‹ Œuvres de MirabeauChapitre 106 sur 168 · Textuel dans la première édition · texte numérisé non relu

Textuel dans la première édition

ont défendue, ils me remercieront de les détromper d'une erreur involontaire. Je le dirai donc.

L'Institution de Tordre des Cincinnati, telle que je viens de l'exposer d'après leurs propres paroles, est la création d'un véritable Patriciat, et d'une noblesse militaire, qui ne tardera point à devenir une noblesse civile, et une aristocratie d'autant plus dangereuse, qu'étant héréditaire, elle s'accroîtra sans cesse par le temps, et se fortifiera même par les préjugés qu'elle fera naître; qu'étant née hors de la Constitution et des Lois, les Lois n'ont pas pourvu aux moyens de la réprimer, et qu'elle pèsera sans cesse sur la Constitution dont elle ne fait point partie, jusqu'à ce que par des attaques tantôt sourdes et tantôt ouvertes, elle s'y soit mêlée en s'y incorporant, ou qu'après l'avoir longtemps minée, elle l'ébranlé à la fin, et la détruise.

Si Ton en doute, qu'on ouvre l'histoire, et qu'on y cherche l'origine et le progrès de pareils ('tablissements. Voyez l'Aristocratie Romaine, qui causa tant de ravages, A peine trouverez-vous sa source. Une société d'hommes, vivant dans la plus grande simplicité, dont les fortunes étaient égales et presque nulles, dont les propriétés foncières n'excédaient pas deux arpents, choisit quelques vieillards pour magistrats. Ces vieillards n'eurent d'autre distinction que leur âge, leur expérience, et l'affection qu'on leur supposait pour le peuple. De là, le nom de Pères [Patres) leur fut donné. Bientôt les descendants de ces hommes simples et rustiques se regardèrent comme distingués de leurs concitoyens, élevèrent des prétentions, s'arrogèrent des prérogatives, formèrent des unions de familles à familles, les cimentèrent par des alliances exclusives : et cette politique seule, sans titre et sans marque d'honneur, établit dans Rome un corps de noblesse si altéré de l'orgueil de dominer, qu'après l'expulsion des Rois, le peuple ne gagna presque rien à la Révolution, qui, pour la plus grande partie, était son ouvrage; car les familles patriciennes ayant réuni dans leurs mains la puissance du monarque et l'influence de la noblesse, chaque Patricien devint un Tarquin, et Rome n'eut pas plus qu'auparavant sa liberté politique;

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avec cette différence, (}ue la tyrannie résida désormais dans un corps : et mille Tyrans sont un fléau mille fois plus horrible et plus redoutable qu'un seul Tyran : car un Tyran peut être arrêté par son propre intérêt; il a le frein du remords, ou celui de l'opinion publique; mais un corps ne calcule rien, n"a jamais de remords, et se décerne à luimôme la gloire, lorsqu'il mérite le plus de honte.

C'est ainsi que s'éleva dans Rome le Patriciat; et cette origine est aussi inférieure à l'institution des Cincinnati, que des chefs de bandits vivant de contribution et de pillage, qui bâtirent des cabanes sur le sol que Rome couvre aujourd'hui, étaient au-c|essous d'un corps de chefs illustres, tels que Washington, Green, Gates. Moultrie, Waynes et tant d'autres, à qui furent confiés la défense et les intérêts polili(|ues dune grande nation, avancée dans tous les arts de la guerre et de la paix, et tenant, dès le jour de sa naissance politique, un rang distingué parmi les puissances de la terre. Si les Patriciens de Rome, aux premiers temps de la République, peuvent être comparés à une faible source qui fut mère d'un fleuve dévastateur, les Cincinnati sont le fleuve môme déjà formé, large, profond, et menaçant.

La noblesse moderne de l'Europe, qu'élait-elle dans son origine? Des chefs de guerriers féroces qui joignaient la barbarie de la victoire à celle des mœurs, dont les premiers titres furent l'usurpation et le brigandage, et qui ne fondèrent leur prééminence au-dessus de leur nation que sur le droit de commander qu'ils exerçaient dans les combats. Ainsi les champs de bataille furent le berceau de cette noblesse ; rapport singulier, frappant, redoutable, avec lordre Cincinnati !

