‹ Œuvres de MirabeauChapitre 109 sur 168 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Parmi les Français qui liront cet écrit, il en est qui, remarquant mon nom dans le titre, diront avec délices : c. Le voilà, cet homme incendiaire, qui n'aime ni le Despotisme, ni les Lettres-de-cachet, ni les Prisons d'Etat, ni le Patriciat, ni les Décorations, ni les Traités de partage : il dévoile enfin son âme tout entière : il conseille, masque levé, la révolte et le carnage. »

Il en est d'autres qui, par un sentiment de bienveillance, ou d'estime, auquel je dois de la reconnaissance, s'étonneront que je prenne la plume pour conseiller la guerre.

Je souhaite aux premiers que leur belle découverte leur donne beaucoup de plaisir; et je réponds aux autres :

Cet écrit tend uniquement à îa paix, par d'autres moyens, à la vérité, que celui d'accorder à l'ambition tout ce qu'elle exige; comme si ses demandes n'étaient pas toujours suivies de demandes nouvelles; il tend à la paix en démontrant qu'on ne saurait trop se hâter de faire avorter un plan simple en apparence, mais profond et dangereux, qui menace d'ensanglanter l'Europe entière, ou de Fasservir.

Je conseille une guerre prompte et vigoureuse, pour conserver une République dont les habitants ont formé le sol qu'ils occupent, les canaux qu'ils naviguent, les terres qu'ils cultivent, les rivières qui les arrosent; habitants industrieux, honnêtes, paisibles, courageux, qui ont acquis l'aisance et la liberté qu'on leur envie, par une continuité d'efforts dont l'histoire des hommes n'offre pas un autre

iu: prime la moitié moins vite qu'en France ». Lettres de Mirabeau à Chamfort, 30 décembre 1784.

D'après Dûment, les Doutes eurent comme ori^^ine une lettre (le Chauvet; suivant Romilly, Mirabeau eut commf •nllnhorateur Benjamin Vaughan.

DOUTES SL'U LA LIBERTE DE L'ESCALT ;jû:^

exemple, par quatre-vingts ans de combats et de victoires dans toutes les parties du monde.

Si Ton pouvait ajouter à l'éloge sublime d'avoir plus qu'aucun autre peuple honoré l'espèce humaine par la longue persévérance, et la lutte glorieuse de l'esprit de liberté, je dirais : je conseille la guerre pour conserver une nation qui s'est distinguée dans tous les genres de gloire, de philosophie, de science et de littérature; et qui, il cet égard, comme à tous les autres, est infiniment supérieure aux conquérants à demi barbares qui veulent l'engloutir.

Quant au projet qu'on rne reprochera sans doute avec amertume, je le dis nettement : si la liberté qu'on s'arroge de toutes parts d'enfreindre les traités les plus solennels, et de justifier leur infraction par le changement des circonstances, doit être mise en œuvre pour asservir les hommes, il vaut mieux, à mon avis, en faire usage pour \e< atTranchir, et perpétuer leur tranquillité.

Au reste j'ai tâché de remplir mon titre : il ne promet, et je ne propose que des Doutes. S'il m'échappe d'affirmer, c'est que ma pensée me presse; et que je ne cherche pas des tours qui la ralentiraient; je suis entraîné par mon sujet, et non pas aveuglé par une vaine et folle présomption.

Et sur quoi serait-elle fondée? Quel droit aurais-je de prononcer sur de si grands intérêts? Suis-je un de ces illustres politiques qui éclairent deux fois par mois l'univers, ou plutôt un de ces augustes commis qui le gojuveruent, et qui connaissent si bien le droit des gens, lequel, comme on sait, a toujours été respecté; le droit de la guerre, qui est un très beau droit que le Roi de Prusse a étudié toute sa vie ; le droit public, surtout celui de l'Allemagne, qui charme par sa simplicité les véritables philosophes; les lois fondamentales de la France qui la régissent sans exister, et qui, malgré ce petit inconvénient, se trouvent parfaitement expliquées par quatre-vingt mille arrêts du conseil, dans lesquels il n'y a pas une seule contradiction... Voilà ce qu'on sait naturellement et sans effort en qualité de Journaliste, ou de Premier commis, pour peu

