DE EA RÉEORME POLITIQUE DES JUIFS
Dans la plupart des pays de l'Europe la constitution et les lois tendent à empêcher la propagation de ces malheureux fugitifs d'Asie flétris en quelque sorte par leur seul nom. 11 est des États où on leur défend absolument de séjourner, oîi la protection du souverain n"est accordée aux voyageurs de cette nation que pendant un court espace de temps, limité quelquefois à une seule nuit; et dans presque tous les autres on n'a reçu les Juifs que sous les conditions les plus onéreuses et les plus avilissantes. Ils ne sont pas citoyens, ils sont à peine des habitants tolérés. Le plus souvent il n'est permis qu'à un nombre donné de familles juives de s'établir dans une contrée ; cette permission les resserre en certains quartiers et jamais elle ne s'acquiert que moyennant une somme considérable. Dans beaucoup de pays même, on ne les admet pas à moins qu'ils ne possèdent déjà un bien effectif. Un Juif ne peut se marier sans permission spéciale, ni sans payer: veuf, il ne peut se remarier sans de nouveaux frais ; chaque enfant augmente la somme des tributs dont il est chargé, peu s'en faut quil n'y en ait un sur chacune de ses actions ; est-il père de plusieurs entants ? à peine peut-il en établir un sur le sol de son berceau ; les autres sont contraints d'aller chercher une terre étrangère et non moins inhospitalière. A-t-il des filles? comment les faire entrer dans le nombre si limité des familles de sa nation domiciliées dans la même ville
1. Il y eut une seconde édition de Sur Moses MendelssoJinen 1788, sans la Préf^ace, identique quant au reste à la première : Swr la réforme politique des Juifs, par le Comte de Mirabeau, à Bruxelles, et se trouve à Paris, chez Buisson, libraire. Hôtel de Marigny, 1788, in-8o, 130 pnges. Klle fut l'objet d'une violente polémique [v ou Analyse des papirs anglais, t. 111 et IV, p. 4o6-o31) entre Buisson et Le Jay fils, celui-ci se prétendant le seul autorisé à puidier un Sur Moses MendelssoJui, modifié, corrigé et augmenté par Mirabeau, édition qui du reste ne parut point.
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que lui ? Un Juif ne vit donc presque jamais avec ses enfants : au dedans tout lui est ravi, jusqu'au bonheur domestique ! au dehors il ne trouve que des hommes ennemis. Dans les détails de la vie commune, les lois sévissent contre lui avec une rigueur excessive, une partialité non déguisée. Malgré la multitude des droits qu'il lui faut paver, les moyens d'acquérir sont infiniment bornés pour lui. Partout il est exclu de rendre des services à FEtat, soit en paix, soit en guerre ; partout l'agriculture lui est interdite ; en presque aucun pays du monde il ne peut posséder de biens fonds; toute communauté, de métiers se croirait déshonorée si elle recevait un circoncis au nombre de ses membres. Ainsi les Juifs sont exclus de tous les arts mécani({ues, et parmi les arts libéraux ou les sciences, les mathématiques, la i)hysiqne et la médecine sont les seuls moyens de subsistance honnête à Tusage du très petit nombre d'entre eux qui conservent, dans l'état d'oppression où languissent leurs hordes dispersées, assez de courage et de sérénité d'âme pour s'élever jusqu'à l'étude. Heureux encore s'ils conquéraient l'estime à ce prix ! Mais le commun des hommes ne peut pardonner pas même en faveur des grands talents, et des éminentes vertus, le tort d'être né Juif. Quelle ressource restera donc à cet infortuné sans patrie dont l'industrie est sujette à mille entraves, qui ne peut nulle part acquérir, ni exercer librement ses talents, à la vertu de qui l'on n'a point de foi, pour lequel il n'existé aucune espèce de gloire?... Nulle autre que le négoce de détail (car le petit nombre de ceux qui possèdent assez de bien pour pouvoir entreprendre un commerce considérable dont plusieurs branches d'ailleurs ont été totalement interdites aux juifs, peut-il être compté quand il s'agit de la nation entière ?). Ce négoce de détail dans lequel la fréquente répétition de gains très modiques peut seule suffire à une subsistance chétive, ou le prêt d'argent, dont le profit très conforme à l'équité naturelle est devenu, grâce à de mauvaises lois et amx préjugés qu'elles enfantent, le domaine et le signalement d'une profession malhonnête, voilà le principal et presque l'unique moyen de subsister
des Juifs, et tandis qu'on le leur tolère, les lois décèlent une inique partialité pour leurs débiteurs, aggravant ainsi les humiliations, les périls, et multipliant par conséquent les ruses d'une nation déjà si opprimée.
Quels motifs ont pu engager les gouvernements européens à observer, pour ainsi dire d'un commun accord, des procédés si barbares envers la nation juive? Il est difficile de se persuader que tant d'hommes industrieux ne puissent être utiles à l'Etat parce qu'ils sortent de l'Asie et qu'ils se distinguent par la barbe, la circoncision et une manière particulière d'adorer l'Etre suprême. A la vérité, ce culte qui leur a été transmis par leurs pères les rendrait incapables de jouir des mêmes droits que les autres citoyens, s'il renfermait des principes contradictoires aux devoirs envers l'Etat, s'il leur défendait de respecter la bonne foi, s'il leur faisait une loi de haïr ceux qui ne sont pas de leur croyance, s'il leur permettait la fraude et la lésion de la morale, c'est-à-dire des rapports sociaux.
