‹ Œuvres de MirabeauChapitre 156 sur 168 · Pages iij à viij · texte numérisé non relu

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sonnables au premier coup d'o&il, j'y consens. Si elles n'inspiraient pas quelque étonnement, sans doute le mal serait sans remède. Un acqiiiescement douloureux chez les uns, l'indifférence chez les autres, annonceraient comme infaillible la catastrophe qu'elles tendent à prévenir. Je ne demande pas d'en être cru sur parole ; je désire seulement que les bons citoyens examinent avec moi l'état de choses au milieu duquel nous vivons.

Cinq années sont bientôt révolues depuis la fin d'une guerre que nous appelons heureuse. Eh ! combien les bénédictions de la paix ne sont-elles pas encore loin de nous ! Continuellement travaillé par des besoins d'argent, le Gouvernement a signalé chacune de ces années par de nouveaux emprunts. Ils ont éloigné toujours davantage les soulagements si souvent promis, et que tant d'intérêts sollicitent. On n'a point aggravé les impôts; mais pour quelle longue suite d'années ne sommes-nous pas condamnés à ne calculer les ressources du plus beau des royaumes que dans leur triste rapport avec d'immenses dettes à payer? A la vérité, le monstre de la fiscalité déchire plus qu'il ne dévore, il ne nous a pas tout enlevé ; les impôts restent nécessaires, ils le seront longtemps encore ; et s'ils sont désormais simplifiés, répartis, perçus des mains de la raison et du palriolisme, ils suffiront à nos besoins, ils n'écraseront plus notre industrie, ils ne dérangeront plus les travaux de nos laboureurs, de ces vrais créanciers de la terre et de la nature, qui seuls peuvent livrer ce qu'elle n'accorde qu'à eux. Mais sans cette consolante perspective, comment la nation échapperait-elle à de honteux, à de sinistres destins?

Cependant, cette révolution qu'on nous promet, qui sans doute mérite toute notre confiance, est noire dernière ressource. Et comment y atteindrons-nous, si Tinfluence des mœurs, des besoins, de l'industrie, de l'esprit de la capitale continue à s'étendre sur toute la France? Le royaume doit rembourser ces emprunts; il doit en payer les charges, et sous ce rapport il est dans la dépendance absolue de la capitale. C'est dans ce tourbillon où chaque individu ne songe

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qu'à une fortune rapide que les emprunts sont attendus et prévus, comme une dépouille dont il tarde à la cupidité de s'emparer. La seule ambition des Parisiens, celle de l'or, les gens d'affaires qui ne connaissent de richesses que le numéraire et les contrats, y décident de toutes les opérations de finances, et sont les seuls arbitres des intérêts que la nation doit payer. Serait il donc vrai que nous n'avons, pour alléger nos charges douloureuses, que leurs secours intéressés? Et dans quelles circonstances? Quand les calamités successives de plusieurs années désastreuses se sont jointes pour épuiser nos provinces, aux agitations stériles, aux délires meurtriers de l'agiotage...

Je sais qu'on vante notre richesse : des flots de numéraire circulent, dit-on, dans la capitale. Mais à quoi donc servent-ils? Est-ce l'agriculteur, soni-ce. les manufactures, est-ce le commerce réparateur qu'ils font prospérer? Diminuent-ils lepoids engourdissantdesimpositions mal assises? Le propriétaire terrien épuisé, le laboureur exténué de misère, trouvent-ils l'argent qui rendrait la vie à leurs héritages? Cette bruyante richesse, dont on voudrait étonner notre imagination, a-t-elle fait baisser le taux de l'intérêt de l'argent? Le prix des terres est-il haussé depuis la paix? Voyons-nous qu'il y en ait moins à vendre? Les" acheteurs attestent-ils par leur ni)mbre et leur empressement une véritable augmentation dans la richesse nationale? Nos manufactures jouissent-elles de quelque prééminence uniquement due à leur perfection? Entrevoit-on une époque où, sans effort, sans avoir à s'évertuer pour des remplacements, sans mettre le génie fiscal à la torture pour en obtenir quelque invention nouvelle, on pourra faire disparaître les impositions créées pour des temps difficiles, et (pii doivent cesser avec eux? Pouvons-nous seulement abandonner les ressources avilissantes et meurtrières des loteries, dont le moindre mal est l'escamotage sur lequel elles sont fondées.

Loin qu'aucun de ces effets qui devraient caractériser l'abondance générale du numéraire se développe, nous ne voyons pas même rien qui fannonce... Osons le dire : car

enfin, se taire, dissimuler, s'étourdir, tous ces palliatifs do la faiblesse ou du crime ne seront jamais que de fatales aggravations; osons-le dire : les besoins du gouvernement exigent toujours des emprunts publics. Les conditions en sout de plus en plus onéreuses pour le fisc et désastreuses pour l'industrie. L'insuffisance de ces emprunts s'annonce l'instant d'après leur promulgation. Des expériences sans nombre et sans choix, pour attirer plus d'argent encore remplissent l'intervalle qu'on est obligé de mettre entre ces emprunts; si nous faisons des remboursements, c'est en contractant une dette plus onéreuse que celle qu'ils éteignent; si nous vantons notre exactitude à payer, c'est que les usuriers ne nous ont pas encore retiré leurs ruineux secours; c'est qu'à mesure que la prodigalité des emprunteurs consume et dissipe, la cupidité des prêteurs s'ingénie et s'exalte.

