‹ Œuvres de MirabeauChapitre 12 sur 168 · Ceci ne regarde déjà plus que les petits cantons · texte numérisé non relu

Ceci ne regarde déjà plus que les petits cantons

3. Ou sait combien la Suisse se méfie du canton de Berne. 'J'ajouterai encore ici quelques réflexions d'un Suisse, homuie de

beaucoup d'esprit et très-instruit.

-< Je crois comme vous, disait-il, que tôt ou tard nous serons les ' victimes de notre méfiance et de nos jalousies. Ce qu'il y a de plus tristf, c'est que nous ne pourrons nous en prendre qu'à nousmêmes. 11 serait peut-être un moyen de prévenir ce malheur, et le voici.

« Je vou'irais établir dans une ville quelconque, située au centre

de la Suisse, un conseil permanent, composé de deux députas de

chaque canton. Là se porteraient toutes les affaires qui concernent

le cor[)S Helvétique, Chaque canton aurait communiqué d'.ivaiice

, son opinion à ses députés, qui n'agiraient, comme de droit, qu'en

^conséquence des ordres de leurs chefs. Ce conseil serait chargé de

[ faire toutes les dépêches pour le corps Helvétique, tant au dedans

B, qu'au dehors. De cet établissement résulteraient deux avantages

à la Suisse une salutaire méfiance. L'orgueil d'Athènes et la jalousie des Grecs bannirent pour jamais la liberté de ces contrées si longtemps fortunées.

Tel est et fut toujours notre monde, couvert tour à tour de conquérants et d'esclaves; car les conquérants, en forgeant les fers des malheureux qu'ils enchaînent, aiguisent ceux qui doivent les renverser un jour.

Tel est et sera toujours l'homme, tour à tour despote et asservi] car l'homme, dénaturé par la servitude, devient aisément le plus féroce des animaux, s'il échappe un instant à l'oppression. Il n'est qu'un pas du despote à l'esclave, de l'esclave au despote, et le fer le franchit aisément.

Si tous les hommes aiment à dominer, ceux à qui la société défère le premier rang, doivent ressentir bien plus vivement encore les plaisirs de l'autorité, et s'efforcer d'en reculer les bornes, puisqu'ils ont en main tous les moyens pour y parvenir.

Ce n'est donc pas l'abus du pouvoir qui me paraît inconce-

bien propres à affermir la liberté et la prospérité de notre patrie : 1° Une plus grande force contre un ennemi commun. J'ose encore me persuader que tant qi<e les Suisses seront unis, ils seront en état de se défendre contre quiconque osera les attaquer. ,î

2» Une paix plus profonde et plus constante entre les cantons ^ mêmes. Toujours occupés de l'intérêt général, ces députés per- t draient de vue leur intérêt particulier, ou plutôt ils n'en auraient '^ point qui ne se rapportât au bien public. On frémit encore quand on pense qu'en 1712, des dissensions intestines mirent la Suisse à t deux doigts de sa perte. Dans les circonstances actuelles, qui ne. : sont rien moins que favorables aux républiques, il ne faudrait qu'une pareille querelle pour nous faire tomber de l'état le plus heureux dans la condition la plus déplorable.

« Je remarquerai de pins qu'il serait nécessaire que les alliés du corps Helvétique eussent, comme les cantons mêmes, leurs «iéputés à ce conseil permanent. On ne verrait plus agiter- ces questions inquiétantes : La soureraineté de NeufcluUel fait-elle parité du corps Helvétique ou non'l Uévêctié de Bdle et l'abbat/e le Saint-Gai sontils des fiefs de VEmp<re1 «)n cramilrail par conséquent moins de voir les trontières de la Suisse devenir le théâtre de la guerre en cas de rupture entre 1 Empire, la France et la Prusse, ce qui serait inévitable, si l'une de ce.-* trois puissances envisageait ces pays comme indépendants de la Suisse. »

vable; il est dans la nature comme l'excès de toute autre passion, et le premier aspect en est si séduisant, qu'on s'y livrerait avidement, si la réflexion et l'expérience n'en décelaient pas les dangers.