Mais la religion des Juifs fondée sur la loi de Moïse, laquelle est en vénération chez les chrétiens qui l'attribuent à linspiration immédiate de la divinité, ne contient certainement pas les principes anti-sociaux que nous venons d'énoncer. Ses commandements ne sont point en contradiction avec ceux de la justice et de l'humanité ; ils ne heurtent point la bonne foi ; ils n'ordonnent point la fraude; loin d'y inviter ses enfants, la loi mosaïque, particulièrement fondée sur l'agriculture, est même spécialement contraire au trafic, celle de toutes les professions qui peut le plus naturellement y conduire. Ceux-là seuls qui se permettraient la fraude envers un Hébreu l'accusent doser, en vertu de sa loi. tromper les hommes d'une autre religion, et les prêtres intolérants qui ont recueilli des contes calomnieux sur les opinions des Juifs, n'ont fait en cela que trahir leurs propres préjugés.
Ce n'est pas que lespréceptes donnés par Moïse il y a plus de trente siècles à une horde qui en est encore à devenir une nation, puissent convenir tous également aujourd'hui dans chaque État aux membres épars de cette nation.
Moïse voulait que les Juifs s'emparassent du pays des Cananéens, parce (fu'un de leurs ancêtres y avait passé avec ses troupeaux, quatre cents ans auparavant; il voulait qu'ils lormassent un État indépendant, séparé de toute autre nation, sans nul mélange, et qu'ils obéissent jusqu'aux derniers âges à leur législateur. De là cet attachement invincible à leur loi. infiniment exaltée par les persécutions. De là cette tierté plus imposante que répréhensible, qui, en s'aigrissant, les a portés à s'isoler du reste des hommes. De là cette persuasion d'une prééminence, qu'après tout chaque religion s'attribue, qui dans les temps postérieurs et l'état de dépression de ces infortunés a dégénéré peutêtre en haine mêlée de mépris pour leurs persécuteurs. Et comment les Juifs ne se persuaderaient-ils pas qu'ils sont les premiers des hommes, quand par un miracle bien plus grand que ceux de leur ancienne histoire, ils existent encore en dépil des violences de toutes les nations? Comment ne haïraient-ils pas à leur tour des peuples qui ont emprunté de leurs livres sacrés tous leurs dogmes et qui leur permettent à peine d'exister au milieu d'eux?
Mais la religion moderne des juifs ne contient en ellemême aucun précepte de haine et d'offense contre les membres d'une communion différente; elle est à cet égard parfaitement semblable à toutes les religions qui rompent plus ou moins les liens naturels des hommes, et imposent toujours à leurs sectateurs une certaine répugnance pour ceux d'une autre communion. A Dieu ne plaise que ce soit là une raison de refuser les droits de citoyen aux sectateurs de quelque culte que ce soit; car il en faudrait conclure que l'Etat est dans l'obligation de ne tolérer aucune religion, ou du moins de n'en tolérer qu'une seule ; et cette conclusion qui attenterait aux droits naturels et bouleverserait toutes les sociétés fait horreur. Mais malheureusement elle n'est pas moins absurde en politique que vicieuse en morale.
Toute société est composée de petites sociétés privées, qui, chacune, ont des principes particuliers, inspirent à leurs membres des sentiments et des préjugés à part, et
tracent à leur activité jjn cercle déterminé. Le monde subsiste cependant; et les nations bien, c'est-à-dire librement gouvernées, prospèrent. Le gentilhomme et le bourgeois, l'artisan et le laboureur, le militaire et celui qui ne l'est pas, le savant et le non-lettré posent des barrières entre eux et cependant habitent et servent le même pays. Que le chrétien et le circoncis, soit juif, soit nuisiilman, sectateur d'Ali ou d'Omar, du Pape ou de Luther, de Socin ou de Calvin sécartent les uns des autres : le grand et noble emploi du gouvernement consiste à faire en sorte que chacune de ces divisions tourne au profit de la grande société, du moins par un plus vif degré d'attachement pour elle, fondé sur une plus grande jouissance de la liberté.
On ne peut [-as douter de bonne foi que des traitements meilleurs n'extirpassent les préjugés de religion qui empêchent les enfants de Moïse d'être plus sociables. Le juif est plus homme encore qu'il n'est juif; et comment n'aimerait-il pas un état dans lequel il lui serait permis de devenir propriétaire? Où ses contributions ne seraient pas plus grandes que celles des autres citoyens? Où rien ne l'empêcherait d'aspirer à l'estime et à la considération? Pourquoi haïrait-il des hommes dont il ne serait plus séparé par des prérogatives humiliantes et dont il partagerait les droits et les devoirs? La nouveauté de ce bonheur, et la malheureuse probabilité que de longtemps sa nation ne peut se flatter de l'obtenir ailleurs, en augmenterait le prix à ses yeux. Son pays deviendrait sa patrie. Il la regarderait avec la tendresse d'un fils longtemps méconnu et rétabli dans ses droits. Ces sentiments inséparables du cœur humain parleraient bien plus haut que tous les sophismes des rabbins qu'on a tant exagérés, si ce n'est calomniés.
Jetez un coup d'œil sur l'histoire des hommes et vous verrez que l'indulgence et l'impartialité du gouvernement ont toujours triomphé des principes de religion. Quelle doctrine plus que celle des Quackers renferme des dogmes manifestement contraires aux principes de l'union sociale? Le Quacker ne veut pas concourir à la défense de son pays;
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il prétend ne connaître aucnn motif permis de faire la guerre. Il refuse de se prêter au serment qui paraît un dos plus essenti«'ls appuis que l'état puisse se promettre du dogme llallecte des usages particuliers, un extérieur qui le distingue ; il prend à tâche de ne laisser ignorer à personne qu'il se sépare du reste de ses compatriotes. Cependant les Qiiackers, les anabaptistes, sont partout de bons, d'utiles, Je respectables citoyens.