A leur suite, s'établissent comme le digne cortège de ce genre d'homrnes, une foule d'agioteurs par état qui fonf servir la cupidité excitée par les intérêts excessifs que le fisc paie à l'entretien d'une guerre de ruses contre les fortunes des particuliers qu'ensuite ils se disputent. Pour obtenir ce noble partage, les uns et les autres écartent tous les calculs honnêtes, corrompent toutes les habitudes de prudence, de sagesse, ou cèdent à cette corruption. Ils multiplient les inventions pour se tromper réciproquement, pour transporter l'un sur l'autre, avec une aggravation de poids, le fardeau dont ils se sont chargés dans cette espérance, et surtout pour enlacer l'homme honnête, mais crédule, qui, spectateur de ces gains obscurs, succombe enfin à la tentation d'y prendre part.

Telle est la vraie cause de l'abondance du numéraire qu'on, vante, et qu'on voudrait nous donner pour un signe de prospérité nationale. Bouffissure stérile! abondance maladive! prête à s'évanouir au plus léger revers, et d'autant plus fâcheuse qu'on la fait servir peut-être à masquer la vérité, jusqu'à ce que la force du mal nous aniène quelque fatal empirique, des mains duquel nous tombions de nouveau dans l'avilissement et l'opprobre.

Non, il n'est pas d'un insensé de craindre ce malheur : il le serait plutôt d'espérer d'y échapper si ces illusions continuent.

Je serais insensé, si j'accusais nos véritables ressources, si comparant la dette nationale, les dépenses du gouvernement, même superflues, même exagérées, même excessives, avec les revenus que la France peut produire, je la déclarais insolvable... Je suis loin de celte coupable erreur. Personne n est plus convaincu que moi que la France peut tout payer sans épuisement, sans désastre, sans même nuire à son bonheur, et que l'administialion qui s'appuierait pour devenir infidèle sur une prétendue insuffisance de moyens serait ignorante ou perfide.

Mais la nature, quoique prodigue pour le sol des Français, a pourtant caché ses bienfaits sous quelque enveloppe. Elle a voulu que Ihomme social, elle a voulu que l'homme sauvage mît quelque soin, usât de quelque industrie pour recueillir ses dons, même les plus spontanés; et tant que ces soins, cette industrie s'adressent à ce qui nest pas elle, tant qu'on cherche ailleurs que dans son sein ce qui doit faire subsister, durer, prospérer les sociélés, elle se montre avare ou stérile. C'est ledésordre qui engendreles malheurs dont je suis éjiouvanlé... Le désordre corrompt l'homme, dessèche la terre et tarit la nature. Le désordre, fùt-il assis sur des monceaux d'or, ou les dispensàt-il, je ne vois à sa suite que des calamités inévitables. Oui, je le dis à l'égoïste le plus concentré dans lui-même, en vain compte-t-il sur son habileté, sur son adresse pour échapper aux funestes conséquences du désordre; l'homme dont la fortune semble le mieux sourire aux suggestions de ses mœurs corrompues, de ses calculs avides, vit trop longtemps pour n'être pas à son tour une des victimes du désordre. C'est contre lui, c'est contre un désordre auquel personne ne peut se flatter d'échapper que je m'élève; c'est sur les notions désastreuses pour tous sans exception qu'il introduit, que je cherche encore une fois à éveiller la nation ; en un mot, c'est à l'agiotage, qui continue à tourner tant de têtes, que je livre une guerre nouvelle, c'est lui que je dénonce aux

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pieds du trône, à mes concitoyens assemblés sous les auspices du plus paternel des rois '.

Mirabeau rappelle ses précédents écrits sur les finances, établit ses connaissances dans la matière, et renouvelle ses critiques contre lagiolage. Celui-ci épui.>-e l'industrie, le commerce et Faj^ri culture; il fait monter le prix de l'argent, le taux réel de rintérèt. Mirabeau cite les chefs de l'agiotage qui, par ses bénétices scandaleux, démoralise le travailleur, l'artisan, le commeicn honnête et régulier. Théorie de la hausse et de la bais-e. Vente à terme. Le gouvernement favorise les joueurs à la hausse contrt- les joueurs à la baisse qu'il considère comme ses ennemis. Le jeu est en outre légalisé par les agent'^ de cliangf^, soutenu par les grands financiers, avec la complicité du ^'ouvernement.

La cause première de l'agiotage, a{)rès Law, ce sont les emprunts non gagés par des impôts, émis par Necker, puis la Caisse d'Escompte et toutes les compagnies à monopole.

Croit-on de bonne foi que la chute de toutes ces fortunes bâties sur le sable mouvant des illusions, de Fintrigue et de ses manœuvres los plus odieuses ne soient que de petits malheurs, des révolutions du commerce? — Des révolutions du commerce ! Eh ! c'est son plus terrible fléau ! C'est l'abus des jeux de hasard et de l'esprit de loterie! Cet esprit funeste, venu d'Italie avec les impôts indirects de consommation ou de séduction, a corrompu les mœurs, a troublé la raison, a fait les malheurs du monde et continuera de les faire, tant que la pluralité des souverains ignorera gue tous les désordres de la société diminuent leur autorité, leur puissance, leurs richesses, tant qu'une sage, vertueuse et vigoureuse éducation n'apprendra pas aux peuples que tout jeu de hasard est en soi-même honteux, parce qu'il ne convient à l'honnête homme, ni de s'emparer au hasard du bien d'autrui, ni de mettre au hasard celui de sa famille.

t. Pages 1 à 10.

Un jeu si pitoyable a cependant trouvé des apologistes. On a fait de gros livres pour prouver que la circulation qu'il faisait naître, que les richesses fictives qu'il répandait, ajoutaient beaucoup à la puissance et à la splendeur des états. On n'a pas vu que des fonds mis au jeu ne produisent rien, pas même des jouissances; qu'en supposant le cas le plus avantageux, tout doit à la longue rester égal entre les joueurs, qui perdent au moins leur temps, leur intelligence et les avantages qu'ils eussent retirés d'un emploi profitable de leurs capitaux.

