‹ Œuvres de MirabeauChapitre 152 sur 168 · Pa'^es 29 à · texte numérisé non relu

Pa'^es 29 à

4U(» Ma VUi::> ijE MiHAliKAL

découragée par tant d'autres causes ; manque de crédit pour les gentilshommes ; aggravation du terrible préjugé qui mulile la bourgeoisie et qui hébété la noblesse, en faisant de ses droits honorifiques une source de considération exclusive qui la dispense d'en acquérir une autre; enfin, nécessité absolue de s'expatrier, pour les roturiers qui ont acquis quelques capitaux, et qui ne peuvent les employer ni dans le commerce, qu'étouffent les monopoles. ni dans l'agriculture, qui ne les admet point à Fespérance de devenir propriétaires. Et en effet, le Mecklembourg n'est-il pas rempli de marchands de Stettin, de Kœnigsberg, etc., qui ont employé les profits que leur a valus la dernière guerre maritime, à l'achat des terres de la noblesse ruinée de ce pays ? Ce serait là, Sire, une très grande perte pour vous, si le Mecklembourg devait vous être toujours étranger; c'en serait une incalculable qu'un tel ordre de choses subsistât. Une observation qui n'a pu échapper aux voyageurs attentifs, c'est que les commerçants heureux aiment à se délasser dans les soins de l'agriculture. La terre la plus aride se fertilise entre leurs mains ; ils y prodiguent les avances, ils y portent cet esprit d'ordre, de détail et de prévoyance qui les enrichit dans leur commerce. Partout où la bourgeoisie peut acquérir, partout où le commerce est en honneur, le pays devient riant ; il offre l'aspect de l'abondance et de la prospérité. L'industrie commerçante éveille toutes les autres ; et la terre aussi demande ces procédés ingénieux qui animent la végétation et l'étendent sur le sol le plus ingrat. Sire, veuillez l'observer; ces procédés n'ont jamais été inventés dans les pays à noblesse. Nous les devons aux constitutions où la naissance illustre disparaît devant le mérite et les talents. Abolissez, Sire, ces prérogatives insensées, qui remplissent de grandes places d'hommes médiocres, pour ne pas dire pis, et désintéressent le plus grand nombre de vos sujets sur un pays où ils ne trouvent qu'entraves et humiliations. Méfiez-vous, ah! méfiez-vous de cette aristocratie universelle, fléau des états monarchiques, encore plus que des états républicains, et qui, d'une extrémité du globe à

l'autre, opprime l'espèce humaine : l'intérêt du monarque le plus absolu est tout entier dans les maximes populaires. Ce ne sont pas les rois que ces peuples appréhendent et repoussent, ce sont leurs ministres, leurs courtisans, leurs nobles, l'aristocratie en un mot. Si le roi savait, disent-ils. Ils invoquent toujours l'autorité royale, et sont toujours prêts à lui donner main-forte contre l'aristocratie. Eh! d'où vient la force du prince, si ce n'est du peuple? sa sûreté personnelle, si ce n'est du peuple? sa richesse, sa splendeur, si ce n'est du peuple? les bénédictions, qui seules peuvent lui faire sentir la présence du bonheur, si ce n'est du peuple ? Et qui sont les ennemis du prince, si ce ne sont les grands, les aristocrates, qui voudraient que le roi ne fût parmi eux que le premier entre égaux, et qui, partout où ils l'ont pu. ne lui ont laissé de prééminence que celle du rang, se réservant celle du pouvoir ? Par quelle étrange erreur faut-il que les rois avilissent leurs amis, et les livrent à leurs ennemis? Le peuple a l'intérêt, il à la volonté, qu'on ne trompe jamais le prince. Les grands ont l'intérêt et la volonté contraires. Le peuple est aisé à contenter ; il donne, et ne demande point : empêchez ({ue les oisifs titrés ne pèsent sur lui ; laissez ouverte la carrière que lui montra l'Etre suprême en le créant : il ne murmurera point. Eh ! quel prince parviendrait à contenter le noble, le riche, le grand ? Cessent-ils de demander ? cesseront-ils jamais ? Sire, l'égalité de droits entre ceux qui soutiennent le trône, en est le plus ferme appui. Les changements à faire en ce genre ne peuvent être prompts; mais il en est un qu'on ne saurait trop hâter; que dans la hiérarchie du gouvernement, sur les degrés qui approchent du trône, les grands ne puissent arrêter personne par leurs prérogatives, qu'ils sentent la nécessité du mérite égal, pour obtenir la préférence; vous les élèverez au niveau de leur rang.