Ne concluez pas de tout ceci, que ce soit une contradiction d'admettre tout-à-la-fois que l'homme est nnlurellemenl bon, et cependant ('itrUn au despotisme. Car la justice ou la bonté (ce sont les mêmes vertus, ou du moins elles sont inséparablement unies) consistent à donner un frein à ses passions, à les subordonner au bien général, dans lequel se trouve toujours le bien réel et durable de l'individu; mais elles ne consistent p;»s à ne point avoir de j)assions : dépouillement absurde, impossible, et d'où s'ensuivrait l'anéantissement de toute moralité.

II n'est aucune passion dont on ne puisse dire, avec autant de raison, que de notre penchant au despotisme, que riiomme ne doit point l'avoir, s'il est naturellement bon. Nouvelle carrière de sophismes et de déclamations, que j'abandonne très volontiers aux rhéteurs à prétention.

Ce penchant général à Tinvasion, une fois admis et

[reconnu, Ton sent bientôt la nécessité de s'opposer conti-

[nuellement à la tyrannie qui nous menace sans cesse,

luisque chacun de nous en a le germe dans son cœur;

velus ac ja'nprl'lpm insita inortalihus potentiie cupido,

it Tacite, cet observateur si fin et si vrai du cœur humain '.

On doit apercevoir encore dans une passion aussi générale, aussi active, aussi industrieuse, la nécessité d'être juste; car quel droit ai-je de repousser l'oppression, si j'opprime? Quel espoir ai-je d'être tranquille, si je donne l'exemple du trouble?

Cependant quelques hommes sont les fauteurs et les satellites du despotisme. Il en est peu qui apprécient ses ravages, et luttent contre ses progrès. On ne s'occupe ni d'éclairer ni de contenir les chefs des sociétés, et l'on ne pense pas que l'autorité tutélaire, la seule légitime, la

l. Natura mortalium avicla imperii et prœceps ad explendam 0 n'uni cupidinem. (Salllste, Hisl. Jvgur.)

seule respectable, la seule qui puisse et qui doive subsister, parce qu'elle est la seule nécessaire aux hommes, se corrompt le plus souvent par le propre exercice de sa puissance, et devient d'autant plus aisément dangereuse, qu'elle inspire plus de confiance, et qu'on s'occupe moins de la resserrer.

Car enfin, tel est l'homme; il empiète sans cesse. Les moralistes ont répété dans tous les siècles, que chacun se fait justice au fond de son cœur. Je voudrais le croire; mais je découvre à tous les pas le combat inégal de l'intérêt et de la conscience; et cette conscience, au tribunal de laquelle on prétend que tous les hommes ressortissent, fascine le plus souvent notre jugement et nos yeux, et produit sur nous l'effet de l'anneau de Gygès : elle est le courtisan le plus adulateur des passions humaines, très équitable d'ailleurs, lorsqu'elle apprécie des actions qui n'intéressent pas ces passions.

Voilà, pour le dire en passant, pourquoi l'administrateur et rinstructeur influent si différemment sur les hommes et les sociétés.

L'instruction est toujours vague et générale, et n'attaque personne dans son intérêt personnel; or les hommes qui sont fripons en détail, sont cependant honnête»; pris en masse, dit M. Montesquieu, et chaque homme se réservant tacitement le droit de s'approprier le plus de biens, d'aisances, de commodités et d'avantages qu'il lui sera possible, approuve celui qui recommande le bien de tous. L'action est différente; il faut compter avec celui qui agit. Dès lors il faudrait renoncer à ses avantages usurpés; c'est ce que personne ne veut faire.

Ajoutez que l'instructeur répand beaucoup d'idées qui fructifieront dans les temps à venir, et que l'administrateur n'a le plus souvent d'influence que pendant son action. C'est précisément dans cet instant qu'il ne trouve presque jamais qu'une faiblesse lâche et paresseuse dans ceux qui voudraient le bien, tandis que ceux qui veulent le mal lui opposent une force prodigieuse, parce qu'il opère leur avantage immédiat et particulier.

