parfaicte amitié, ces affections volages ont aullrefois trouvé place chez moy, à fin que je ne parle de luy, qui n’en confesse que trop par scs vers ; ainsi ces deux passions sont entrées chez moy en cognoissance l’une de l’aultre, mais en comparaison, jamais ; la première maintenant sa route d’un vol hauitain et superbe, et regardant desdaigneusement cestc cv passer ses poinctes bien loing au dessouhs d’elle.

Quant au mariage, oullre ce que c’est un marché qui n’a que l’entrée libre, sa durée estant contraincte et forcée, dépendant d’ailleurs que de nostre vouloir, et marché qui ordinairement se faict à aullres fins, il y survient mille fusées estrangieres à desmesler parmy, suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d’une vifvc affection : là où, en l’amitié, il n’y a affaire ny commerce que d’elle mesme.

Joinct qu’à dire vray, la suffisance ordinaire des femmes n’est pas pour respondre à ceste conférence et communication, nourrice de ceste saincte cousturc ; ny leur ame ne semble assez ferme pour soustenir l’estreincte d'un nœud si pressé et si durable. Et certes, sans cela, s’il se pouvoit dresser une telle accointance libre et volontaire, où non seulement les âmes eussent ceste entière jouissance, mais en-

(l) Tel, à travers les frimas et les chaleurs, à travers les inumagnes et les vallées , le chasseur poursuit le lièvre ; 11 ne délire l'atteindre qu autaut qu'il fuit, et n'en fait plus de cas dès qu'il Ta t teint, ariosto, caut. X, siauz. 7.

MohtaiCBK.

cores où les corps eussent part à l’alliance, où l’homme feust engagé tout entier, il est certain que l’amitié en seroit plus pleine et plus comble ; mais ce sexe, par nul exemple, n’y est encores peu arriver, et, par le commun consentement des escholes anciennes, en est rejeeté.

Et cestc aultre licence grecque est justement abhorrée par nos mœurs; laquelle pourtant, pour avoir, selon leur usage, une si necessaire disparité d’aages et différence d’offices entre les amants, ne respondoit non plus assez à la parfaicte union et convenance qu’icy nous demandons ; Quis est enim iste amor amieitia? Cur neque deformem adolescentem quisquàm a mat, neque formosum senem ? < Car la peineturc mesme qu’en faict l’academie ne me desadvouera pas, comme je pense, de dire ainsi de sa part, que ceste première fureur inspirée par le fils de Venus au cœur de l’amant sur l’object de la fleur d’une tendre jeunesse, à laquellœils permettent touts les insolents et passionnés efforts que peult produire une ardeur immodérée, estoit simplement fondée en une beauté externe, faulse image de la génération corporelle; car elle ne se pouvoit fonder en l’esprit, duquel la montre estoit encores cachée, qui n’estoit qu’en sa naissance et avant l’aage de germer ; que si ceste fureur saisissoit un bas courage, les moyens de sa poursuitte, c’estoient richesses, présents, faveur à l’advancement des dignités, et telle aultre basse marchandise qu’ils reprouvent ; si elle tomboit en un courage plus genereux, les entremises estoient genereuses de mesme, instructions philosophiques, enseignements à révérer la religion, obeyr aux loix, mourir pour le bien de son pais, exemples de vaillance, prudence, justice ; s’estudiant l’amant de se rendre acceptable par la bonne grâce et beauté de son ame, celle de son corps estant fanée, et espérant, par ceste société mentale, establir un marché plus ferme et durable. Quand ceste poursuitte arrivoit à i’effect en sa saison ( car ce qu’ils ne requièrent point en l’amant qu’il apportast loysir et discrétion en son entreprinse, ils le requièrent exactement en l’aimé, d’autant qu’il luy falloil juger d’une beauté interne, de diffi-

(1) Qu'esl-ce, en cflet, que cet amour d'araitle? d'où rient qu'il uc s'atlaclic al A un jeune homme laid ni A un beau vieillard t Cic. , Tusc. IV, 33,