Faites ouvertement la guerre au préjugé qui met une si grande distance entre les fonctions militaires et les fonctions civiles. Ce préjugé, sous un prince faible que votre maison, comme toute autre, peut produire enfin, exposerait

le pays, le trône même, à toutes les convulsions de l'anarchie prétorienne. C'est devant l'ennemi, Sire, que l'officier, que le soldai doivent montrer de l'orgueil ; mais ils ne sont que les frères du bourgeois; et s'ils sont les frères défenseurs, ils sont aussi les frères stipendiés. Dans un état tel que le vôtre, il est possible que le militaire doive avoir la première considération; mais il ne faut pas qu'il en ait une exclusive ; où vous aurez une armée, vous n'aurez jamais un royaume. Que les officiers civils soient plus considérés qu'ils ne l'ont été sous votre prédécesseur. Rien n'est plus juste et plus facile. Le prince qui tient le sceptre des opinions peut les diriger par les attentions les plus simples. Frédéric II a eu la manie de ne jamais quitter Tuniforme, comme s'il n'était le roi que des soldats! et ce costume légionnaire n'a pas peu contribué à discréditer les officiers civils. Comment n'a-il pas senti qu'il est à jamais impossible au gouvernement de rendre estimables des hommes auxquels il ne veut point montrer d'estime? Il ne réussira pas mieux à rendre incorruptibles ceux auxquels il n'assurera pas une indépendance pécuniaire. Que les officiers civils soient mieux payés, et n'oubliez jamais, Sire, que mal payer est une mauvaise économie. J'en atteste entre mille exemples les énormes péculats qu'ont commis chez vous, depuis quelques années, les administrateurs des caisses publiques. Par une inconséquence très importante, on a montré trop de mépris pour la classe des gens de finances, et Ton a puni trop légèrement ceux qui ont été convaincus des friponneries les plus insignes. Cette partialité ne peut qu'indigner le pauvre, et encourager la mauvaise foi, qui sait bientôt qu'elle n'a pour diminuer ses risques, qu'à soudoyer des complices.

Faire rendre une justice prompte et gratuite, est évidemment le premier devoir des souverains. La justice gratuite, si le juge n'a aucun intérêt à éluder la loi de ne recevoir que ses gages, est bientôt rendue; elle le sera équitablement si votre surveillance est active, est sévère, si vous n'oubliez jamais que la sévérité est le premier devoir des rois. Cette

LETTRE REMISE A FRÉDÉR}C-(.L'ILLArME II 403

grande réforme d'une justice purement gratuite ne sera heureusement pas dans vos états une charge bien onéreuse; car votre peuple est bon, et n'est pas processif. Mais, onéreuse ou non, ce qui est d'étroite équité, est toujours nécessaire. La justice, Sire, est avant l'utilité même, ou plutôt, il n'y a point d'utilité sans la justice. Les juges doivent être payés du revenu public, et non des épices: le nier serait absurde; car enfin les juges ne devraient-ils donc pas exisler et subsister, quand bien même, durant une année entière, il n'y aurait pas un procès? Soyez le premier. Sire, à établir une justice vraiment gratuite.