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qu'on ait étudié à fond, comme on n'y manque jamais, cette science qu'on appelle la morale, laquelle se lie d'elle-même à la morale des Etats, vulgairement appelée politique; liaison nécessaire et démontrée par Thistoir»; d'Auguste et des Empereurs Romains, de Gengiskan, de Tamerlan, du Czar Pierre et autres Héros; comme le développe si bien le grand écrivain César Borgia dans son histoire d'Italie; le grand auteur espagnol, Philippe El prudente dans son histoire des guerres de Flandre, comme le prouve incontestablement l'aventure de la jatte d'eau qui fit rappeler Mylord Marlborough, celle du vieux valet de chambre italien, dont le crédit obtint au cardinal dOssat la permission de faire fouetter Henri IV; enfin quantité d'autres anecdotes qui charment les collèges et les cafés, en attendant que la postérité ait son tour d'en tirer son instruction et ses délices.

Pour nous qui ne sommes point appelés à de si hautes destinées, nous ne portons pas si loin notre faible vue, et jamais nous n'oserons prononcer sur une question politique. Mais nous voudrions, puisque le sort nous fit naître dans une monarchie; nous voudrions que notre Roi méritât à jamais chez les Etrangers, comme au sein de ses Etats, le nom de Bienfaisant qu'une de ses provinces vient de lui décerner. Nous voudrions que la liberté, la propriété, la paix fussent respectées d'un pùle à lautre. Nous voudrions que ces traités où les nations prennent à témoin le Dieu éternel, qu'elles sont réconciliées, n'enflammassent plus les haines nationales, au lieu de les éteindre.. Nous voudrions qu'ils fussent bannis de la terre, ces mots odieux que j'entends tous les jours à Londres : I hâte the Dutcu. Braves Anglais! Soyez libres, et soyez généreux parce que vous êtes libres; aimez, estimez les peuples qui sont libre^, parce que la liberté est avant tout digne d'amour et d'estime; plaignez les peuples pour qui le jour de la liberté ne luit point encore, parce qu'ils sont en effet très à plaindre: et ne haïssez aucune nation. Un Fitz-James (ce nom vous esl connu, c'esfvotre intolérance qui l'a rendu français . un Fitz-James disait dans la chaire épiscopale de Soissons ;

DOCTES SUU LA LIBEUTL: DE l/ESCAL'T iiOo

Aimez tous les noMMES sans distinction de peuple; car LES Turcs sont vos frères... Oh! que ce mot est touchant! et dans la bouche d'un prêtre 1... que ce mot est beau! que ce mot est grand! il contient toute la morale, toute la politique, toutes les vertus. Mis en pratique, il ferait disparaître presque tous les maux de l'espèce humaine.

Aimer tous les uommes sans distinction de peuple;

Telle est et telle à jamais sera ma devise. Nobles Anglais, daignez me la pardonner !

A Londres, 28 décembre 1784'.

Lettre 1 Considérations générales.

L'Empereur veut rendre à ses sujets brabançons la liberté de l'Escaut qui coule au travers de ses domaines. Les Hollandais sentent qu'il s*agit de conserver ou de perdre leur prospérité, et même que leur existence est compromise. Ils paraissent fermement résolus à repousser la prétention de l'Empereur.

Cette résolution ne serait point extraordinaire, quand il ne s'agirait que de leur commerce. Les Hollandais ont de l'or pour acheter des hommes : et tant de Princes en vendent! D'ailleurs, ces Républicains ne pourront-ils pas toujours céder si leur résistance est vaine?... S'ils raisonnent ainsi, il n'y aurait là qu'un calcul barbare fort ordinaire aux marchands. Eh ! quel peuple moderne n'est pas, ou ne veut pas être marchand 1

Mais s'il s'agit de la destruction des Hollandais, ou si dans leur opinion ils ne peuvent plus exister qu'autant que le permettra le voisin redoutable qui réclame l'empire de l'Escaut ; leur opiniâtreté devient plus intéressante et peut s'appeler du courage. Seront-ils secourus de la

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