La paix de Nimègue. {Note de Lucas de Montigny
brilbntes interceptaient les avenues des spectacles; vous n'êtes «nie de maigres soudards auprès de ces brillants chevaliers. » Ainsi les l»eaux siècles ruinent les siècles suivants, mais la dignité personnelle est le premier des luxes et nous sommes encore plus déchus d'existence que de moyens.
La jeune noblesse français .ut toujours militaire, et celle de c<^ temps Tétait enc .• avec beaucoup de zèle et d'élévalion. Mon père ne sait et n'a raconté que peu de détails sur les premiers services de mon aïeul, mais il eut de bonne heure la réputation d'un des meilleuis ofûcifMS de son temps, et véritablement personne n'était mi^ux né que lui pour ce métier. Leste, brillant, ardent, infatiirahle, nul besoin de sommeil; audace sans bornes, vigilance sans égale, le sourire de l'intrépidité dans les yeux et sur les lèvres, au milieu des plus terribles dangers; généreux pour le soldat, noble avec l'officier, quoique dur pour les négligences; sa troupe était à lui, uniquement à lui: et toute troupe était la sienne lorsqu'elle le voyait à sa tèle; sa première campagne dut le présager tel qu'il serait bientôt. M;us il na rien écrit dans sa retraite parce qu'il était privé, par ses blessures, de Tusage du bras droit. On sait seulement qu'il allait sans cesse à In ^-er/v, comme on disait alors, c'est-à-dire avec les plus habiles gens pour apprendre son métier.
Ces commissions daller à la giieiTC. ou en parti, par détachernent, le général les donnait à son choix, et mon grand-père ambitionnait fort de s'y trouver. C'est là que nous éiions accusés de n'être jamais assez en force contre les Allemands, toujours plus nombreux. C'est à l'occasion de ces détachements soiiven! téméraires, que le généreux Turenne arrêtait la malignité publique, toujours prompte à se déchaîner contre ceux qui ont été battus. « C'est ma faute », disait ce grand homme, « je devais savoir qu'il trouverait là un détachement plus fort que le sien. Mais je le connais, c'est un brave homme, je lui donnerai occasion de prendre sa revanche. »
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Outre ces détachements de détail, il s'en faisait de plus considérables pour des courses et des expéditions surtout on hiver. N'y eut-il eu qu'un Boufflers, en Europe, les troupes n'auraient jamais été sûres d'un mois de repos. Cet homme infatigable et d'acier, ambitieux de tout, et surtout de bien servir et de bien faire, parvenu à force de travail, de zèle et d'intrépidité, donnait toujours l'exemple et avait pour principe que souffrir et mourir doit être le vœu du guerrier et sa joie. Il disait froidement qu'à la fin dune campagne le cavalier et son cheval ne devaient peser que quatre-vingts livres, et le fantassin que vingt-sept livres, y compris son bagage; exagération militaire qui prouve seulement qu'il ne fallait point se servir avec lui du mot impossible.
L'esprit d'indépendance et d'audace particulièrement propre à la jeunesse française et surtout à la jeune noblesse de ce temps, était à un trop haut degré dans le caractère et le tempérament de mon grand-père, pour qu'il ne fournît pas son contingent de traits singuliers et fiers en un-temps ({ui fut l'aurore du siècle des innovations. Par exemple un des grands appuis de l'ordre que Louvois voulut établir dans le militaire, ce fut Yinspection. Par là, sans doute, il étouffait tous les abus anciens et usités de passe-volans et de morte-}! ait"., mais, par cela même, cet établissement fut vu, d'abord, de très mauvais œil. Les nhuseurs de ce genre ne sont jamais ceux qui résistent et se plaignent le plus ; mais ils ameutent les jeunes gens, ceux qui sont le plus au-dessus de tout soupçon d'intérêt, et à qui leur fierté naturelle montre comme prérogatives sacrées tout ce qui avoisine l'indépendance.