Le catholique semble être autorisé par sa croyance plus que tout autre sectateur de quelque religion que ce soit à se regarder comme séparé de tous ceux qui ne pensent pas comme lui. Sa religion est à ses yeux la condition unique pour aspirer au salut. Elle lui dicte Fobligatijon du prosélytisme. Cependant il est un patriote très utile et très zélé, en Angleterre, en Hollande, en Prusse, en llussie.
On peut en dire autant du luthérien en Alsace, du Socinien et du réformé en Transylvanie.
Les mahométans étaient en Espagne avant la persécution; ils sont encore en Autriche et en Russie de paisibles citoyens.
Les juifs furent d'utiles sujets dans FEmpire Romain. Conquis et par conséquent esclaves, ils y acquirent des privilèges considérables tels que l'admission à tous les emplois soit civils, soit militaires, et entre autres la permission de vivre conformément à leurs propres lois. Ils conservèrent pendant plus de quatre siècles la jouissance illimitée de tous les droits du citoyen ; c'est dire assez qu'ils en remplirent les devoirs. Plusieurs d'entre eux furent élevés jusqu'au faîte des drgnités, jusqu'à la préfecture honoraire, et quand ils déméritèrent cette existence honorable, quand ils se corrompirent, c'est qu'ils furent oppi imés, privés de leurs lois et de leurs patriarches, soumis aux magistrats romains, exclusdes emplois civils, et de l'honneur de pouvoir bien mériter de la patrie, surchargés de fardeaux sans compensations, réduits dans la classe des êtres les plus vils; c'est enfin que des pères de l'Église voués au fanatisme portèrent des monarques faibles à détruire les sagesrèglements de leurs prédécesseurs, adonner des
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preuves de leur zèle pour une religion dont la charité fait la base, en traitant sans charité ceux qui ne la professaient pas, en un mot à renverser tous les principes de la morale et de rérpiité pour honorer Dieu ; car comment appeler par exemple la loi qui défend que le plus grand crime commis par un enfant prosélyte envers ses parents non convertis puisse autoriser ceux-ci à le priver de sa légitime?
N'est-ce pas tout à la fois insulter à la nature, pousser au désespoir les plus honnêtes des juifs, assurer aux chrétiens rabjuralion des plus pervers d'entre cette nation?
Mais le caractère et l'esprit des juifs n'ont-ils pas trop justifié la dureté dont on use envers eux? Peuvent-ils s'accoutumer à regarder ceux d'une autre religion comme des membres d'une même communauté civile? N'ont-ils pas mérité chez toutes les nations le reproche de mauvaise foi? Toute supercherie, toute fraude n'est-elle pas une invention juive? Dans les contrées où trop de tolérance est accordée aux juifs ne se sont-ils pas emparés presque entièrement des branches de trafic dont ils ne sont pas exclus? Si tout cela n'est que trop attesté par les faits, les juifs sont, politiquement parlant, nuisibles dans un état, et telle est li cause indestructible des lois, du moins restrictives, imposées par les gouvernements les plus sages à cette nation avec une unanimité qui suffit peut-être pour les justifier.
Raisonner ainsi c'est évidemment prendre l'effet pour la cause, et s'efforcer de justifier une politique oppressive par le mal même qu'elle a produit. Nous admettrions comme démontrés les reproches dont on charge la nation juive, que l'état d'oppression où elle vit les expliquerait tous, ou plutôt motiverait une corruption beaucoup plus grande. Tous les moyens honnêtes de subsistance sont interdits au juif, comment ne descendrait-il pas à la mauvaise foi et à la fraude? Les lois luiaccordent à peine l'existence, comment se cToirait-illiépar elles?QuelIeobéissancevolontairepeut- 11 rendre, quel attachement peut le lier à l'état qui le maltraite? Quoi de plus simple que sa haine pour les nations qui l'écrasent des preuves de celle qu'elles lui portent? Qui
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a droit d'exiger de lui des vertus quand on ne l'en croit pas susceptible? Pourfjuoi s'étonner qu'il occupe trop de place lorsqu'on ne lui en laisse qu'une? Pour<}noi lui reprocher les fautes qu'on le force à commettre? Toute race d'hommes placée dans des circonstances pareilles se serait conduite de même. Nous avons le pouvoir en mains, nous l'avons toujours eu ; c'était donc et c'est encore à nous à guérir le juif de ses préjugés qui sont notre ouvrage, en nous dépouillant des nôtres. La perversité morale dans laquelle cette malheureuse nation est tombée par les suites d'une politique déraisonnable ne saurait être un juste motif d'y persévérer.
Et pour rendre odieuse cette politique, digne fruit de la barbarie des siècles d'ignorance, comme aussi pour en expliquer les effets déplorables, il ne fiiut qu'en tracer l'histoire à grands traits.