On a mal à propos pris ces joueurs pour des négociants; ils n'ont au contraire pu jouer qu'en se retirant d'autant du véritable commerce.

On n'a pas calculé quelle perte il résultait pour l'humanité entière de cette masse énorme de fonds enlevés aux avances de travaux utiles, et occupés pendant tant d'années à un jeu stérile et corrupteur. On n'a pas calculé la perte causée par le mauvais emploi de l'esprit de tant de bonnes têtes qui ont épuisé leurs forces dans de futiles combinaisons, et ployé leur adresse à des ruses misérables.

Si ce jeu qui les a séduites, n'avait pas été introduit, elles auraient tourné leurs efforts vers des usages utiles de leurs capitaux qui auraient accru ces capitaux mêmes, en fécondant la production, en facilitant le débit des fruits de la terre, dont l'augmentation et la distribution avantageuse ajoutent réellement au bonheur, ou, en d'autres termes, à la masse des subsistances et des jouissances de l'espèce humaine.

Les Hollandais, ou les gros capitalistes des autres états de l'Europe n'aiment point à laisser leurs richesses oisives. Sans l'appât du jeu des papiers, ils auraient partout tenté des entreprises d'agriculture ou de commerce proprement ainsi nommé, profitables à tout le monde. Des marais eussent été desséchés, des ponts construits, des arts simplifiés, la navigation perfectionnée, des machines économiques introduites, des salaires répandus, de nouveaux débouchés offerts de toute part aux denrées, de nouveaux emplois à toutes les matières premières. En regardant la

chose sous cet aspect, on verra que les gros jeux de hasard ou les loteries chères qui réduisent à Tinutilité, et à pis que l'inutilité de grands capitaux, sont encore plus redoutables que les établissements du même genre qui n'attaquent directement que le temps et le pain des petits gagistes de la société, et qui cependant sont bien digues par là de Ihorreur qu'ils commencent à inspirer généralement.

Que conclurons-nous de tout ceci? Faut-il proscrire tout agiotage et sévir contre des conventions libres? Non pas, même qnand ces conventions sont nuisibles aux contractants, car leur liberté est plus importante que leurs richesses. Mais il faut appeler les lumières, les livres, la liberté de la presse, seuls remèdes infaillibles de ces funestes maux. Il ne faut pas de punition légale contre ceux (|ui s'abandonneraient à la passion du jeu; il faut seulement conduire l'opinion publique à décerner contre eux la punition qui n'est jamais bravée, celle du mépris universel.

Mais combien n'est-il pas difficile d'atteindre à ce point de restauration et de lumières dans l'ordre de choses où nous sommes!

L'administration est embarrassée de tant de faits particuliers! Gomment n'étoufîeraient-ils pas les vues générales? Nul ministre n'a le temps de protéger d'après sa propre conviction et ses connaissances personnelles les efforts qui concourraient à un but commun. Cette multitude de bureaux, d'employés qui d'un objet simple en lui-même forment des divisions, des subdivisions absurdes autant quïnnombrables, écrase l'habileté, la science, la justice, les règles, les principes, l'économie, les revenus. Tout disparait sous le nombre infini de mains qui, voulant être nécessaires, mettent l'anarchie à la place d'un gouvernement régulier, mal d'autant plus grand que tout homme se fait payer suivant ses besoins, et que le tarif des besoins de cette armée de prép)sés, occupés deux heures en un jour, est dressé dans le lieu de la France où les besoins sont le plus exagérés et la dépense plus coûteuse.

Quand par la nature immuable des choses, la prospérité,

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le bonheur, la gloire du royaume ne seraient pas réservés à des adminislralions provinciales, ces administrations seules réclameraient une constitution, une forme d'après laquelle les choses qui doivent se faire, puissent se faire d'elles-mêmes suffisamment bien sur les lieux, sans que le gouvernement ait besoin d'y concourir autrement que par la protection générale qu'il doit à tous les citoyens.

Mais sous combien d'autres rapports ne sont-elles pas indispensables, si nous devons enfin devenir une véritable nation ! Aussi longtemps qu'une constitution régulière n'organisera pas le royaume, nous ne serons qu'une société composée de différents ordres mal unis, d'un peuple sans prescpie aucuns liens sociaux, dont cha(îiie individu, occupé uniquement de son intérêt particulier, attendra pour tout la décision du Roi et de ses mandataires (ju'il ne sera pas possible de prévoir même dans le fait le plus simple. Le monarque d'un grand état doit gouverner comme Dieu par des lois générales. Noire roi le pourra, quand les parties intégrantes de son empire auront des formes connues ; il ne le peut pas dans l'état actuel des choses. 11 faut qu'il statue sans cesse par des volontés particulières. Il faut qu'on attende ses ordres spéciaux pour contribuer au bien public, pour respecter les droits dautrui, souvent même pour user des siens propres. Un tel gouvernement convient peut-être à une armée, mais non pas à un peuple nombreux assis sur le sol qui lui appartient. Encore une fois, jusqu'ici nous ne sommes pas une nation; nous sommes une agrégation de provinces réunies sous un même chef, mais presque entièrement étrangères l'une à l'autre, si ce n'est ennemies'.

1. On peut ajouter que la mt'me désunion qui existe de province à province se trouve dans Tintérieur de celles qui ont une ébauche, on quelque reste de constitution, des assemblées, une sorte de vœu public. Composées d'ordres dont les prelenlions sont très diverses, et les in'érêts très séparés les uns des autres et de celui de la urition, elles sont très loin de retirer de leurs états tout le bien qui devrait en découler; et même ces demi-liens locaux sont peut-être un mal, parce que les pays qui en jouissent en sentent moins la nécessité d'une réforme. (N. de M.)