Louvois commença par donner ces inspections à de vieux officiers endurcis, qu'il nomma npô'res. Quoique vendus et livrés, ils se lassèrent bientôt du rôle de bouc émissaire, et l'on nomma des commissaires qui n'avaient de pouvoir (|ue celui de compter, et dont les fonctions furent érigées en charges. Des officiers généraux eurent, sous le nom (\'i)ispecteu7^s, un ressort sur le nombre des soldats et leur police, pour une revue annuelle seulement. Quelque sou-
tonus qu'ils fussent, il leur fallut alhr très doucement d'abord, témoin la scrne de M. de Santena avec iM. d'Artagnan, depuis maréchal do Montesquiou ; et, quant aux commissaires, ils furent longtemps tout à fait étrangers au militaire, et tout au plus tolérés. C'était donc par une soumission noble et très légère que Ton consentait à paraître devant eux. Cette explication était nécessaire pour faire entendre et noter, seulement comme une espièglerie plus que forte peut-être, le trait que je vais raconter.
Un jour, mon grand-père n'arriva à sa troupe, pour la revue, qu'au moment même où la revue se passait. If descend de cheval sur la place même, et va droit au major qui dit à l'instant au commissaire : « Monsieur, voilà M. de Mirabeau que je vous disais ne pouvoir manquer d'arriver dans la journée. » Le commissaire répond qu'il est bien fâché, mais que son devoir est de passer la troupe en revue, et de noter ce qui y manque d'hommes; qu'au moment où la compagnie a passé devant lui, le capitaine n'y était pas; qu'il ne peut prendre connaissance d'autre chose, qu'en conséquence la revue est fermée pour M. de Mirabeau, et Huil passera absent. Celui-ci laisse le major plaider sa cause et se récrier contre la rigueur du commissaire, qui, cramponné sur ses distinctions d'e.xactitude, persiste dans son refus. Le jeune capitaine, muet jusqu'alors, prend d'un grand sangrfroid la parole, et dit au commissaire : " Monsieur, je suis donc absent? — Oui, Monsieur. — En ce cas, Monsieur, ceci se passe en mon absence. » Et, tombant sur M. le commissaire à grands coups de cravache, il lui donne à résoudre, en pleine place, un dilemme fort embarrassant.
L'audace est vraiment odieuse pour peu qu'elle soit oppressive, et qu'elle ne respecte pas le droit d'autrui, le faible soit de sexe, soit d'âge, soit d'état, de rang ou dé moyens. Elle devient orgueil alors, vice repoussant, ou insolence, vice lâche. Mais jointe à l'équité et à la générosité, qui est la vertu naturelle des hommes forts et bouillants, l'audace s'attire infailliblement l'amour et le respect
des petits, portion de la société la moins brillante, sans doute, mais la plus utile et celle qui exécute. Cette audace fut un des caractères distinctifs de notre race, et lui attira toujours Tamour du peuple. Les deux frères, Jean-Antoine et Aniiibal. l'éprouvèrent à Marseille dans une occasion critique, et qui fera connaître les mœurs de ce temps, d'où Ion date cependant, avec raison, le complément du despotisme.
On avait, en Provence, une aversion horrible pour tout ce qu'on appelle partisans, gens d'aides, douanes, impôts indirects, etc. Il est aisé d'augurer de ce que j'ai dit, relativement aux commissaires et aux inspecteurs, que mon ij^rand père n'était pas des plus souples à subir le joug des interrogations et perquisitions aux portes, barrières et passages. Tous ces établissements étaient nouveaux alors, résullats oppressifs de la fiscalité moderne et des prohibitions mercantiles au profit de nos manufactures exclusives ; ces inventions de Colbert (non ((uant à la découverte, mais quant au principe funeste de faire porter sur ces objets le pivot des finances, et de soutenir ce système de tout le poids de l'autorité), ces inventions, dis-je, non encore émoussées par l'habitude, inspiraient une horreur universelle. Cependant, le roi mettait à les protéger son exactitude extrême et sa volonté constante. Il donnait l'exemple, il faisait fouiller ses propres équipages, et la méthode inquisitrice n'en prospérait pas plus.
