‹ Œuvres de MirabeauChapitre 155 sur 168 · Liège. 24 mars HS · texte numérisé non relu

Liège. 24 mars HS

réponse n'étant pas assez prompte, il le fit imprimer rapidement, en y ajoutant une violente attaque contre le ministre des finances.

La Dénonciation publiée dans une époque d'intense émotion politique eut une influence considérable sur l'opinion '. Parue le 6 mars 1787, le gouvernement dut prendre des mesures contre les agioteurs, qui s'y trouvaient nommément désignés, et le 18, tl lançait des ordres d'exil contre l'abbé d'Espagnac, le comte de SHueff et Rarou I. D'autre paît, un arrêt du Conseil du 17 mars supprimait la Démmciiton, et le 18 une lettre de cachet prescrivait de conduite Mirabeau au fort de Ham. Les ordres d'exil ne furent pas exécut('s, les a:jioteurs étant nécessaires au marché financier, très menacé d'une panique, et Mirabeau, prévenu, put quitter la Fiance, et se réfugier à fongres, sans être inquiété.

L'ordre de rigueur dont il fut lobjet augmenta la renommée de Touvrage, et Mirabeau apparut dès ce moment, soit au Pouvoir, soit à l'élite de la .Naiion, comme un homme politique qui allait compter dans les événements que tous prévoyaient'-. De la Drnoncialion date réellement son rôle public.

1. « Ce livre, mon très cher Major, a eu un succès prodigieux, un succès sans exemple, qu'il éiait loi de mériter comme ouvragemai:* qu'ii méritiit peut-être comme service rendu avec courage et dignité. Les notables pour la plupart, les chefs de cor s, d'hounêies uens de toutes classes m'oni IV-li.ité, remercié; depuis les études des notaires jusqu'aux bou loirs des belles dames, on malu, vanté, prôné. » {I étires du comte de Mirahau, Lié^^e, 24 mais 1787.)

L'exemplaire montH au prix de 9 livres.

2. « Les yeux sont en ce m^ mei t infiniment sur moi. parce que j'ai fait paraître ma Dénondalio-i de Vagiot-'ije au Ri et à rAssemhlee des Notables, que les lions cit'>)ens attend.dent avec une grande impatiente, les mauvais avec beaucoup de teneur, et oii j'ai suivi (lion sujet sans acception de personnes ni de choses. Vous n'avez pas d'idée de l'etTet, et combien il est pr.>battle qu'il produira un tremblement d- ter e jusuue sur les marcties du .-ancluaire; tant il est vrai que le courage est encore plus utile à l'espèce h imame que le tahnt! 11 en arri era ce qui pourra; mais j'ai la conscience qu'il était impo-siile de rentre un plus gr.md service à mon pays. » [Lettres du comte de Mirabeau, snns date, 1787), Mirabeau écrivait le 19 mars llSl, dans des termes identiques, à Mni8 de Nehra qu'il avait lai-sé-- à Berlin : c'est un des nombreux exemples où il se copiait même dans sa correspondance.

J'étais à Berlin depuis près d'une année, et je comptais y passer plusieurs mois encore, lorsque j'ai appris la convocation d'une assemblée de notables. Aussitôt je me suis dit : dniis cette occasion solennelle tu payeras le tri/nit de ton faible talent à ton pays, à ton Roi.

Un coup d'oeil rapide sur l'état de choses qui domine, si je puis parler ainsi, les affaires du Royaume, la sagesse du souverain, les bonnes intentions de ses ministres, m'a convaincu, qu'éclairer mes concitoyens sur les désordres de l'agiotage, était le plus grand service qu'il fût en moi de leur rendre.

Alors j'ai fait serment à la Patrie de dire la vérité sans acception de personnes et de choses, etje suis venu chercher dans la capitale les détails indispensables pour rendre utile l'ouvrage que je projetais.

Le voici cet ouvrage, fait et imprimé hors de Paris en moins de trois semaines.

Je n'ai pas la prétention de produire en si peu de temps un bon livre; mais si j'ai mal ordonné, mal exprimé mes idées, je crois pourtant avoir rassemblé ce qu'il était important de dire. C'est une triste destinée pour l'amourpropre que d'être commandé par le temps, et je le fus presque toujours; mais qui préférerait au bonheur d'être utile, l'honneur de se rapprocher de la correction et de l'éléirance?

Au Roi.