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Nolr(3 amour pour notre Roi, voilà jusqu'à présent le seul lien de Tempire français, le seul cri de ralliement de cent peuples épars. Mais cet amour re.>le au fond des cœurs pour ne paraître qu'aux moments qui l'invoquent; et personne ne parvenant à se faire une idée d'un gouvernement tel que le nôtre, il est impossible de s'instruire des devoirs qui lient l'individu à l'État. L'opinion si naturelle que le roi ne peut pas tout voir, porte chacun à penser que dans son affaire il n'est pas ^ous l'œil de son souverain. Chaque individu se con>i 1ère comme isolé de la société, le gouvernement est regardé comme l'ennemi commun, le nom du roi dont il se sert, comme une formule usurpée; et l'impuissance de résister devient le seul gage de l'obéissance. Gomment dénué de la certitude d'être protéijé par un ordre constant, chacun ne chercherait-il pas à trojnper l'autorité, à lui extorquer de l'argent et des faveurs, à éluder ses lois générales, à l'induire à des décisions particulières, à rejeter les charges sociales sur ses voisins? Comment les revenus ne se cacheraient-ils pas? Comment l'inquisition odieuse, devenue nécessaire pour les découvrir, n'établirait-elle pas une guerre entre les gouvernants et les gouvernés, sous la triste et fausse apparence d'une guerre entre le roi et son -peuple? Guerre fat;de et scandaleuse, dans laquelle il est presque impossible que l'autorité n'ait pas toujours tort ! Car t'nfin dans quelle infinité d'occasions ne pourrait-on pas lui • lire : que savai> je? Comment le gouvernement lui-même j>ressé de besoins, ne se livrerait-il pas en aveugle à tous les expédients des usuriers, à toutes les illusions, à toutes les fraudes de la cupidité ?

Oui, c'est au sein des administrations provinciales, c'est à l'aide de cette institution >imple et sublime, que la France régénérée par la seule volonté de son souverain, passera sous une forme stable, imposante, digne de respect à ses descendants, et leur rappellera sans cesse comme à sa nation, limage d'un roi citoyen. Alors les vœux de sa grande àme pourront être exaucés, la puissance de l'opinion publique viendra se réunir à la puissance souveraine pour l'accomplissement des plus grands desseins.

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Alors les mœurs, ce premier lien des nations, porteront sur leur unique base, je veux dire l'instruction prise dans l'enfance des devoirs de l'homme en société. Après n'avoir eu longtemps des méthodes, des établissements, que pour former des géomètres, des physiciens, des peintres, des musiciens, nous en aurons enfin pour élever des citoyens. Nous remercierons bientôt les administrations provinciales d'une instruction nationale, dirigée dans un seul esprit, dans des vues politiques, sur des principes uniformes, où Tétude des devoirs du citoyen, membre d'une famille, sera le fondement de toutes les autres, rangées désormais selon Tordre de leur utilité dans leur rapport avec la société.

Alors, et seulement alors, il sera facile d'apprendre en tous lieux aux enfants et aux pères, que les propriétés, ces récompenses précieuses accordées par la providence au travail doivent être conservées, améliorées, employées et non pas jouées.

iMais comme Tinstruction publique est toujours moins puissante que la séduction, il faut ne plus tendre de pièges à Tavidité. Il faut détruire les compagnies à privilèges exclusifs, et les loteries de quelque espèce que ce soit ; éviter les grands emprunts; diminuer celte masse elTrayante de papiers circulants qui nous dévore ; il faut surtout ôter le sceptre du crédit aux agioteurs et à leurs patrons, quels qu'ils soient.

Eh î s'ils restaient ce qu'ils sont en effet, les maîtres du royaume, quel avenir oseraient donc envisager les bons citoyens dans la crise où nous sommes plongés, à la suite des années les plus désastreuses que le ciel nous ait envoyées depuis longtemps! Au moment où les circonstances politiques nous menacent d'orages extérieurs, où les difficultés, les embarras, les dépenses s'aggravent tous les jours, à mesure que les ressources diminuent, avec la confiance, le numéraire, les capitaux, l'industrie, le terme d'un impôt odieux, dont le Roi a juré de pas permettre la prolongation... Que verrions-nous?

De misérables loteries pour convertir nos chances, et le trésor roval en académie de jeu ! Quelque refonte nouvelle

DEAU-NCiAilU-N DE L'AGlUTAL.1:. 433

SOUS de fausses proportions qui entrave de plus en plus notre commerce dans toute l'Europe, nous dévoue au reproche éternel d'ignorance ou de mauvaise foi, et mulcte tantôt les créanciers de l'état pour 1 état, tantôt l'état luimême pour ses créanciers ! Un criminel retour aux emprunts viagers sous quelque nom qu'on le déguise, malgré la répudiation solennelle de cet odieux gaspillage prononcé depuis trois ans! Un plus criminel renouvellement d'anciens emprunts pour faire couler encore le pur sang des finances^en rouvrant des plaies fermées! Une accumulation de services pour dévorer en anticipationsdes revenus encore à naître! Une augmentation du nombre déjà si grand de fermiers, de régisseurs, de revenus de toute dénomination, qui pour de chétives avances des mêmes fonds qu'ils ont déjà prêtés sous d'autres formes acquerront le droit (le dévorer les derniers restes de la substance du peuple ! . . . Avec ces méprisables moyens, sans doute on louvoiera quelque temps encore entre le secours des usuriers et la dissipation des courtisans... Mais quand ces derniers et tristes regains d'une si coupable moisson seront consumés ; quand la méfiance générale se refusera au renouvellement des billets de finance; quand la caisse d'escompte sera devenue encore une fois la victime de ses propres excès ; quand la caisse d'amortissement, qui pouvait ramener l'ordre dans la dette publique, et montrer du moins la perspective d'un grand soulagement, aura été dénaturée, avilie, convertie en un foyer de corruption par des remboursements de faveur vendus à prix d'argent ; quand un brigandage universel aura dispersé toutes nos ressources; quand tout crédit public et privé dans les affaires du roi sera épuisé, que fera-t-on?... Oh! que feront les grands hommes du jour qui ont découvert dans l'agiotage les sources de la prospérité des empires?... Evoqueront-ils l'ombre de l'exécrable Terray.