Les Juifs, traités en bètes de somme, et presque en animaux malfaisants, au moment où la religion des chrétiens devint la dominante, exclus de toutes les voies qui pouvaient conduire à une existence honorable, entrèrent avec d'autant plus d'avidité dans celles qui menaient à la fortune. Ils y trouvèrent de grandes facilités. La possession des biens-fonds, et l'agriculture peu lucrative dans les siècles des invasions de barbares, et même dans ceux de la féodalité, leur étaient interdites: mais presque tout le commerce et les affaires pécuniaires de l'iiurope étaient dans leurs mains. Ils avaient apporté de l'empire romain plus de connaissances, un esprit plus cultivé que ne possédaient à l'époque de l'irruption des divers peuples du Nord les nations conquérantes. Ils n'étaient point abrutis par des mœurs sauvages. Leur esprit n'était pas arrêté dans ses progrès par les nouvelles superstitions, ni par la philosophie scholastique. Si l'on compare les connaissances de l'Espagne, dominée alors par les Arabes, à celles de l'Europe chrétienne, on ne peut douter qu'il n'ait existé un temps où la partie de l'Europe la plus éclairée était celle qu'habitaient les circoncis. Enfin la dispersion des Juifs dans tous les pays du monde alors connus, leurs liaisons
])]us étroites, leurs correspondances plus étendues, devaient nalurellenienl leur donner, dans le commerce, des avantages marqués sur les nations qui dominaient l'Europe chrélienne, dont la partie noble attachait de la honte à celte profession, tandis que la seconde classe, soit par impéritie, soit par la crainte des brigandages de la noblesse, n'osait risquer des spéculations considérables. Plus les entreprises vastes étaient rares et peu sûres, plus les profits étaient grands, plus aussi les Juifs devinrent des objets d'envie pour les princes et pour le peuple, dont la fureur allumée par la cupidité, fut sanctifiée par la superstition. Aussitôt les idées, les faits, les choses, les hommes, furent travestis au gré du fanatisme et de la haine.
Jamais aucun peuple n'a souffert des persécutions aussi cruelles, aussi soutenues, aussi longues. Des préjugés extravagants concoururent avec des lois atroces pour aggraver leur sort. Arrivait-il un malheur amené par Tordre physique des choses? Les Juifs en étaient réputés la cause sinistre; ils devaient avoir irrité le Ciel; leur destruction sanglante était le seul moyen de l'apaiser. Une épidémie, une famine avaient-elles enlevé un certain nombre d'habitants? Les Juifs, en empoisonnant les fontaines avaient produit cette mortalité; un peuple forcené les massacrait, ou bien une procédure hâtive les conduisait sur le bûcher au gré de ces fanatiques. L'issue d'une guerre était-elle malheureuse? Quelque trahison des Hébreux devait en être la cause unique, et l'on égorgeait ces victimes immondes. Le souverain ou ses ministres manquaient-ils d'argent, il fallait que les Juifs leur en prêtassent, et quand les débiteurs tout-puissants trouvaient bon de ne pas payer, les obligations étaient déclarées nulles; heureux les créanciers sans défense s'ils n'étaient pas expulsés du pays et punis du mal qu'ils recevaient.
Les Juifs auraient été plus que des hommes s'ils n'avaient point haï ceux qui les persécutaient avec tant d'injustice; s'ils n'avaient pas répondu à la tyrannie active de leurs ennemis, du moins par des preuves indirectes de leur haine, et quand ils se seraient vengés quelquefois sur tles
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individus de la religion chrétienne des cruautés qu'ils • •prouvaient, il n'y aurait rien que de conforme à la nature de riiomme. Au moins l'usure et l'avidité d'un gain exorbitant durent-ils s'emparer d'une nation qui ne pouvait par une voie plus honnête espérer des profits plus modérés, ni jouir avec sécurité de ceux qu'elle avait faits; mais à cet égard, comme à tout autre, les moines, seuls annalistes des siècles un peu reculés, ont incontestablement exagéré les procédés des Juifs, et ([uels qu'aient été les torts de cette nation infortunée , constamment produits par l'inique oppression de la nation dominante, ils ne peuvent la justifier.
A la vérité, tous les Ëlats ont partagé ce délire, mais loin que cette unanimité puisse les absoudre, elle leur ôte toute excuse en expliquant partout la conduite des Juifs, toujours graduée sur les traitements qu'ils ont reçus. Nous avons vu que, moins opprimés sous les Romains, ils furent estimables. Lorsque les empereurs se sont arrogé la puissance temporelle sur les Juifs, répandus par toute la terre, ils devinrent une espèce de bétail du souverain ; Serks de LA Chambre iKanimer-Knechte). Tel est le titre qu'ils portèrent en Allemagne où, jusqu'à l'époque de la Bulle d'or, aucun État de l'Empire n'osait les tolérer sans une permission expresse de l'empereur. En France, ils appartenaient aux domaines [servi fiscales); en Angleterre, à la couronne. Ce ne fut que dans le xvi° siècle qu'une loi de l'Empire donna le droit à tous les membres du corps germanique d'accorder retraite aux Juifs; mais ce droit n'a été exercé par aucun État d'Allemagne, comme une politique éclairée le prescrivait, et dans quelques provinces, telles que le duché de Wurtemberg, l'évêché d'Osnabruck, etc., ils ne sont pas même tolérés.
La Russie les a chassés dans ces derniers temps. En Danemark, ils n'ont droit d'habiter que des endroits déterminés; ils ne sont soufferts ni en Norvège, ni en Suède.
La Pologne est le pays où les Hébreux se sont toujours trouvés en plus grand nombre et où ils ont obtenu le plus de facilités pour exercer leur industrie; et c'est là surtout
que s'élèvent les clameurs sur l'impossibilité où sont les chrétiens de soutenir la concurrence des Juifs. Mais ce reproche prouve assurément bien moins contre ceux-ci que contre toute la constitution d'une prétendue république composée de cent mille gentilshommes et de huit à neuf millions d'esclaves. Les premiers se croiraient déshonorés en exerçant quelque commerce; les autres n'ont pas le moyen de s'y livrer. Tout trafic, en Pologne, est donc, par la force des choses, abandonné aux juifs. Et n'y entretiennent-ils pas, du moins, le peu d'industrie qui s'y fait remarquer?
