‹ Œuvres de MirabeauChapitre 103 sur 168 · Passer à gué · texte numérisé non relu

Passer à gué

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pour un cas semblable. Il y en ent de révoqués, et le directeur de ce tripot viril lui-même faire satisfaction.

Celte nïème chaleur le suivait partout dans le commerce de la vie et surtout lorsqu'il se présentait du bien à faire. Jamais on ne fut plus sensible, plus attentif, plus noble, plus otticieux, ]dus infatigable à servir tous ceux qui avaient besoin de lui, et qui n'avaient pas de reproches à craindre ni à se faire. La nature semblait avoir fait de lui le i)rolecleur naturel des hommes Lui adressait-on de, pauvres plaideurs de la montaj^ne, ou des gens dépaysés pour d'autres affaires, il prenait leur fait et cause avec une ardeur, une vigilance qui n'eut jamais d'égale, qui enlraîtiail tout, embr.issait tout, et ne confondait rien. Ses conseils, ses gens d'affaires, son argent, sa maison ses amis, toui était à eux ; et sa vie entière, à cet égard, fut un tissu d'aclions nobles et généreuses qui lui faisaient une réputation très distinguée et une sorte de déparlement de reconnaissance fort étendu. En un mot, toutes les grâces de la bienfaisance ornaient sa conduite, comme celles de la diction, et toute la chaleur de l'éloquence la plus majestueuse, étaient l'âme el le soutien de son esprit.

Eu 17:27, il y eut de grands bruits de guerre et des dispositions de ce genre poussées fort loin. On lui écrivil pour savoir si on lui rendrait son rang, qui l'eût fait lieutenantgénéral ancien, et s'il passerait en Italie. Sa santé ne le permettait plus; elle alla désormais toujours en s'affaiblissant juscpTà son dernier jour et la vue lui manqua tout à coup jus qu'à lui refuser de le guider. Du reste, il vécut jusqu'au bout tout entier. Sa figure n'avait point changé el la majesté de la vieillesse ajoutait encore à la beauté de sa stature et à ses avantages naturels qui, sans doute, et quoi qu'on en dise vulgairement, sont beaucoup plus précieux pour un homme que pour une femme, qu ils vouent presque toujours au malheur.

Notre aïeul mourut le 27 mai 1737, dans sa soixante et onzième année, également aimé et respecfé de sa famille, révéré de ses coiupalriotes, estimé et honoré partout où son nom fut connu ; sa mort fit événement dans sa patrie,

VIE DE JEA-N-AMUINE lil'J

comme une perte publique. Cependant il n'avait ni char2:e, ni emploi, ni autorité, ni aucun autre crédit que celui qu'il devait à sa considération personnelle ; et ses qualités doininanl>es n'étaifut pas sans plusieurs de c<*s défauts qui etTarouchent les hommes. Ses vassaux le craignaient ; ses valets le redoutaient; tous portaient autour de lui un air dé crainte qu'inijjose un maître absolu, et tous le regrettèrent, tous le pleurèrent. Quelle est donc la cause de cette apparente singularité? Serait-ce que Thomme veut être dominé, pourvu, d'ailleurs, qu'en cas d'oppression, il sache où trouver son refuge? Tout cela pouvait être pour ses commens;iux; mais ceux qui ne lui devaient rien? mais le public? mais la province ? Je vois ce que c'est :

Cet homme mérita beaucoup et n'oidinl rien. Usé de services, criblé de blessur.^s, chargé d'honneurs et de réputation, ioujoiirs désintéressé, noble et juste, il n'eut aucune récompense, ni grades, ni emplois, ni pensions. Il ne fut sur le chemin de personne. On lui rendit après lui, en hommages, ce qu'il eût dû avoir de son vivant en récompenses. i)n lui pardonna ses défauts; on ne vit que ses vertus et son mérite; il faut opter en ce monde : l'kstimi: ou LA KoRTU.NE. Tous les hoiumcs sont tels <iue ce peuple original qu'on a désigné sous le nom de gascon : on ne saurait nvinr à la fois If^ur urgent ei leur amitié.

Ceux qui seraient étonnés des couleurs que nous avons osé employer pour peindre un homme qui n'est resté ni dans les fastes des cours qu'on appelle histoires des nations^ ni dans les recueils mens«)ngers des gazettes, aur;iienl lort, à ce (|ii'il nous semble. Nous ne leur disons point qu'il en fut de tout tem|)S comme du nôtre (car sous le tableau toujours changeant des mœurs, celui des mobiles et des moyens ne change point); que faire parler de soi fut alors, comme aujourd'hui une prétention mendiante qui, affrontant le ridicule contemporain, et bravatit le mépris des honnêtes gens, achète avec de l'or les vains avantages de la célébrité. Nous ne leur dirons pas que les divers moyens, ou tout au moins 1 assiduité, la patience et le dévouement qui mènent à la fortune, répugnent beaucoup aux gens

Œl VUES DE MIUAUEAL

do mérite, pleius d'un honneur qui ne saurait fléchir devant les occasions de complaisance -servile et de basse docilité. Nous ne leur dirons pas que souvent aussi, détournés par les conseils de la sagesse, de ?e laisser éblouir au clinquant de la faveur, et de payer de leur temps et de leur liberté, biens les plus réels de la vie, le bonheur d'optique, ces hommes laissent au vulgaire les honneurs et les dignités. Mais nous leur dirons : nul homme ne réunit toutes les qualités. Les hommes délicats sur l'honneur n'ont certainement pas celles qu'il faudrait pour percer la foule des assidus autour des comptoirs de la fortune. Quelquefois les circonstances les rendent nécessaires et forcent à les mettre en avant. Alors ils produisent certainement un effet tout différent de celui qu'on peut attendre des favoris de l'aveugle déesse. Mais, heureuses les nations! Heureux les siècles, qui n'éprouvent pas ces circonstances 1

Quoi qu'il en soit, nous n'imaginons pas que personne mette en doute que partout et dans tous les temps il ne vive et meure loin de tout éclat une multitude d'hommes supérieurs à ceux qui jouent un rôle sur la scène du monde, bien que chargés souvent du mépris public. Cependant, ces derniers demeurent notés par le titre, si ce n'est par l'aloi. L'homme respectable dont nous avons parlé ne fut point obscur. Il ne put même être dans la médiocrité un seul jour, un seul acte de sa vie. Mais il lui fallait un plus grand théâtre et surtout un meilleur peintre. Nous n'entreprendrons point de l'offrir à la vénération de la postérité. Mais il doit être à jamais révéré de la sienne. Heureuse si elle ne cesse de prendre cet homme pour modèle, ses actions pour exemple et ses vertus pour leçons 1

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