— Je m'arrête, et le lecteur me trouve déjà coupable pour avoir osé prévoir les malheurs que l'agiotage amènerait infailliblement, s'il pouvait durer.

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Mais vous que le père de la patrie convoque pour délibérer sur la chose i)ublique, ô vous, les aînés de ses enfants, ah! ne traitez pas de craintes chimériques mes prédictions terribles 1 Osez montrer au roi leur probabilité dans toute son étendue !

Osez lui dire que nous avons depuis trois ans de trop sûrs indices de ce qu'il nous faut attendre du système de finances sous lequel nous vivons! Qu'il y va de son bonheur et de sa gloire à n'en pas laisser le plus petit vestige ! Que si l'agiotage n'est pas étouffé, et Tanimadversion la plus sévère montrée à tous ceux qui participent au plus déplorable des jougs, si les compagnies à privilèges ne sont pas détruites, et les compagnies nécessaires soumises à un régime rigoureux, le crédit public, dont la chute rapide et profonde est d'autant plus difficile à interrompre, qu'il s'était élancé plus vivement, et que celui de nos rivaux acquiert tous les jours plus d'énergie, le crédit public est perdu, les finances sont irrémédiablement bouleversées, les ressources taries, la banqueroute inévitable. Dites-lui que celui qui professe d'autres maximes ne peut être que l'ennemi de l'état; que l'administrateur à qui tout principe de bonne foi, de fidélité aux engagements, de respect pour la propriété est entièrement inconnu, ne doit pas tenir la grande chaîne des opérations du commerce, des engagements publics et de louteg les propriétés. Dites-lui, et son cœur vertueux n'aura pas de peine à vous croire, que dans les fonctions du gouvernement l'habileté exclut Timprobité; que les hommes publics dont la morale est universellement odieuse doivent être repoussés, quelque idée qu'on ait pu se former d'ailleurs de leurs prétendus talents; que le bien dire ne dispense pas du bien faire; que la souplesse de Tesprit, la facilité du travail, les grâces du style, les préambules éloquents, les beaux discours sont autant de pièces de conviction contre le ministre qui expose avec art les bons principes, et les élude ou les insulte dans l'exécution... Dites-lui, daignez lui dire enfin que le citoyen qui ose parler ainsi et se nommer, doit attirer quelque attention sur la dénonciation qu'il apporte aux pieds du

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trône ; car il n'a pu trouver un tel courage que dans le sentiment pressant diin grand danger '.

Pendant que Mirabeau attendait à Tongres et à Liège, où M""' de Nehra était venue le rejoindre de Berlin*, l'autorisation de rentrer eu France, autorisation qui ne lardait pas à lui être donnée par de Galonné qui, en même temps, lui faisait des ouvertures, on publiait a Paris les Lettres du comte de Mirabeau sur ^administration de M. Necker', qui étaient en quelque sorte le complément de la D^inonciation.

1. P. 117 à 131, fia. A la suite de la. De'nonciatioji. Mirabeau publiait le Plan de l'abhé d'Espagnac pour soutenir et continuer le monopole des actions de la nouvelle compagnie des Indes, p. 132-143.

L'ouvrage de Mirabeau suscita des répliques violentes où il était attaqué dans ses mœurs et sa vie privée. La principale, attribuée par Peucbet à RuI bière et par Barbier à Hardy (secrétaire de Mirabeau avec lequel il avait eu des démêlés judiciaires à Londres, et qui a publié Le Triomphe de la Vérité sur Honoré- Gabriel Rigueti comte de Mirabeau par Jacques-Philippe Hardy, son secrétaire, in-8, p. 24, à Mastricht, chez Dufour), porte ce titre : Considérations sur la Dénonciation de l'agiotage. Lettre au comte de Mirabeau. 27 mars 178", in-8. p. 64. C'est un pampblet d'une rare virulence où M™^ de Nehra elle-même n'est pas ménagée. Mirabeau dans une lettre à Mauvillon le qualifie de « libellé atroce et calomnieux ».

2. M™»^ de Nehra nous apprend combien Mirabeau était déjà.préoccupé à cette époque par les affaires publiques. « Après lui avoirparlé des dangers, écrit-elle, je voulus lui faire quelques questions sur son procès (avec son père pour reddition de son compte de tutelle). « Oui, à propos, me dit-il, je voulais vous demander où j'en suis? » « Comment! lui dis-je, ce voyage a été entrepris eu partie pour vous en occuper ; vous avez vu MM. Treilhard et Gérard deMelcy?» « Moi? dit-il, non, en vérité, j'ai vu à peine Vignon, mon curateur. J'ai eu bien autre chose à faire que de penser à toutes ces bagatelles. Savez-vous dans quelle crise nous sommes? Savez- vous que l'affreux agiotage est à son comble? Savez-vous que nous sommes au moment où il n'y aura peut-être pas un sou dans le trésor public? ') Je souriais de voir un homme dont la bourse était si mal garnie y songer si peu et s'affliger si fort de la détresse publique. >> Esquisses historiques et littéraires, p. 27.