Soyez aussi le premier souverain dans les étals duquel tout homme qui veut travailler, trouve du travail. Tout ce qui respire doit être nourri en travaillant. C'est la première loi de la nature, loi antérieure à toute convention humaine; c'est le lien de toute société. Le gouvernement rjui négligerait de multiplier l^s subsistances, et qui ne laisserait pas à chaque individu le libre usage et le profit de son industrie, serait le complice et l'auteur de tous les crimes des hommes; il ne punirait pas un coup:«l)l3 qu'il ne commît un assassinat. Car tout homme qui ne trouve que refus à l'otîre de son travail, en échange de sa subsistance, devient l'ennemi naturel et légitime des autres hommes ; il a le droit de guerre privée contre la société.

Que partout, au sein des campagnes, comme autour des villes, des ateliers soient ouverts à vos frais. Que tous les hommes, de quelque pays qu'ils soient, y trouvent leur subsistance au prix du travail ; que vos sujets y apprennent ce que valent le temps et Tactivité.

Ces travaux, Sire, ne vous coûteront rien, car ils se paieront d'eux-mêmes; ils ouvriront des débouchés au commerce; ils faciliteront le débit des productions de l'agriculture ; ils enrichiront le territoire de votre état et les finances de Votre Majesté.

Voilà, Sire, les institutions qui conviennent à un grand roi, et non des manufactures armées de privilèges exclusifs, qu'on ne peut soutenir que par des injustices et des monceaux d'or, et qui n'enrichissent qu'un très petit nombre

404 œUVRES DE MIHABEAU

d'hommes, ou des hôpitaux qui feraient naître des pauvres, si les pauvres n'existaient pas.

Sans doute, hélas I il y a trop de pauvres chez vous, surtout à Berlin ; et ces malheureux demandent des soins. Dans votre capitale, on ne peut le dire sans une émotion bien triste, le dixième des habitants reçoit des aumônes publiques, et ce nombre augmente annuellement. Sans doute encore, il faut limiter l'étendue des villes où il se crée, par Fexcessive population, un ordre de choses qui corrompt tout : c'est de leur sein que sort, non seulement la misère, mais la plus affreuse de toutes les misères, parce qu'on ne sait comment la secourir. Les misérables des villes sont des êtres qui ont tout perdu au moral comme au physique : mais en général ce qu'on doit opposer à cette misère, toujours croissante, ce sont des ateliers de travail utile et fort, pour lequel tout homme qui a des bras est propre, et non pas des fabriques misérables dans leur faste, uniquement bonnes à encourager le luxe de décoration, qui déjà dévore votre pays; ou ces hôpitaux, source féconde de déprédations, utiles à leurs seuls directeurs, et qui absorbent des fonds considérables, tandis que vos écoles, surtout celles du plat pays, sont si négligées, si miséral)les, que quelques-uns de leurs chefs ont à peine annuellement quinze écus d'honoraires. Que Votre Majesté rende ses sujets propres au travail par une bonne instruction, et ils n'auront pas besoin d'hôpitaux.

L'instruction, Sire, vous ne l'ignorez pas, est un des plus importants devoirs du souverain, et c'est aussi l'un de ses plus riches trésors. Le plus habile des hommes ne peut rien qu'en formant ceux qui Fentourent, et dont il est obligé de se servir, qu'en leur apprenant sa langue, qu'en les familiarisant avec ses idées, avec ses principes; la liberté de la presse la plus entière doit donc être au nombre de vos premières opérations ; non pas seulement parce que restreindre cette liberté c'est gêner l'exercice des droits naturels, mais parce que tout obstacle aux progrès des lumières est un mal, un grand mal, surtout pour vous, qui ne pouvez tenir que de l'imprimerie la jouissance de