Sire, Si l'ouvrage que j'apporte aux pieds de Votre Majesté ne répond pas à l'importance du sujet, à la solennité de l'occasion, c'est la faute de mon esprit, ce n'est pas celle de mon cœur. J'aurais donné ma vie pour servir dignement la magnanimité de vos intentions, et la chose publique, dans ce moment où vous appelez l'élite de la nation à délibérer sur ses intérêts. La brièveté du temps et mon insuffisance personnelle m'ont suscité trop d'obstacles.

i)i:><LN(>lATlUN 1)1-: I/AGIOTAGE i21

Mais, Sire, si mon àme n'a point élevé mon génie, je crois du moins avoir dit de granJes vérités. C'est l'ennemi le plus redoutable de votre Royaume, c'est l'agiotai^e que je dénonce à Votre Majesté. Il déore vos revenus, il aggrave les charges de l'Etal, il corrompt vos sujets, il énerve votre puissance; s'il exerçait plus longtemps ses ravages, il rendrait impossibles jusqu'à vos bienfaits.

Nous ne saurions nous déguiser, Sire, qu'il a des protecteurs aux pieds de votre ti une. Peut-être, hélas ! vous persuaderont-ils que l'agiotage a été jusqu'ici un palliatif nécessaire, et que mes principes, ou les faits que j'allègue, sont autant d'erreurs.

SiRK, il s'agit de l'honneur et du salut de la France. D.iignez ne pas vous en rapporter à un seul homine sur un si grand intérêt. Vos occupations sans nombre, et la prodigieuse distance où vous êtes et devez être de ces honteux détails. détermineront peut-être votre Majesté à ne pas juger Ellemême mon ouvrage. Elle daignera du moins le soumettre à l'examen de quelques-uns de ces citoyens vertueux, dont la voix publique a proclamé les lumières et l'impaitiale intégrité. J'attendrai leur jugement, Sire, avec l'impatience du zèle et la conscience d'avoir bien fait.

M«is si le malheur de l'Etat voulait encore que ce vœu ne fût point exaucé, si ma dénonciation restait sans effet..., que Votre Majesté me permette de tout dire !...

Quelque immenses que soient les ressources de votre royaume, quelque absurde qu'il puisse paraître et f|u'il soit, dans l'ordre naturel des choses, (|ue les revenus de l'Etat ne puissent pas suffire à ses besoins, j'ose prédire que si l'agiotage n'est pas incessamment détruit, et dans ses causes premières, le moment où le meilleur des Rois, le plus ami du bien, le plus capable de privations généreuses, éprouvera la douloureuse infortune de manquer à ses engagements, ce fatal moment n'est pas éloigné. Sire, daignez vous rappeler cette prophétie quand on osera proposer à Votre Majesté de signer une suspension de paiement : depuis deux ans on prépare ce jour de déshonneur.

Mais, Sire, il est temi)S encore de l'éloigner à jamais.

■i-1-2 ŒLVUES DE MlilABEAU

Ne doutez pas que si l'un de vos sujets a le courage de prédire ce que la plus coupable ignorance ou la plus scélérate audace peuvent seules amener, eu continuant à nourrir et protéger Tagioiage, il en est un grand nombre qui sauront préserver votre royaume de cette horrible catastrophe*.

Paris, le 20 février 1787.

Dénonciation de Vagiotage à rassemblée des notables.

La France serait-elle destinée à donner encore à l'Europe le spectacle i^^nominieux des scènes de corruption, de désordre, de rapacité qui ont irrémissiblement flétri les dernières années de Louis XiV, et les premières du règne de son successeur. Notre Louis XVI serait-il condamné à cette infortune ? La providence aurait-elle placé, je ne dirai pas les bornes de l'Empire français (eh ! que manquet-il à son étendue?!, mais les limites de sa gloire, de son bonheur, dans une indélébile légèreté? Les leçons du passé, nos propres lumières, les exemples de nos rivaux ne produiront-ils rien pour la nation? Serions-nous condamnés à ne fiiîurer sur ce globe que comme des enfants doués des plus heureuses dispositions, mais incapables de surmonter les causes qui nous retiennent dans des accès périodiques d'inconséquence et de déraison? L'Esprit public et ses vertus doivent-ils nous être à jamais étrangers? On nous promet la constitution politique qui les donne; ne ferons-nous rien pour nous en montrer dignes? Aggraverons-nous chaque jour tout ce qui peut rendre impossibles ses bienfaits? Quand notre population et nos avantages donnent de nous l'idée d'un peuple puissant, n'ambitionnerons-nous jamais de nous faire respecter par nos principes et notre sagesse?

Que ces questions paraissent exagérées et même dérai-

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