La France n'a point de Juifs dans ses anciennes provinces, excepté quelques Portugais, qui jouissent, à Bordeaux et à Rayonne, de privilèges considérables, accordés par le même Henri II qui donna le signal des guerres de religion. Mais cette nation se trouve répandue en très grand nombre dans les Trois Kvêchés, en Alsace et en Lorraine, où, à l'exception du droit d'autonomie, elle continue d'être resserrée et opprimée comme en Allemagne.
Depuis longtemps, on les traite avec plus de douceur et une politique plus saine dans divers pays ditalie et surtout dans les Ëlats du grand-duc. En 1740, le roi d'Espagne actuellement régnant, alors roi des Deux-Siciles. leur accorda des privilèges distingués dont ils s<»nt privés aujourd'hui. Qui croirait, si le fait n'était pas très constaté, que la prédiction d'un prophète, qui s'avisa de déclarer que le roi n'aurait point d'héritiers mâles à moins qu'il ne proscrivît de nouveau les Juifs, renversa un arrangement si humain, si juste, si raisonnable?
Le pape leur a donné des libertés considérables; aussi la conduite des Juifs dans les États ecclésiastiques est-elle sans reproche.
L'Espagne et le Portugal sont restés dans toute la barbarie de leurs préjugés, et ceux-là même d'entre les Juifs qui s'y convertissent sont distingués des anciens orthodoxes par le nom offensant de nouveaux chrétiens.
La Hollande, enfin, et l'Angleterre, s'enrichissent depuis plusieurs siècles des Hébreux chassés de ces deux royaumes
et qui, sans compter leur industrie, y out apporté souvent des capitaux considérables. C'est là que les Juifs sont le plus rapprochés des droits de Thomme et du citoyen, et c'est aussi la qu'ils sont des membres très utiles à l'État. On sait que les Juifs anglais ont été déclarés capables de naturalisation en verlu d'un acte du Parlement donné en 1753; et que la résistance féroce du peflple, ou plutôt la corruption du ministère, comme je le prouverai bientôt par le simple exposé des faits, le fit révoquer Tannée suivante. Que peut-on donc conclure de la situation actuelle des Juits en Europe, sinon qu'ils valent mieux là où ils sont mieux traités, et qu'un moyen infaillible ^de les rendre meilleurs, c'est de les rendre plus heureux !
Eh! de quel droit désespérer, dit-on, de la nature humaine? Les Bohémiens sont incontestablement une nation }rès dépravée. La politique cruelle avec laquelle on les a bannis de partout, en abandonnant même leur vie au premier venu, les a forcés à ne vivre que de rapine, et à se comporter en ennemis nés et déclarés de la société. Ce n'est qu'en Hongrie et sous le dernier règne qu'on a commencé à leur assigner des demeures fixes dans le bannat de Témeswar où leur nombre est très grand. Ils y ont été astreints à l'agriculture et à d'autres travauxutiles ; et l'expérience a démontré qu'il était extrêmement difficile de les accoutumer soit à un séjour stable, soit à des occupations permanentes. Mais leurs enfants nés au sein de la société s'y prêtent davantage; et quand ce ne serait qu'après la révolution de plus d'un siècle que les descendants des Bohémiens actuellement établis dans cette contrée, pourraient devenir heureux et utiles, cette espérance ne suffirait-elle donc pas pour engager le Gouvernement à leur continuer ses louables soins?
Les colons qu'attirent ou reçoivent les divers États européens depuis que les persécutions religieuses sont passées de mode, sont pour la plupart des hommes sans capacité, sans industrie, de stupides enfants qui se figurent un ciel étranger plus serein que le leur, et se promettent d'y passer des jours heureux sans rien faire ; des misérables
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même qui cherchent à échapper au glaive des lois; ce sonl en un mot d'assez mauvais sujets qui coiîtent à TÉtat plus qu'ils ne lui rendent, à supposer qu'après avoir joui de quelques années d'exemption, ils ne se sauvent pas de la contrée qui les a reçus pour aller tromper un autre souverain. Mais plusieurs restent, laissent des enfants qui oublient les préjugés de leurs parents, produisent une génération de bons citoyens, et c'est assez pour dédommager avec usure le Gouvernement; aussi n'en est-il point qui n'attire des colons. Et cependant ils repoussent les juifs! Quelle inconséquence? Croit-on que les émigrants du Palatinat, de la Saxe, de la Souabe, de la Hollande, de la Suède, de l'Angleterre, de l'Ecosse, ces puritains, ces trembleurs qui ont peuplé l'Amérique septentrionale ressemblassent à ceux qui ont fondé les empires les plus florissants, si l'espoir du genre humain n'est pas déçu, dont la terre aura jamais été embellie? Non certes, c'est avec des mœurs corrompues et des connaissances aussi bornées que leurs fortunes, que le plus grand nombre de ces malheureux alla chercher au nouveau monde un sort dont ils s'étaient peut-être rendus indignes dans le noire.