cite eognnissanr* et abstruse descouverte), lors naissoit en l’aimé le désir d'une conception spirituelle par l'entremise dune spirituelle beauté. Ces! e ey esloit icy principale; la corporelle aeeidentale et seconde : tout le rebours de l'amant. A ceste cause prêtèrent ils l’aime, et vérifient que les dieux aussi le préfèrent ; et tansent grandement le poète .ïsehylus d'avoir en l’amour d'Acliilles et de V’airocfus donné la part de l'amant à Acbilles, qui estoit en la première et imberbe verdeur de son adolescence et le plus beau des Grecs. Après ceste communauté generale, la maistresse cl plus digne partie d’icelle exerçant ses offices et prédominant, ils disent qu'il en provenoit des fiuicts très utiles au privé et au public ; que c'estoil la force des pais qui en recevoient l'usage, et la principale deffense de l’équité et de la liberté: tesmoings les salutaires amours de Haruiodius et d’Aristogilon. Pourtant lu nomment ils sacrée et divine ; et n'est, à leur compte, que la violence des tyrans et laselieté des peuples qui luy soit adversaire. Enfin, fout ce qu’on peull donner à la faveur de l'academie, c’est dire que c’estoil un amour se terminant en amitié; chose qui ne se r»|iporte pas mal à la définition stoïque de l’amour : Amorem conutum esse au/ieilia’ faeiendœ ex pulckritudinis epecie 1 .

Je reviens à ma description de façon plus équitable et plus equablc. Oi/mtnù amciiitf. corroborons jdin cuu/xrinatisque et ingeniis, et œtutibus j udieandat mut *. Au demourant, ce que nous appelions ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accoinlances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nosames s'entretiennent. En l'amitié de quoy je parle, elles se meslent et confondent l’une en l’aultre d'un meslangc si universel qu'elles effacent et ne retrouvent plus la cousture qui les a joineles. Si on me presse de dire pourquoy je l'aymoys, je sens que cela ne sei>eult exprimer qu'en respondant : » Parce que c’esloit luy ; parce que c’estoil moy. » Il y a, au delà de tout mon discours et de ce que j’en puis dire particulièrement, je ne sçay quelle force

(I) L’amour wl l'envie d'obtenir l'amitié tfuoe Iponenno qui nous attire par *a beauté* Cic., THse. qmrst., IV, Vi.

(ij i/aniitk* ne peut être noHde quedansla maturité de l‘Age et üe i'cftpril. Cic., de AmteU.,c. i *o

inexplicable et fatale, médiatrice de ceste union. Nous nous cherchions avant que de nous estre vous, et par des rapports que nous oyions l’un de Taultre, qui faisoient en nostre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports; je croys par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms; et à nostre première rencontre, qui feut par bazard en une grande feste et oompaignie de ville, nons nous trouvasmes si prins, si eogneus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous feut si proche que l'un à l'aulire. Il escrivit une satyre latine excellente, qui est publiée », par laquelle il excuse et explique la précipitation de nostre intelligence si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car nous estions touts deux homme» faicts, et luy plus de quelque année), elle n'avoit point à perdre temps ; et n'avoit à se regler au patron des amitiés molle» et regulieres, ausquelles il fault tant de précautions de longue et préalable conversation. Ceste cy n'a point d’aultre idee <jue d'elle mesme, et ne se peull rapporter qu'à soy ; ce n'est pas une spéciale considération, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille; c'est je ne sçay quelle quintessence detout ce meslange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne; qui, ayant saisi toute sa volonté, la mena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille; je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous feust propre, ny qui feusi ou sien ou mien.

Quand Lelius*, en presenee des ronsuls romains, lesquels, après la condamnât ion de Tiberius Gracchus, poursuyvoient touts ceulx qui avoient esté de son intelligence, veint à s'enquérir de Caius Blossius (qui estoit le principal de scs amis), combien il eust voulu faire pour luy, et qu’il eust respondu : •• Toutes choses ; —

(I) Dans le recueil déjà cité plu» haut, Pari», 1371. Votd quelques-uns de* von dont Montaigne veut parler î

Prutlentum botta pars vuhjô maté creiula n ulli Fiillt amirltlœ, nisi quant taptoraverh ætas,

El varia casus lurtantem exerçait usu.

Al nos jnngil amor pautlo magis annuus, et qui Nil lumen ad summum reliqui stbi fecit amorem....

Te, Montané, mihl casus soclavlt in omnes Et natura païens , et amoris gralior Ulex

fS) Cic., de T Amitié, c. tl ; Plût.. Fie des Gracques.c. B; Val, MAXTWE, IV, 7, 1. J. V. L.

LIV RE I, Cil VI». XXVII.