Revenons et convenons que le désir de la supériorité est la passion la plus active du c^eur humain. Ajoutons qu'il est impossible à l'homme, qu'un grand intérêt ne modérera pas, de ne pas se prévaloir de sa supériorité.

Le désir d'abaisser les autres tient donc inséparablement à celui de s'élever. Ces deux passions combinées produisent la i\irann'}G et resclavagf".

Beaucoup d'hommes ont écrit sur l'esclavage ; tous en parlent; car tel dans notre Europe est esclave, qui certainement ne s'en doute pas. Tous Tout appelé I'Aliénation de LA LIBERTÉ \ sans avoir fixé lidée de ce mot liberté, autrement que par un galimatias confus et inintelligible.

Cette définition de l'esclavage me paraît aussi dangereuse qu'elle est fausse; car elle suppose qu'il est permis à l'homme à^aUf'ncr sa liberté.

Je n'envisagerai point cette discussion sous le point de vue moral, comme l'a fait M. Rousseau, de Genève. Ce serait un temps perdu que de l'entreprendre après un pareil écrivain, et je pense d'ailleurs que cette peine serait inutilement employée.

C'est assez })0ur trancher toute question à cet égard, d'établir que Valiénation de sa liberté, on pour parler plus exactement, le don de sa proprii^té jiersonnelle est impossible; et celte proposition est évidente.

Dites au despote qui prétend être né maître absolu des esclaves qu'il opprime et foule à son gré, de s'approprier leurs plaisirs, leurs peines, leurs sensations, leurs forces, toutes les facultés qui composent la propriété pers^nmlle] il vous répondra peut-être par un bourreau: c'est l'unique raison des tyrans. Déplorons son aveuglement; détestons ses principes; mais ne nous laissons jamais persuader par la violence. Il est aussi honteux de se laisser subjuguer par elle, qu'il est odieux de l'exercer.

L'homme ne saurait franchir les bornes dans lesquelles la sage nature l'a circonscrit. Nul individu ne saurait s'approprier un autre individu, que sous des conditions

1. Oa du moius toutes leurs définitions reviennent à celle-là.

johysiques ohligatoires. J'ai mon existence au même titre que celui <jui voudrait en user pour son propre avantage. Je la tiens comme lui de la main bienfaisante de l'auteur de la nature, qui m'a donné le droit et le pouvoir d'user de ses dons, comme à tous mes semblables. Aucun d'eux n'a donc d'autres droits sur moi, sur mon travail, ou ce qui revient au même sur mes propriétés, que ceux que j'ai sur lui; et nous ne pouvons jamais qu'échanger 710s facult<^s; nous ne saurions engager notre existence, par la raison très simple et très concluante qu'il nous est impossible d'en changer avec qui que ce soit.

On peut détruire la vie d'un homme par un crime affreux ; mais ce n'est pas s approprier mon existence, que de me l'arracher. Remarquez à ce sujet, combien est absurde l'opinion des prétendus philosophes qui ont érigé la violence en titre, qui ont établi un droit de conquête, et reconnu aux conquérants le pouvoir légitime d'accorder la vie ou de donner la mort. Il n'est pas vrai que le droit de vie et de mort, exercé par un homme sur un autre homme, ait jamais été autre chose qu'un acte de frénésie; car votre ennemi, réduit à lesclavage, peut vous être encore utile, pourvu que vous sustentiez sa vie; et c'est là, du moins, le droit qu'il a sur vous et la relation qui vous lie; mais le massacre d'un homme n'est bon à rien, qu'à déshonorer et soulever l'humanité \'... Le droit de vie et de mort!... El quel autre que Tauteur de notre être peut l'exercer?

D'homme à homme, les droits sont donc toujours respectifs. La propriété personnelle ne peut se livrer.

La liberté ne saurait s aliéner. Ce premier don de la nature est imprescriptible; et les hommes, même dansleur délire, ne sauraient y renoncer '.

1. Vend ère ciim possis captivum, occidere noli : Serviet utiliter.

(HoRAT., 1. I, Epist. 16.

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