C'est de là f|u'est sortie cett-e foule de Comtes, de Ducs, de Marquis qui ont inondé et ravagé l'Europe. Tons ces titres de la vanité humaine n'étaient dans les premiers temps que des titres militaires, qui marquaient les différents degrés de commandement; mais ces mêmes titres sont devenus bientôt des distinctions et des privilèges éclatants dans l'ordre civil. Bientôt ils ont fondé celte féodalité barbare, qui, pendant des siècles, a avili le genre humain,

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a fait des nations entières des races d'esclaves, et d'un petit nombre d'hommes des races de Tyrans.

PoSTERl! PoSTERl! VESTRA RES AGITUR.

Ce fut l'inscription que Ton grava à Naples sur une colonne après unn éruption du Vésuve (|ui fit périr des milliers d'habitants. Et moi, je voudrais la graver sur les symboles de Tordre funeste que Ton ose instituer parmi nous.

Oui; c'est cetie noblesse de Barbares, prix du , sang, ouvrage de l'épce, fruit de la conquête, que les Cincinnati veulent établir dans leur pays, qu'ils n'ont cependant pas conquis, et qui leur avait confié sa défense I Les distinctions Celtiques et Germaines, voilà l'héritage auquel ils prétendent ! Les honneurs que créèrent des chefs de sauvages, voilà ce qu'ambitionnent les héros d'un peuple libre, et d'un siècle de lumières! Ils usurpent le Patriciat de la victoire ! ils l'usurpent, et dès le berceau de leur ordre, ils y mêlent le raffinement corrupteur que le développement des idées féodales a introduit en Europe, les décorations, les symboles, signes éternels de ralliement pour les factieux! germe de vanité infecte pour une classe de citoyens, et de subordination servile pour toutes les autres ! source intarissable de corruption pour la nature humaine!

Si vous jetez les yeux sur tous ces ordres de chevalerie que les Cincinnati prétendent imiter dans le nouveau monde, et dans le sein d'une République, vous verrez que presque partout des causes, ou ridicules, ou viles, ou superstitieuses, les ont fait naître. J'en laisse les détails à l'histoire; il me suffit d'en relever les effets.

Le mépris même qui devait s'attacher à leur origine n'a pu empêcher l'orgueil et la misérable vanité de l'homme de les embrasser avidement. Ils sont devenus un nouveau signe d'inégalité, une nouvelle marque qui, au gré du caprice, établit encore des rangs et des barrières dans les Etats, où la classe ordinaire des citoyens est déjà surchargée et flétrie de tant de distinctions civiles. Ils ont créé des rangs jusque dans la noblesse, fondé un nouveau Patriciat dans le Patriciat, un nouvel orgueil dans l'orgueil, et de nouveaux moyens d'oppression dans l'oppression. Une

CO.NSIDERATIU.NS SLU LUHDUE DE CLNCLN-NATUS :i'J.J

partie de ces Patriciens si fiers, de ces descendants de guerriers, et d'anciens Tyrans du peuple, est devenue ellemême une espèce de peuple, par rapport à ceux de leur ordre que la laveur du Prince, le hasard, le bonheur de plaire, ou une obéissance servile aux caprices des Cours, ont décorés de ces signes imposants.

Ces signes enfin ont rallié dans toute l'Europe autour des trônes de nouveaux instruments du despotisme, toujours prêts à aliéner les droits des nations pour l'espoir de leur vanité, et à vendre un peuple pour un ruban.

Tel est le fatal pouvoir de l'opinion et des petites passions humaines, que les marques les pfus frivoles ont contribué à resserrer les chaînes des peuples, ont ennobli et payé la servitude des puissants, pour appesantir encore la servitude du pauvre; que la couleur même d'un ruban, la forme d'un cordon influent sur le caractèreetlesdispositionsdesesprits, inspirent aux uns plus de respect ou de bassesse, aux autres plus d'orgueil, reculent les hommes à plus ou moins de distance, et semblent rendre visible à l'œil cette inégalité factice que l'usurpation et l'insolence ont commencé d'abord par graver dans l'imagination du faible et de l'esclave.

De là, d'un bout de l'Europe à l'autre, ce spectacle si répété, si indécent, si scandaleux, qui forcel'honnête homme à baisser les yeux devant les signes de l'honneur prostitués à des hommes déshonorés, tandis que celui qui les porte s'indigne quelquefois contre la pudeur qui lui reste, et frémit de rougir encore.