3. Letthes du comte pe Mirabeau sur l'administration de M. Neckeh, in-8, 1787, p. 52. Elles comprennent une réponse du comte de Mirabeau à M. de Lacretelle, datée du 19 mars 1787, et une seconde.

Dans la première lettre, Mirabeau répondait à La Cretelle, qui lui avait reproché ses attaques contre Xecker ', en les justifiant et en exposant les raisons pour lesquelles il se montrait sévère : système des emprunts sans impôts, introduction des Genevois ù Paris, admission des banquiers dans l'administration de la Caisse d'Escompte, ignorance que Necker avait témoignée dans ses ouvrages. Dans la seconde lettre, Mirabeau précisait ses attaques et démontrait que les emprunts lancés par Necker devaient être compris parmi les plus mal organisés, les plus chers et les plus ruineux pour la France.

letb^e (lu comte de Mirabeau sur r administration de M. Necker, datée de Tongres, l^r mai 1787.

11 y eut une seconde édition, in-8, p. 63, avec un avis de l'éditeur. Les Lettres tureut supprimées par un arrêt du Conseil sur l'initiative de l'archevêque de Toulouse.

1. « Je l'avais attaqué dans la dénonciation de l'agiotage, écrivait Mirabeau, comme l'auteur de sa renaissance par un vicieux système des emprunts sans impôts; cette vérité neuve, et quau moins personne chez nous n'avait encore osé dire et prouver, m'a attiré les lamentations d'un de ses partisans, mon ami. J'ai répondu une lettre confidentielle, où j'indique nettement ma façon de penser sur lui. Cette lettre a été copiée, puis imprimée dans un moment où son parti vraiment fanatique avait tout arrangé de manière à ce qu'il paraissait infiniment probable qu'il revenait aux finances. Alors je me suis trouvé compromis par des assertions très tranchantes, et il a fallu prouver du moins les plus décisives. C'est ce que j'ai fait dans un écrit qui vous plaira; du moins j'y ai ramassé toutes mes forces de dialecticien, de calculateur, et même dhomme malin. C'est une partie d'échecs, où j'ai joué très serré, et où certainement il est mat ». (Lettre à Mauvillon, 11 mai 1781).

En critiquant Necker, Mirabeau servait de Calonne, ce qui explique la bienveillance momentanée du. contrôleur général à son égard.

Rentré à Paris, Mirabeau ne réalisa aucun de ses espoirs, à la suite du renvoi de M. de Galonné et de la mort de Vergennes. Il partit en juin= pour Brunswick, et il y resta trois mois, auprès de Mauvillon, pour collaborer étroitement à la rédaction de leur ouvrage commun sur la Monarchie Prussienne. De retour à Paris, eu octobre 1787, avec une partie du manuscrit, il semble y avoir longuement travaillé, tout en n'abandonnant pas ses desseins pour être employé par le gouvernement, tour à tour enthousiaste ou déçu selon qu'il croyait à la réussite ou à l'échec de ses projets.

1. Aux Bataves suk le Stathoudérat, par le comte de Mirabeau. Vincet amor Pairiae. laudum que immensa cupido, Virg. Enéide. lib. VI, 822, in-8, 1788, p. 1-147, notes et notes justificatives, p. 1-21 i, avec un portrait de Jean de Witt, auteur de FEdit perpétuel.

Il y eut une seconde édition très augmentée en 1790, avec un titre un peu différent : Adresse aux Bataves sur le Stathoudérat, in-8o.

2. Avant son départ, il avait publié : OEuvi.es posthumes de M. TuRGOT sur les administrations provinciales, in-8. 1787.

Ce mémoire avait déjà été vendu à de Calonne par Mirabeau -qui s'en était donné comme l'auteur. A sa pubhcation, il fut revendiqué par Dupont de Nemours (lettre au Journal de Paris, 2 juillet 1787), qui fournit les preuves de ses assertions. Dupont l'avait communiqué à Mirabeau pendant la détention de celui-ci, au donjon de Yincennes, et Mirabeau, selon son habitude, en avait pris une copie.

Dans les premiers mois de 1787, il avait reçu une lettre de van Russel, qui lui demandait d'écrire en faveur des patriotes hollandais vaincus dans leur lutte contre le stathouder aidé par les troupes prussiennes. Il avait répondu en flétrissant l'invasion des Provinces-Unies, et la correspondance avait été publiée *.

Déjà, en 1785, Mirabeau avait pris la défense des Hollandais, dans ses Doutes sur la liberté de V Escaut, et il ne s'était jamais désintéressé de leur cause. Il écrivait le 23 novembre 1787, au major Mauvillon, porté à excuser les attentats contre les libertés hollandaises, en sa qualité d'Allemand : « Il me resterait à vous parler politique, mais je n'ai pas le temps et vous êtes malade. Il est difficile que vous ne blâmiez pas, en y réfléchissant comme homme et comme philosophe, ce qui s'est passé en Hollande, indépendamment même de tous les détails. Car c'est un jour de deuil pour l'espèce humaine que celui où un peuple cesse d'être libre. Mais ce qui ferait rire, si le sujet n'était pas si triste, c'est tout ce que vous dites sur la France, que vous connaissez beaucoup moins que la Chine, qui n'a jamais été plus forte et mieux portante intrinsèquement parlant, qui n'a jamais été plus près de développer toute sa stature, et dont le cabinet na eu peut-être que de trop bonnes raisons anti-germaniques, d'abandonner la Hollande. Dieu veuille, mon ami, que vous n'ayez pas la très prochaine expérience, qu'il ne fallait à aucun prix nous rendre Autrichiens ! Je le désire de toute mon âme, mais désabusez-vous de vos cinquante ans pour réparer les maux intérieurs, etc., etc., car ces maux pour la plupart n'existent pas. Il n'y a de maux ici que le très passager inconvénient d'une administration peu systématique, et la peur ridicule de recourir à la nation pour constituer la nation. Dans tout le reste il n'y a pas un embarras qui puisse arrêter le talent le plus médiocre, et je le répète, jamais ce pays-ci ne fut plus près d'être ce que la nature l'a fait, la plus grande puissance de l'Univers*. »

1. Lettre sur l'etvasiox des Provikces-Uihes a M. le comte de MiRAJBEAU et sa RÉPONSE, Bruxellcs, 1787.

2. Lettres du comte de Mirabeau, p. 295. Nous avons reproduit ce fragment en entier, bien qu'il ne traite pas exclusivement du Stathoudérat, parce qu'aucun écrit ne montre mieux la pensée politique de Mirabeau à la fin de 1787.