Comment toutes choses? suvvit il : et quoy ! s’il t’eust commandé de mettre le feu en nos temples? — Il ne me l'cust jamais commandé, répliqua Blossius. — Mais s’il l’eust faict? adjousta Ldius. — J'y eusse oltey , » respondict il. S’il estoit si parfaictement amy de (iracchus, connue disent les histoires, il n'avoit que faire d’offenser les consuls par ceste derniore et hardie confession : et ne se debvoit départir de fasseurance qu’il avoit de la volonté de firacchus. Mais toutesfois eeulx qui accusent ceste response comme séditieuse n'entendent pas bien ce mystère, et ne présupposent pas, comme il est, qu’il tenoit la volonté de Gracchus en sa manche, et par puissance et par eognoissance ; ils estoient plus amis que citoyens, plus amis qu’amis ou qu’ennemis de leur pais, qu'amis u’ainbitkm et de trouble ; s’estants parfaictement commis l’un à l’aullre, ils tenoiont parfaictetnent les resnes de l'inclination l’un de l’aullre; et faictes guider eest harnois par la vertu et conduicte de la raison, comme aussi est il du tout impossible de l'atteler sanscela, la response de Blossius est tellequ’eBe debvoit estre. Si leurs actions se demanelierent, ils n’esloient ny amis, selon ma mesure, l’un de l’aultre, ny amis à culs mesmes . Audemourant , eest e response ne sonne non plus que feroit la mienne à qui s'enquerroit A tnoy de ceste façon : « Si voslre volonté vous commandoit de tuer vtistre fille, la tueries vous? et que je l'accordasse; car cola ne porte aulcun tesmoignage de consentement à ce faire, parce que je ne suis point en double de ma volonté, et tout aussi |ieu de celle d’un tel amy. II n’est pas en la puissance de touts les discours du monde de me desloger delà rert it ude que j’av des intentions et jugements du mien ; •ulcunc de ses actions ne me sçanroit estre présentée, quelque visage qu’elle eust , que je n'en trouvasse incontinent le ressort. Nos âmes ont diarié si uniement ensemble, elles se sont considérées d'une si ardente affection, et de pareille affection descouvertes jusques au fin fond des entrailles l'une de l'aultre, qoe non seulement je cognoissovs la sienne comme la mienne, mais je me fensse certainement plus volontiers fié à luy de moy qu’à ntoy.

Qu'on ne me mette pas en ce reng ces aultres amitiés communes ; j’en ay autant de eognois sanee qu'un attitré, et des plus parfeietes de leur genre ; mais je ne conseille pas qu'on con-

fonde leurs réglés; on s’y tromperait. Il fault marcher en ces aultres amitiés la bride à la main.avecquesprudenceet précaution; la liaison n’est pas nouée en maniéré qu'on n’ait aulcunement à s’en deslier. « Aimez le, disoit Utilon, comme ayant quelque jour à le haïr; haïssez le comme ayant à l’aimer <. • Ce précepte, qui est si abominable en ceste souveraine et maistresse amitié, il est salubre en l’usage de* amitiés ordinaires et eoustumiercs; à l’endroict desquelles il fault cmploy er le mot qu’ Aristote [ avoit très familier : «O mes amis! il n’y a nul amy *. » En ce noble commerce, les ollices et le* bienfaicts, nourrissiers des aultres amitiés, ne méritent pas seulement d’estre mis en compte ; ceste confusion si pleine de nos volontés en est cause; car tout ainsi que l’amitié que je me 1 porte ne reçoit point augmentation pour le j secuurs que je me donne au besoing, quoy que i dient les stoïciens, et comme je ne me scay j aulcun gré du service que je me Idys, aussi I l'union de tels amis estant véritablement pariaicte, elle leur làicl perdre le sentiment de tels debvoirs, et haïr et chasser d'entre eulx ces mots de division et de différence, bienfaict, obligation, recognoissance. priere, remerciement, et leurs pareils. Tout estant, par eflèct,

I commun entre eulx, volontés, pensements, ju- 1 gcuients, biens, femmes, enfants, honneur et vie, et leur convenance n’estant qu'une ame en deux eori»s, selon la très propre définition d’Aristote3, ils ne se peuvent presler ny donner rien. Voy lit pourquoy les faiseurs de loix, pour bonnorer le mariage de quelque imaginaire ressemblance de ceste divine liaison, dellendent les donations entre le mary et la femme, voulants inferer par là que tout doiU estre à chascun d'eulx, et qu'ils n’ont rien à diviser et partir ensemble.

Si, en l’amitié de quoy je parle, l'un pouvoit donner à l'aultre, ce seroit celui qui recevrai le bienfaict qui obligerait son compaigoon : car cherchant l’un et l’aullre, plus que

(ifb'aulrtts, amiiïK! UrtMolc, Hhiioriqut, U, 13; Oc , lie l’I iü; Dite. Laeace,1, 87, attribuent celte niai iaic,'i Bi;m. (Test AulC-Oelle, 1, 3, qui la donne à Chilon. Elle $c reiiouve dam l’A/ox de Sophocle, t. 887, et dans les wiitout-e» de |*t> w.it's Syres, ci le par Aulu-l.t'Uc, WH, 44. 8acy J’a combattue dans son traite de iÂiuUie t liv. Il, page Ut, odu. de 17o4. J. V. L.

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