Voilà, n'en doutons point, les maux dont notre postérité est menacée, et dont le premier germe est dans rimitation de cette dangereuse institution de l'Europe où la noblesse, composée dans l'origine d'une troupe d'oppresseurs ou d'assassins, s'est recrutée de concussionnaires ou de voleurs publics '.

En effet, si le Patriciat^ ou une noblesse qui n'est fondée pour ainsi dire que sur une distinction abstraite, a tant de pouvoir pour corrompre, pour inspirer le désir et faci-

1 . Une longue et vigoureuse noie sur la « dépravatien tiumaine que l'on peut presque certainement attribuer à Chamfort.

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liter les moyens de dafliiner, pour préparer de loin des esclaves et d^s maîtres, quelles seront donc les suites de ce même Patriciat, s'il joint à sa prééminence une décoration extérieure et un signe public?

L'homme met naturellement à tout de l'étiquette, il associe ou substitue le signe à la chose. Le signe le subjugue tellement qu'il met plus d'importance à sa conformité avec 1-e formulaire établi, qu'aux sentiments vrais, aux motifs honnêtes, aux actions utiles qui ne se montreraient que dans leur forme naturelle, qui dédaigneraient à la fois le mensonge d'un maintien commandé, et Tautre mensonge d'une hypocrite exagération. De là les préjugés, la dépendance, l'imitation servile, l'uniformité de mœurs, d'opinions et d'habitudes, d'où suit toujours l'esclavage.

Une fierté invincible, un courage indomptable ; une liberté de principes et de pensées qui ne se soumette qu'à la raison seule, et qui repousse tout autre empire; une indépendance qui ne cède ni aux plaisirs ni aux peines de l'opinion ; plaisirs très décevants, peines très poignantes dans Tàge des passions, parce que les passions s'en trouvent aidées ou contrariées : telle est l'àme d'un Républicain. Mourir plutôt que changer, telle est sa devise. Il doit jurer à la nature, à la patrie, à lui-même, de rester sans avenir dans un présent fâcheux, plutôt que de ramper un moment: de fouler aux pieds tout ce qui contrarierait ses principes et ses devoirs ; de tout sacrifier pour eux, fortune, goûts, passions, et même la gloire; de repousser toute protection déguisée en amitié, de n'appartenir qu'à celui qui lui appartiendra; secours pour secours ; zèle pour zèle : amitié pour amitié ; liberté, vertu, et patrie par-dessus tout; de montrer toujours son sentiment par les mots ou par les faits ; de regarder comme illusion quant à lui tout ce qui est hors de lui, tout ce qui est opinion étrangère, tout ce qui n'est pas une pensée de son esprit, ou un sentiment de son cœur ; de ne s'estimer que par la fermeté à maintenir ses droits, et le respect pour ceux d'autrui ; en un mot d'être lui, de n'être que lui, de ne s'estimer que par lui... Que peut avoir de commun un tel homme avec des signes,

des formules, des distinclions, des supériorités de convention, des prérogatives de rang, des bienséances? Il ne peut qu'être indigné et blessé, affaibli et corrompu.

Tout signe est redoutable, et produit un grand effet sur l'imagination faible des hommes. C'est en frappant leurs yeux qu'on leur donne. à son choix des passions. C'est par des signes que la religion, le fanatisme, la souveraineté, la révolta, les factions commandent aux esprits, entraînent des multitudes aveugles dont les sens subjuguent la pensée. C'«st par des signes qu'ont été préparées et produites plusieurs révolutions dans les Etats, soil pour la liberté, soit pour la tyrannie. Les signes rassemblent en un instant sous un même ét^'^dard des milliers d'hommes dispersés, à qui tout à coup ils ordonnent de n'avoir qu'une volonté, qu'une âm« et de se précipiter vers un même but.

Mais les signes sont d'autant plus puissants qu'ils réveillent des idées plus ou moins nobles, plus ou moins capables dépariera l'imagination, et de remuer les âmes, ici, quelles sout les idées jointes à l'institution du signe? Celles de combats et de victoires, de sang versé pour la patrie, de tyrans vaincus, de liberté publique protégée par des guerriers!

Combien de pareilles idées manifestées par un signe présenta tous les yeux, peuvent-elles influer sur ceux qui seront sans cesse rappelés par lui à leur propre gloire, ou à celle de leurs ancêtres, et sur la classe commune des hommes que toute gloire éblouit et porte à une espèce de culte, quand même cette gloire ne serait pas fondée ^ur des bienfaits! Je le demande: dans toutes les annales du monde, quelle noblesse à son origine eut jamais des titres aussi éclatants? Mais plus ces titres ont d'éclat, et plus j'ai droit de les redouter pour ma patrie ; plus ces signes sont liés à de grandes idées, plus je dois craindre qu'ils ne fondent parmi nous un nouvel ordre de citoyens contraire à nos constitutions et à nos lois.