Une patience indulgents, une vigilance éclairée, des procédés généreux produiront chez les juifs des effets plus heureux qu'on ne saurait s'en promettre des colons que recueillent la plupart des Etats de l'Europe. Dans chaque pays où se trouvent des juifs, ils sont déjà plus habitués, plus incorporés que des étrangers ne peuvent l'être avant un certain lemps révolu. Ils ne connaissent d'autre patrie que celle qu'ils vont obtenir, ils ne sont pas des bohémiens sauvages et farouches, ni des fugitifs ignorants et sans mœurs. Dans chaque état plusieurs possèdent quelque bien, et un plus grand nombre encore se distingue par les talents de l'esprit. Ils ont à un point éminent la prudence, l'application, l'activité, la souplesse nécessaires pour se prêter à toutes les situations, quelques-uns se sont montrés à leur avantage dans les affaires publiques. On connaît leur bonheur dans le commerce. Ils se montrent très adroits dans les arts mécaniques partout où on leur permet de les
exercer. Le petit nombre de ceux qui ont pu se livrer aux sciences l'ont fait avec un grand succès. On trouverait peut-être parmi leurs riches négociants des vues plus grandes, des combinaisons plus sages, parmi les marchands et le peuple en général plus d'économie, d'ordre et d'intelligence que chez le même nombre de chrétiens. Si nous accordons qu'à certains égards la morale des juifs soit dépravée, nous devons aussi leur imputer à honneur cet attachement ferme et constant qu'ils montrent pour la doctrine qu'ils croient avoir été transmise à leurs pères par la divinité elle-même. Ce qu'on appelle le carartère est-il donc si commun chez les hommes que l'on ne doive aucune estime à une telle fermeté ? Enfin la composition morale des juifs doit recevoir une influence heureuse d'une liaison mutuelle plus étroite. La grande uniformité de leur sort fait qu'ils le partagent avec plus d'alTection les uns envers les autres que toute autre nation nombreuse. On ne voit nulle part les juifs indigents tomber à la charge de l'État. Ce sont les plus aisés qui les entretiennent, et la communauté prend soin de l'individu. Les juifs sont pour la plupart bons maris et bons pères ; la débauche ou les vices contre nature leur sont inconnus. On ne saurait leur reprocher presque aucun exemple de trahison ou d'autre faute capitale envers l'État. Depuis deux siècles, aucun juif des communautés portugaises établies en Angleterre ou en Hollande n'a été condamné à mort.
Qu'oppose-t-on à ces bonnes qualités? Un penchant excessif pour toute espèce de lucre. Mais si comme on ne peut le contester de bonne foi, ce penchant est la suite naturelle et nécessaire d'un commerce très resserré, qu'en peut-on conclure contre la régénération des juifs sous le régime de la liberté? Lorsque dans leur prem.ier état, ils vivaient encore de l'agriculture, lorsque dispersés dans l'Empire romain, ils jouissaient de tous les droits de l'homme et du citoyen, la fraude et l'usure n'étaient pas les traits distinctifs de leur caractère.
On n'a pas assez remarqué combien est forte l'influence particulière des diverses professions sur les préjugés et le
caractère moral. Lartisan qui fait biea son métier a peutêtre l'existencela plus paisible qu'on puisse atteindre dans nos sociétés politiques. Exempt d'espérances trompeuses, de soucis inquiétants, uniforme dans sa vie, modéré dans ses désirs, il jouit du jour présent en attendant un lendemain semblable.
L'agriculteur n'est pas aussi sur dune récompense égale à son industrie ; son travail estmoins mécanique ; son esprit et son àme sont plus agités; mais en revanche les mœurs simples de la campagne, Fassiduité régulière qu'exigent ses travaux conservent son innocence et ses mœurs hospitalières.
Le négociant a nécessairement d'autres habitudes, d'autres principes, un esprit tout différent. Les circonstances du temps, des besoins, des passions locales, des goûts accidentels sont les bases de ses calculs. Continuellement occupé à faire du profit, à éviter des pertes, à combattre des intérêts étrangers, à consulter, à provoquer, à suborner la fortune, il est incessamment agité d'une activité inquiète, fatigué d'une attention forcée, bercé d'espérances, bourrelé de craintes. L'habitude d'envisager tout du côté du gain doit naturellement resserrer ses sentiments; les tentations sont trop fréquentes; surfaire le prix est à si peu de chose près la même chose que tirer prudemment parti des circonstances! Le marchand, mêmelionnête, peut à la longue s'y tromper et prendre l'un puur l'autre. Il a toujours a perdre ou à gagner dans ses liaisons avec les autres hommes; insensiblement il s'accoutume à les regarder comme des adversaires ou des rivaux; son âme se rétrécit^ sa sensibilité s'émousse, l'intérêt sordide, ou le luxe fastueux prennent trop souvent sa place.
Or ces inconvénients attachés à la profession du commerce doivent être incontestablement plus influents et plus profonds chez les juifs que chez les chrétiens. Ceux-ci reçoivent en général une meilleure éducation; ceux-là ne connaissent que celle de Toppression et de l'indigence. Les premiers ont mille moyens de subsistance, les juifs n'en ont qu'un. Les petits artifices frauduleux leur sont plus fami-
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liers puisque leur situation leur en a imposé depuis si longtemps la nécessité; l'usure et ses profits doivent leur paraître moins illicites, puis<jue tontes les branches de leur commerce sont grevées d'impôts si forts que les profits réguliers ne suffiraient pas pour y satisfaire. Enfin les chrétiens restent rarement attachés plusieurs générations de suite à une même profession, de sorte que les caractères particuliers de chacune d'elles se confondent et s'affaiblissent niutuellement en eux. Les juifs au contraire sont contraints depuis tant et tant de siècles à vivre uniqnement du commerce, que cette occupation a dû communiquer à leur caractère ses impressions désavantageuses dans toute leur force.
Telle est donc la véritable ou plutôt l'unique cause de la corruption des juifs. Leur état continuel de l'oppression, et les limites de leurs occupations bornées à un seul objet moralement défavorable; là est le mal, et là aussi se trouvent les moyens de le guérir.