Mon grand-père et son frère se trouvaient alors à Marseille ; un porteur à leur livrée, mais connu pour contrebandier, est suivi par les employés, et se réfugie dans la cour de notre maison. On ferme les portes sur eux, et les valets d'armée tombent sur les gardes. Ils étaient trois; ils furent cruellement vexés, et l'un d'eux, au moment où, les portes enfin rouvertes, ils sortaient, tomba demi-mort d'un coup qu'il reçut à la tête. Tout ce bruit émeut le peuplo. il crie qu'on a voulu forcer les portes de MM. de Mirabeau, et se répand par toutes les rues, avec des clameurs et des menaces. « Vivent MM. de Mirabeau ! Voulezvous que lei boujarren touieis à la mar ? ^Voulez- vous
que nous les jetions tous à la mer?) » Les bureaux furent fermés, et, pour faire cesser le tumulte, il fallut que les deux frères quittassent la ville et se retirassent à Mirabeau. Aussitôt, grandes plaintes des directeurs et commis à M. Le Biet père, alors intendant. Dabord. il proniii beaucoup et ne fit rien. A la seconde complainte, il leur dit : « Messieurs, j'ai fait atlenlion que voire établissement demandait à être consolidé par le temps, et qu'il fallait surtout éviter les querelles personnelles. MM. de Mirabeau sont fort apparentés et appuyés dans cette province, et plus aisés à exciter qu'à retenir. Je crois donc que le meilleur parti... » Ils entendirent ce langage, et il n'en lut plus question en Proveiice. Mais mon grand-|)ère, accommodeur d'affaires alors s'il en fût, écrivit poliment à M. Le Hiche, fermier général de ce département, et père de cet élégant de La^ Popelinière, que nous avons vu se signaler ddus la ferme par la singularité et la folie de ses dépenses, que s'il entendait encore parler de celte affaire, il lui |iasserait à lui, Le Hicbe, la charge départie sur ses gens, à Marseille, la première fois qu il le trouverait à Tamphithéàtre de l'Opéra. Le Riche fut porter celte lettre à M. de Barbezieux, car la ferme n'était pas encore sur le pied de se faire justice elle-même. Quand ce ministre, jeune encore, revit mon grand-père, il lui dit « qu'il fallait se contenter de tuer ces gens-là, sans les menacer encore par lettres ».
Cette indulgence était-elle excessive? Peut-être ouimais on aurait perdu des têtes de cette trempe plutôt qu'on ne les aurait assouplies. Les hommes qui ne se découragent jamais, les hommes qui ont le ressort et, pour ainsi dire, l'appétit de l'impossible, sont trop précieux pour que les vrais hommes d'État, et les princes qui veulent exécuter de grandes choses, ne les ménagent pas. Un grand général lui-même ne préserve toute une nation que par le secours d'une b(mne armée; et une bonne armée n'est telle que par des officiers qui braveront toujours toute autre subordination que celle du devoir sérieux et de Thonneur.
Mon grand-père eut, en 1696, un régiment d'infanterie, ou, comme on disait alors, la permission de traiter avec M. de Glérembault. Sous Tordre étiibli par Louvois, on (levait être quatre ans mousquetaire, et dix ans capitaine de cavalerie. Ce ministre mourut en 1691, et son régime lui survécut jusqu'à Tépoque de la grande guerre du commencement de notre siècle; temps où Chamillard, inhabile et surchargé, laissa tout se relâcher. Mon grand-père ne subit donc pas tous les délais ordinaires. 11 approchait de trente ans, lorsqu'il eut son régiment, ,qu'il trouva très bien composé. Un trait, que mon père lui a entendu raconter et qui fait honneur à l'homme, donnera une idée (les soldats de ce siècle.