Tout ce qui est signe, et qui peut tout à coup servir de ralliement à un grand nombre d'hommes, qui peut former un esprit particulier dans l'esprit général, qui peut séparer un certain nombre de citoyens du corps des Citoyens,

estbien plus redoutable par ses effets dans une république que dans une monarcbie, dont après tout l'esclavage, plus ou moins malheureux, plus ou moins déguisé, est le chefd'œuvre et le but éternel.

Dans la Monarchie tout tend à l'élévation ; dans la République tout doit tendre à l'égalité. Dans la première, il faut des rangs ; dans la seconde, des vertus. Dans l'une, il est bon que les citoyens soient divisés en corps ; leur esprit particulier supplée à Tesprit général ; leur émulation, même en les divisant, peut les rendre utiles, et ne peut être dangereuse, parce qu'elle est comprimée de toutes parts du poids de l'autorité souveraine: dans l'autre, tout ce qui divise, ébranle; tout ce qui sort du niveau, pèse sur le reste ; il ne faut qu'un corps, qu'un esprit : il faut que rien ne domine, et que tout soit également dominé; que chaque citoyen ne voie au-dessous de lui que le vice ; au-dessus, que la loi.

Enfin, les signesextérieurs de distinctions sont naturalisés dans la Monarchie, et par cela même leur influence est moins dangereuse. Là, tout est pompe et décoration depuis le monarque et tous les rangs intermédiaires qui remplissent Tintervalle entre lui et le peuple, jusqu'au simple guerrier qui défend ou qui écrase l'Etat. Mais tous ces signes qui distinguent sont étrangers au Gouvernement et à l'esprit républicain. La liberté a un coup d'œil fier et superbe que toute distinction blesse ; elle veut que rien n'appelle ses regards, et que tout se confonde devant eux; elle ne voit même ces sortes de signes qu'avec terreur. S'il n'y a qu'un ordre de citoyens qui les porte, sa terreur redouble. Pour cesser de les craindre, elle n'aurait qu'un moyen ; ce serait de les avilir en les prostituant. Mais si le corps solitaire qui ose ainsi se distinguer est un corps de guerriers, alors tout est perdu; la liberté ne restera pas longtemps dans des climats que de pareilles distinctions outragent.

Quoi! dans les anciennes républiques, le guerrier qui avait vaincu se hâtait de se confondre et de se mêler dans la foule des citoyens! Il se hâtait de faire disparaître sa

gloire et quittait, pour Ihabit de la paix, cet habit guerrier teint de son propre sang, ou décoré du sang des ennemis! Quoi! Eempire de la force même est alarmé des distinctions militaires! Sur le despotisme légionnaire des empereurs, les héros des derniers siècles de Rome craignaient d'effaroucher par leurs victoires une tyrannie qui n'était fondée que sur les armes; et, en s'elTaçant dans le nombre des esclaves, ils tâchaient, par leur modestie, de se faire pardonner d'avoir vaincu! Quoi! au sein de l'Angleterre dont nous venons à peine de secouer le joug, et qui devrait au moins nous instruire par ses exemples, la liberté ombrageuse croit devoir se défier des corps militaires I Elle les repousse du sein de son ile! elle affaiblit autant qu'elle le peut, par ses lois et l'esprit de sa constitution, celle considération générale attachée dans le reste de l'Europe à la profession de guerrier!... Et parmi nous, et dans un État qui ne vient que de naître; dans une réj)ublique qui rappelle l'homme, autant qu'elle le peut, aux droits primitifs, de la nature et de la liberté, dix mille guerriers, à l'instant où leur pays n'a plus besoin de leur secours, comme s'ils n'avaient vaincu que pour eux et pour leur propre gloire, cherchent à devenir un corps subsistant, et pour ainsi dire immortel dans l'État, se créent, sans l'autorité des lois, une distinction héréditaire! veulent être encore présents jusque dans la dernière postérité! commandent, pour ainsi dire, le respect et des hommages aux générations qui ne sont pas encore nées! osent établir un signe commun à eux et à tous leurs descendants, pour se reconnaître et se rallier au premier signal d'un bout de l'Amérique à l'autre!...