Voulez-vous que les juifs deviennent des hommes meilleurs, des citoyens utiles?
Bannissez de la société toute distinction avilissante pour eux ; ouvrez-leur toutes les voies de subsistance et d'acquisitions. Loin de leur interdire l'agriculture, les métiers, les arts mécaniques, encouragez-les à s'y adonner. Veillez à ce que sans négliger la doctrine sacrée de leurs pères, les juifs apprennent à connaître mieux la nature et son auteur, la morale et la raison, les principes de l'ordre, les intérêts du genre humain, de la grande société dont ils font partie, mettez les écoles juives sur le pied des écoles chrétiennes dans tout ce qui ne tient pas à la religion; que celle nation ait comme toute autre le plus libre exercice de son culte; qu'elle établisse à ses frais autant de synagogues et de rabbins qu'elle le voudra; que le droit d'exclusion ne soit accordé à l'église juive comme à toute autre que pour lasociété religieuse; mais que dans les limitesde cette société les décrets des rabbins soient appuyés du bras séculier; que les juifs vivent et soient jugés selon leurs propres lois; qu'en un mot ils soient mis et maintenant en
possession de tous les droits de citoyens, et bientôt cette constitution équitable les rangera au nombre des nfiembres les plus utiles de l'Etat; elle remédiera tout à la fois aux maux multipliés qu'on leur a faits, et aux fautes dont on les a obligés à se rendre coupables.
Les détails d'un plan si nouveau quoique si simple sont sans doute susceptibles de modifications diverses, selon les pays et les gouvernements, mais du moins peut-on regarder comme hors de doute ce point essentiel, base de la réforme politique des juifs : que cette nation a reçu de la nature comme toute autre la faculté de devenir meilleure et plus heureuse ; et que c'est une entreprise favorable à Uhumanité, ordonnée par la justice, invoquée par une saine politique, d'améliorer sa situation'.
1. Edition originale, p. 59 à 90. Divisions de Sur Moses Mendehsolin : 1° Notice sur Moses Mendelssohn et ses ouvrages; 2^ De la réforme politique des juifs; 3° de l'acte de naturalisation porté en 1733, dans la Grande-Bretagne en faveur des juifs; 4» objections de M. Michaelis, et autres.
Pour la collaboration du major Mauvillon, voir Les lellres du comte de Mirabeau à l'un de ses amis d'Allemagne, lettres du 16 août, 19 août, 3 septembre, 4 novembre, 8 novembre 1780.
Pendant son second séjour à Berlin, Mirabeau, persuadé qu'il obtiendrait d'être employé publiquement dcins la diplomatie, par le Ministère français, après lui avoir donné confiance par le nombre et l'importance de ses rapports d'agent subalterne et secret -, témoigna d'une activité satis égale, autant pour remplir scrupuleusement sa mission que pour
1. Letthe remise a l^'iu:hÉRic-GuiLi-AUME II, roi régnanL de Prusse le jour de son avènement au trône. Par le comte de Mirabeau, Lierlin, 1787, in 8°, p. 3-91. Epigraphe : Arcus et statuas demolitvr et obscurat oblirio, nepligit carpitque posleritas. — Autre édition avec le même titre, s ms lieu, MDCGLXXVII, m A vj, 7 à 62.
2. La correspondance diplomatique de Mirabeau tut publiée eu 1789, Histoire S'^crète de la Cour de Berlin ou Correspondance d'un voyageur français, du o juillet 1786 au 19 janvier 1787, ouvrage posthume, 1789, 2 vol. in-8° Cette divulgation de documents fit un scandale énorme, et l'ouvrage fut condamné par un arrêt du Parlement du 10 février 1789 à être lacéré et brûlé par la main du bourreau. Mirabeau le désavoua, puis se plaignit qu'on avait mutilé et altéré ses lettres, dans le dessein de lui rendre impossible l'entrée aux États- jiénéraux. La vérité est qu'il avait livré sa correspondance à l'éditeur Le Jay, et qu'elle n'avait pas été intégralement imprimée.
M. Welschinger en a publié une édition complète, La Missio/i secrète de Mirabeau à Berlin, 1786-1787, d'après tes documents originaires des arcJiives des Affaires Étrangères, Paris, in-8°.
Mirabeau correspondait directement avec l'abbé de Périgord qui remettait les b ttres à M. de Galonné, lequel les communiquait au roi, s'il y avait lieu. L'abbé de Périgord leur faisait subir parfois
préparer des travaux littéraires *. Il menait parallèlement ses deux œuvres, et sa Lettre remise répond à ses préoccupations constantes de politique, et du rôle d'homme d'Etat qu'il ambifionnait chaque jour davantage.
Sire,
Vous êtes roi!... Le jour est arrivé où Dieu a voulu vous confier le sort de plusieurs millions d'hommes, et le pouvoir de faire de grands biens ou de grands maux sur la terre. Le sceptre vous est remis à l'âge où Ton est capable d'en porter le fardeau: vous devez être rassasié de jouissances vulgaires, vous avez usé de tous les plaisirs, un seul excepté... mais aussi c'est le plus grand, le seul inépuisable. Il vous était interdit; il est en votre pouvoir; vous allez veiller sur le bonheur des humains.