En faisant sa revue, mon grand-père vit un soldat qui tenait mal son fusil sur Fépaule. Quand il voulut en faire la remarque, le major lui dit à demi-voix : « Monsieur, vous saurez ce ((ue c'est ». Ils passèrent, et il lui raconta le fait suivant. Le régiment était à Sarrelouis, et, dans les places, il était, comme il est, défendu aux soldats, par un ban général, de mettre l'épée à la main, sous peine d'avoir le poing coupé. Cet homme trouve deux de ses camarades qui se battent, court à eux, et suivant la règle qui dit qu'il ne faut jamais séparer deux épées croisées qu'avec une épée, il tire la sienne, se jette entre eux et leur dit : « Amis! que faites-vous? » La garde accourt. Les deux coupables fuient, et le caporal, car c'en était un, qui reste parce qu'il n'avait rien à se reprocher, est saisi l'épée à la main et conduit au corps-de-garde. Il raconte la chose telle qu'elle est; on assemble un conseil de guerre; il y paraît avec fermeté et répète la vérité. On lui demande le nom des coupables, et sur son refus de les dénoncer, on le menace de lui faire subir la peine qu il a encourue, quoi que avec de bonnes intentions. Il répond froidement : a Je les connais, Messieurs, mais je ne les nommerai pas, et moins encore pour les mettre à ma place. Qui de vous dénoncerait son camarade? Non, je sauverai deux hommes au roi. Peu de soldats sont sûrs de rendre un tel service. J'ai encouru la peine, je la subirai. Je demande seulement
vu: DE JEA.N-ANïOiM-: 2::^'
une grâce; c'est qu'on veuille bien ne me faire perdre que le poignet gauche, afin que je puisse encore tirer Tépée pour (le plus belles occasions. >- Hélas! il n'y a dans le subalterne que trop de cet esprit servile, ((ui se fait une sloire de s'attacher à la lettre de l'ordonnance dans toute sa rigueur, et ne veut ou n'ose s'écarter de cette raideur superstitieuse qui coûte si peu aux âmes routinières, lorsqu'elle s'exerce aux dépens d'autrui. Ce digne soldat fui condamné, et remercia de l'échange du poignet qui lui fut accoLdé. Arrivé au billot, il dit au bourreau : « J'ai subi l'humiliation et l'appareil pour l'exemple, c'est là la peine; le reste est ordre du roi; je l'exécute; il doit l'être de la main d'un soldat, relire-toi, et me donne le couteau. » Il le prend en effet et d'un coup fait sauter son poignet gauche. C'était là le soldat qui soutenait du moignon la crosse de son fusil 1
On peut juger si l'amour pour le soldat, que porta toujours au plus haut degré mon grand -père, fut refroidi par ce trait héroïque. Il regardait le soldat comme l'enfant des (tfficiers, et le colonel comme le chef de famille. Aussi était-il adoré, et les troupes qu'il commandait comptaient sur cet amour particulier qui faisait dire en Italie, bien des années après : « N'approchons pas de iMirabeau, il ny fait pas bon aujourd'hui: le soldat se mouille -.
Dès la première campagne', il se ménagea si peu, que son premier bataillon, décimé, fut hors de service et laissé on garnison; mais il obtint de servir à la tète du second. Il marchait avec ce bataillon pour joindre l'armée, lorsqu'il reçut un ordre du prince de Vaudemont, gouverneur du Milanais, de se détourner de sa marche pour se porter sur un village voisin; et bientôt il apprit que c'était pour servir de garde au roi d'Espagne, qui vint cette année en Italie, et qui couchait là cette nuit.
11 arriva, en effet, avec sa cour espagnole, et les officiers généraux des deux nations. Le soir, mon grand-père