Auœ Bataves est daté du l""^ avril 1788; ce n'est pas un ouvrage exclusivement, de Mirabeau qui eut comme collaborateurs, pour la partie historique et les notes, de Bourges et Marron, mais on peut lui attribuer avec certitude la péroraison * où Ton retrouve toutes ses idées générales.

Honneur vous soit à jamais rendu, ô nobles républicains 1 Vous avez quitté vos biens et votre patrie pour ne point fléchir sous le joug d'une domination étrangère. Votre fuite a jeté la terreur dans Tàme du tyran. Des milliers de citoyens qui vous sont restés fidèles, en dépit de l'inquisition stathoudérienne et de leur soumission apparentera la révolution, attendent impatiemment votre retour. La haine de Tesclavage fermente dans tous les cœurs; les gênes apportées à Uinstruetion publique, ne font que dévoiler les vues criminelles de Guillaume V; elles ne sauraient empêcher la diffusion des lumières, ni retarder longtemps le moment propice, le jour de la liberté, le jour de la vengeance.

Mais ce n'est point assez pour une nation de punir les crimes de ses chefs; il faut qu'elle leur ôte le pouvoir de faire le mal. Quand elle donne des appâts à l'ambition, elle a moins le droit de la punir. Bataves! en vain vous jouissez de la liberté civile; vous le savez trop aujourd'hui, elle est mal assurée sans la liberté politique. Les funestes événements de votre dernière guerre contre les Anglais ont montré qu'avec la liberté civile, une nation peut être trabie, vexée, ruinée, asservie. Vous avez senti la nécessité de reconquérir vos droits.

Cependant, agités de tant d'intérêts qui s'eotre-heurtent, de tant de passions haineuses qui fermentent, seriez-vous sûrs de garder le juste milieu? Ce n'est donc pas seulement les plans de réforme conçus par vas concitoyens qu'il vous convient d'étudier. Votre cause est celle de. tous

1. « La seule partie de lécrit que Mirabeau pouvait réclamer comme sienne, consistait en une remarquable én.umération. des droits qui, comme il dit, « appartiennent aux Bataves en qualité d'hommes ». Stem, La vie de Mirabeau, tome I, p, 308.

les hommes, ils sont tous appelés à cette importante discussion. Pour moi, je n'examinerai ni les changements qui conviennent aux diverses constitutions de vos provinces, ni ceux (ju'exige votre système fédératif. Je me bornerai à vous offrir le tableau des droits qui vous appartiennent en qualité d'hommes; de ces droits antérieurs et supérieurs à toutes conventions; de ces droits inaliénables, imprescriptibles, qu'il est absurde de subordonner à des titres écrits; de ces droits, base commune, base éternelle de toute association politique. Epars dans votre constitution, plus rassemblés danscelle de l'Amérique, successivementdémontrés par les diverses périodes de votre histoire^ scellés du sang de vos ancêtres, ils sont tels que les exige impérieusement le pays que vous habitez, et tels que, sans eux, il est impossible à l'espèce humaine, sous aucun climat, de conserver sa dignité, de se perfectionner, de jouir tranquillement des faveurs de la nature.

Tous les hommes sont nés libres et égaux. Déclaration des droits de tout peuple qui veut la liberté.

' Égaux et libres par l'intention de la nature, ils le sont encore par le vœux primitif de toutes les sociétés; puisqu'en se rassemblant, ils n'ont pu sacrifier, chacun, que la même portion de liberté et d'égalité. Mais cette égalité qui ne peut avoir son plus grand développement que dans Tétat de nature, et qui doit nécessairement diminuer dans l'état social, disparaît bientôt, quand les hommes n'en font pas le but continuel de leurs efforts. Aussi les législations les plus célèbres ont eu pour principal objet de réprimer l'avarice et l'ambition, ennemies irréconciliables de cette égalité ; et les Romains, si barbares envers leurs esclaves, expiaient en quelque sorte, par la célébration des saturnales, ce crime de lèse-humanité.

Ce que l'état social présente de plus affligeant, ce sont les inégalités factices qui partagent les hommes en deux

classes, dont Tune est vouée à la corruption morale, et l'autre au malheur physique.

Il faut l'avouer, les hommes paraissent nés pour l'esclavage, quand ils sont nés dans l'esclavage. Mais le triomphe de la vertu est de n'être point découragé d'un tel spectacle, et d'inspirer à tout homme libre, à tout homme qui sent le prix de la liberté, même dans les fers du despotisme, les moyens de détruire la servitude, ou du moins d'en préparer la destruction.

Tout pouvoir étant émané du peuple, les différents magistrats ou officiers du gouvernement, revêtus d'une autorité quelconque législative, executive ou judiciaire, lui doivent compte dans tous les temps.