Certes, si nous n'avions pas le droit d'estimer a niant que nous le faisons, nos braves défenseurs; si nous ne pensions pas que, dans une telle entreprise, ils n'ont été égarés que par Terreur des grandes âmes, l'enthousiasme et l'illusion de la gloire, nous n'hésiterions pas à les dénoncer au nouveau monde et à la liberté naissante, comme ses plus redoutables ennemis. Grâce au ciel, ils aiment encore la liberté et la patrie, cette liberté qu'ils ont vengée, cette patrie qu'ils ont arrachée aux tyrans. Mais nous ne pouvons être

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rassurés par leurs seutiments mêmes et leurs vertus. Ces vertus seront-elles héréditaires dans leurs descendants, comme dans leurs décorations et leurs titres? Ces vertus, qui soutiennent en ce moment les regards des deux mondes attachés sur elles, le fanatisme heureux d'une grande révolution, le spectacle récent de la gloire, la reconnaissance de tout un peuple, le souvenir profondément gravé des oppressions et des maux; des plaies encore sanglantes et qui de longtemps, ne seront pas fermées; l'orgueil même d'une conscience généreuse qui aurait trop à rougir de se démentir ; ces vertus ne s'affaibliraient-elles pas nécessairement, par la distance des temps, par la corruption lente et inévitable des siècles, par la corruption bien plus rapide des richesses et du luxe, par le sommeil d'une paix qui détend tous les ressorts? Car, on le sait trop, le danger le plus grand pour les Républiques est peut-être de n'avoir plus de dangers à craindre. Résisteront-elles à la séduction du pouvoir, cette maladie éternelle de rhomme, qui est bientôt fatigué d'obéir, dès qu'il entrevoit des moyens de commander? De l'homme qui veut l'égalité, que toute égalité tourmente, et qui tend sans cesse à s'en échapper? Ces vertus, enfin, résisteront-elles à l'ascendant de l'institution que nous osons combattre? car chaque institution a dans son esprit même une force insurmontable, tant pour le bien que pour le mal, selon qu'elle a été dirigée en naissant.; une force que souvent on n'a pu prévoir dans son origine, qui se développe par degrés, qui agit dans tous les instants, modifie les caractères, conduit ou prépare les événements, d'autant plus irrésistible que, tout entière dans les choses, elle est presque toujours indépendante des personnes, et leur commande ou les entraîne, sans qu'elles se doutent quelquefois de son influence? Ainsi dans Rome, la prééminence accordée à quelques vieillards prépara les fureurs de l'Aristocratie, l'établissement du Tribunat, le choc éternel de la noblesse et du peuple, le droit de législation donné à dix magistrats, la tyrannie des Décemvirs, le droit de commander plusieurs années de suite dans les provinces, la vénalité des armées

;]ui n'eurent alors que des généraux et n'eurent plus de patrie, et qui furent toujours prêtes à seconder les factions sanguinaires. Enfin, l'institution d'un chef civil et militaire sous le nom dempereur, qui ne fut, après tout, que le chef trop puissant d'une aristocratie trop puissante, en paraissant rétablir Tordre, renversa la République la plus fortement constituée qui fut jamais, et prépara les temps les plus horribles dans l'histoire des nations; ceux où la nature humaine épuisa tout ce que la tyrannie peut oser, tout ce que la servitude peut souffrir'.

Mirabeau démontre, par des citations, que rinstitution' des Cincinnati est contraire aux déclarations des constitutions des divers États, et au pacte de la Confédération générale : donc, elle doit être dissoute. Dans un post-scripturn, il publie un arrêté pris par l'Etat de Massachusetts contre l'ordre des Cincinnati, le premier acte d'association des Cincinnatti, les nouvenux statuts et la lettre circulaire adressée aux membres de l'ordre par l'assemblée générale, le 3 mai t7<S4, et sigm'e par Washington, le président, avec des observations, enfin une lettre de Turgot au D'' Price (p. 203).

La seconde édition, dont les ornements typographiques sont différents de la première, contient, en outre, un avis du Traducteur, les Observations sur l'importance de la Révolution de C Amérique et sur les moyeiis de la rendre utile au monde et Les Réflexéons sur l'ouvrage précédent, qui sont en grande partie, sinon entièrement, de Target -. Dans des Errata copieux Mirabeau rectifie et reprend quelques arguments de la première édition.

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