LETTRE REMISE A FHEDEHIC-GL'ILLAUME II 405

la vérité et de Topinion, ce premier ministre des bons rois. On vous dira, Sire, qu'en fait de liberté de la presse, on no peut rien ajouter à ce qui existe à Berlin : mais l'abolition de la censure, de cette censure si inutile, et toujours si arbitraire, sera beaucoup. Que tout imprimeur se nomme à la tète du livre qu'il imprirne, c'est assez; c'est trop peutêtre. La seule objection spécieuse contre la liberté illimit(''e de la presse, c'est la licence des libelles. On ne voit pas que la liberté de la presse leur ôte leur danger, parce (jue sous son régime, la vérité seule reste. Les libelles les plus calomnieux n'ont d'empire que dans les pays où l'on n'est pas libre de faire imprimer. C'est une contrebande (ju'on ne saurait extirper; les gènes ne retiennent que les bonuètes gens. Qu'on ne voie donc plus cbt*z vous ce contraste absurde d'envoi de librairie étrangère qu'il est absolument défendu d'inspecter, et de librairie nationale soumise à une inquisition sévère. Que tout circule. Lisez, Sire, et qu'on lise dans vos états; les lumières veulent monter de toutes parts jusqu'à votre Irône ; appelleriezvous la nuit? Oh ! non, votre grande âme ne le voudra pas, et vous le voudriez en vain, vous y perdriez trop, sans obtenir même le fatal succès de les étoulTer. Vous lirez, Sire, vous commencerez une noble association avec les livres. Ils ont détruit des préjugés honteux et cruels; ils vous ont aplani la route ; ils vous ont servi avant votre naissance, vous ne serez point ingrat envers les travaux accumulés des génies bienfaiteurs; vous lirez, et vous protégerez ceux qui écrivent, car sans eux que serait l'espèce humaine, et que deviendrait-elle? Us vous instruiront, ils vous aideront, ils vous parleront sans vous voir; sans approcher de votre trône, ils y introduiront l'auguste vérité ; elle entrera chez vous, seule, sans escorte, sans dignités; elle n'aura ni titres, ni cordons; elle sera invisible et désintéressée. Vous lirez; mais vous voudrez aussi que votre peuple sache lire; vous ne croirez pas avoir tout fait en recrutant chez les étrangers vos académies; vous fonderez des écoles, vous les multiplierez, surtout dans les campagnes; vous les doterez, vous ne voudrez pas régner dans

les ténèbres; vous direz que la lumière se fassp^ et la lumière naîtra à votre voix, et son auréole divine ornera mieux votre tète que tous les lauriers des conquérants ^

Suppression du lolo.

Mais, Sire, une grande, première et subite opération que je demande à Votre Majesté, au nom de son intérêt le plus prochain et de sa gloire, c'est une déclaration prompte et formelle, revêtue des caractères les plus imposants de la souveraineté, qu'une tolérance illimitée sera dans vos états à jamais ouverte à toutes les religions. Vous avez une occasion très naturelle et non moins précieuse de faire une telle déclaration : consignez-la dans Tédit qui accordera toute liberté civile aux Juifs. Ce bienfait, qui, dès les premiers moments de votre règne, vous fera surpasser en tolérance religieuse votre illustre prédécesseur, c'est-à-dire, le prince le plus tolérant qui fut jamais; ce bienfait ne sera pas sans récompense. Outre le surcroît nombreux de population et de capitaux qu'il vous attirera infailliblement aux. dépens des autres pays, dès la seconde génération les Juifs deviendront de bons et d'utiles citoyens; il ne faut pour cela que les encourager aux arts mécaniques et à l'agriculture, qui leur sont interdits; les affranchir des taxes particulières qui les surchargent; les faire ressortir comme vos autres sujets des tribunaux ordinaires, en ôtant à leurs rabbins toute autorité civile. Sire, je vous en conjure, gardez-vous de suspendre la déclaration de la tolérance la plus universelle. On craint dans vos états de perdre en ce genre, plutôt qu'on n'espère de gagner. On redoute ce qu'on appelle vos préjugés, vos préventions, votre doctrine. C'est le seul côté peut-être par lequel la calomnie vous ait sérieusement attaqué! Donnez un démenti solennel à ceux qui vous ont annoncé coinme intolérant; montrez-leur que votre respect pour les opinions religieuses remonte à votre respect pour le Grand Etre, et que vous

Page 1