Vous parvenez au trône dans une heureuse époque; le siècle s'éclaire de jour en jour, il a travaillé, il travaille pour vous, il vous amasse des idées saines, il étend son influence sur votre nation que tant de circonstances ont retardée. Une logique sévère juge de tout aujourd'hui; les hommes qui ne voient que leur semblable sous le manteau royal, et qui en exigent des vertus, sont plus nombreux que jamais; on ne peut plus se passer de leur suffrage, et il ne reste à leurs yeux qu'un genre de gloire; tous les autres sont épuisés. Les succès militaires, les talents politiques, les prodiges des a7Hs, les progrès des sciences, tout a paru et brillé tour à tour d'une extrémité de l'Europe à l'autre; la bienfaisance éclairée, qui organise et vivifie les empires,
certaines modifications quil jugeait nécessaires. Il informait Mirabeau de l'effet produit par les renseignements qu'il donnait, et le Ministère des Aiïaires étrangères possède cinq lettres adressées à Mirabeau, où il exprime la satisfaction du roi. « On est parfaitement content de votre correspondance : on me le rt^pète tous les jours. Le roi la lit avec beaucoup d'intérêt. M. de C... (Galonné) vous remercie de votr- exactitude et du soin avec lequel vous rédigez vos dépêcties. » (Lettre du 3 décembre 1786. Affaires Etrtngères.)
1. Avec la collaboration régulière du major Mauvillun, il recueillait les documents qui devaient lui servir pour son ouvrage considérable : De la Monarchie prussienne sous Frédéric le Grand.
LKÏÏRE REMISE A FRÉDÉRlC-riLILLAUME II 30:.
ne s'est point encore montrée sur le trône pure et sans mélange : c'est à vous à l'y faire asseoir; cette gloire sublime vous est réservée. Votre prédécesseur a gagné sans cloute assez, et peut-être trop de batailles; il a trop fatigué les cent voix de la Renommée; il a, pour plusieurs règnes, pour f>lusieurs siècles, à peu près tari la gloire militaire. Si les circonstances vous forçaient à l'imiter, il faudrait se montrer digne de lui, et Votre Majesté n'y manquerait pas; mais il n'y a pour elle aucune raison de chercher avec peine, et par des sentiers battus, une gloire où Ton ne peut plus arriver qu'à la seconde place; tandis qu'avec plus de facilité vous pouvez vous créer une gloire plus pure, non moins brillante, et qui soit la vôtre uniquement. Frédéric a conquis l'admiration des humains; jamais Frédéric n'obtint leur amour, il peut vous appartenir toutentier*.
Une énuméialion des qualités physiques et morales du roi qui lui permettent d'être grand dans l'un des États les plus puissants de TEurope,
Grand! Sire, vous voudrez ce titre; mais vous le voudrez de la bouche de Thistoire et de celle des siècles futurs. Vous le dédaignerez dans celle de vos courtisans, que vous ;ivez entendus, que vous entendrez désormais bien davantage prodiguer même la louange grossière. Si vous faites ce que le fils de votre esclave aura fait, dix fois par jour mieux que vous, ils diront que vous avez fait vne action exiraord'naire : si vous obéissez à vos passions^ ils diront que vous /ai/es bien : si vous prodiguez le sang de vos sujets comme Teau des fleuves, ils diront que vous faites bien : si vous affermez l'air, ils diront que vous faites bien : si vous vous vengez, vous si puissant! ils diront que vous faites b>en .. Ils Font dit quand Alexandre dans l'ivresse déchira d'un coup de poignard le sein de son ami; ils l'ont dit quand Néron assassina sa mère.
Mais vous. Sire, c'est du sentiment intérieur de votre justice, c'est de la conviction éclairée de votre bien-
[aisance que vous avez besoin. Votre conscience sera votre premier juge; et votre "peuple, l'Europe et la postérité confirmeront ses décrets. Il vous faut nécessairement leur estime; eh! combien il vous sera facile de l'obtenir! Si vous remplissez infatigablement vos devoirs sans jamais remettre au lendemain le fardeau du jour précédent; si, par des principes grands et féconds, vous savez les simplifier et les mettre au niveau des forces d'un homme; si vous donnez à vos sujets toute la liberté qu'ils peuvent l)orter; si vous protégez toutes les propriétés; si vous facilitez les travaux utiles; si vous effrayez les petits oppresseurs qui sous votre nom voudraient empêcher les hommes de faire, pour leur avantage, ce qui leur convient sans nuire à autrui, un cri unanime bénira votre autorité, la rendra plus sacrée, plus puissante, et tout vous deviendra aisé; car toutes les volontés et toutes les forces se réunilont à votre force et à votre volonté; votre travail acquerra chaque jour une nouvelle douceur. La nature a rendu le travail nécessaire à Thomme; elle lui a donné aussi ce jirécieux avantage que le changement de travail est tout à la fois pour lui un délassement et une source de plaisir. Qui plus aisément qu'un roi peut vivre selon cet ordre de la nature? Un philosophe a dit : qu aucun homme n'était aussi ennuyé qu un roi; il devait dire : quun loi fainéant. Eh! comment Tennui pourrait-il atteindre le souverain qui veut faire son métier? Entretiendra-t-il jamais mieux la vigueur de son esprit et sa santé même qu'en se préservant, par le travail, du dégoût que doit éprouver tout homme de sens au milieu de ces diseurs de riens, de ces artisans de fastidieuses louanges, qui n'étudient le prince que pour le corrompre, l'endormir et le filouter?... Leur seul art est de le rendre apathique et faible ou impatient, brusque et inappliqué... Votre peuple jouira de vos vertus, car il n'y a (ju'elles qui puissent conserver, améliorer son patrimoine. Vos courtisans cultiveront vos défauts; car c'est sur eux seuls que peuvent porter leur crédit et leurs espérances*.