Le peuple ne peut renoncer au respect que lui doivent ses magistrats, sans qu'ils s'accoutument à une indépendance qui bientôt lui devient funeste. Le plus beau temps de la République romaine fut celui où Valerius Publicola faisait abaisser ses faisceaux, en entrant dans la place publique. Descendez de là vers cette porte stathoudérienne ouverte pour le premier officier des Provinces Belgiques, et fermée au souverain; vous aurez en un trait la mesure de l'influence du stathoudérat dans votre liberté*.

IIÏ

Le peuple pour le bonheur de qui le gouvernement est institué, a le droit inaliénable de le réformer, de le corriger, ou de le changer totalement lorsque son bonheur l'exige.

Quelles que puissent être les lumières des magistrats, ils ne sont jamais instruits des intérêts du peuple aussi bien

1. Il a existé pendant longtemps à la Haye un monument remarquable du despotisme des Stathouders, et de l'incroyable complaisance des États généraux, et de ceux de la Hollande. Une des portes

que le peuple lui-même. Son intérêt n'est si souvent méconnu que parce que sa volonté est rarement consultée, et s'il se fait, dans un Etat, un changement de mal en pis. comme il est arrivé en Hollande, dans les révolutions de 1672 et de 1747, ce n'est pas le peuple qu'il faut en accuser, mais la populace et la noblesse.

Le peuple a le droit de remplir les emplois vacants par des élections et des nominations régulières, et de faire rentrer ses officiers publics dans la vie privée, à certaines époques.

C'est ce qu'il a fait de tout temps en Frise, et les représentants y valaient mieux qu'ailleurs. Des magistrats qui ne rentrent pas dans l'ordre des simples citoyens, sont tentés de se croire les maîtres des lois dont ils ne sont que les ministres.

Toutes les élections doivent être libres, et tout homme donnant une preuve suffisante d'un intérêt permanent, et de rattachement gui en est la suite, a droit à élire les officiers et à être élu pour les emplois publics.

Les individus qui n'ont rien, perdent mal à propos leur temps, dans les élections, et se laissent facilement corrompre. Les exclure, c'est le seul moyen de leur inspirer l'envie de sortir de l'indigence.

Le peuple a droit de s'assembler pour consulter sur le bien commun. Il a droit de donner des instructions à ses

d'entrée de la cour intérieure, lieu destiné aux assemblées souveraines, ne s'ouvrait que pour les carrosses de la famille stathoudérienne. et cette prérogative, par une longue possession, était regardée comme un droit aussi légitime qu incontestable. (Note de Mirabeau.

AUX B.VTAVES SUR LE STATHOLDÉRAÏ 443

représentants, et de requérir du corps législatifs par des adresses ou des î^emontrances, le redressement des torts gui lui ont été faits, et le soulagement des maux quil soufl're.

C'est une très grande erreur de croire que la fréquence des assemblées nationales puisse nuire au bon ordre. Rien au contraire n'attache tant le citoyen à sa patrie que l'habitude de s'occuper des intérêts -publics. Rien n'élève plus les âmes et ne les empêche autant de se concentrer dans le tracas des affaires particulières.

Cependant il ne faut pas que les représentants soient obligés d'instruire leurs commettants de chaque objet de leurs délibérations, comme ont fait jusqu'ici ceux de la plupart des Provinces-Unies. Dans ce système, toute la force de la nation peut être arrêtée par un caprice. La Frise, en ne donnant à ses députés que des intructions générales, a prévenu cet inconvénient, parce quelle a eu la prudence de borner leurs commissions à un temps très court.

La liberté des délibérations dans les assemblées est si essentielle, qu aucun des discours qui s'y sont tenus ne doit servir de prétexte à aucune action ou plainte dansaucune Cour.

Les stathouders sont, depuis longtemps, en possession de violer cette maxime. Lorsqu'en mil sept cent quatrevingt-un, le baron de Cappellen, seigneur de Pol et membre du corps équestre de la province d'Over-Yssel, s'opposa, selon toutes les règles de Thonneur et de l'équité, à ce qu'on prêtât à Georges III la brigade écossaise au service de la République,' Guillaume V commença par faire disparaître des registres des Etats les avis que le baron y avait fait insérer; puis, lorsque ce patriote eût défendu, par un mémoire énergique et des harangues véhémentes, les paysans d'Over-Yssel contre les entreprises des baillis, qui voulaient les soumettre à des corvées, il le fit exclure des

États par le moyen de ses créatures. Ceux qui rendirent au Stathouder ce honteux service, ont depuis ce temps joui publiquement de sa faveur, et obtenu des charges et des emplois lucratifs.

Après un tel exemple, quel homme aurait osé. dans les États d'Over-Yssel, s'opposer aux entreprises du Stathouder?

Une longue stabilité dans les premiers départements de la puissance executive, ou dans les emplois de manutention des deniers, est dangereuse joour la liberté ; le changement périodique des membres de ce département est tout à fuit nécessaire.

Quand tous peuvent parvenir aux charges, tous veulent sen rendre dignes. Les Barneveld et les De Witt. ces colonnes de la République, ont soutenu trop longtemps le poids des affaires. L'État, privé de ces hommes extraordinaires, pensa tomber avec eux. Il faut donc qu'il se constitue de manière à ne pouvoir craindre ni la médiocrité, ni môme les vices de ses conducteurs.

A ucune personne ne doit exercer, à la fois, plus d'un emploi lucratif.

Toutes les institutions civiles doivent tendre à prévenir toute espèce de monopole.

Pour que les lois gouvernent et non les hommes, il faut que 1rs départements législatifs, exécutifs el judiciaires soient lolalement séparés.

Si la puissance législative statue, non pas d'année en année, mais pour toujours, sur la levée des impôts et sur les forces de terre et de mer, elle court risque de perdre

sa liberté, parce que la puissance executive ne dépendra })lus d'elle.

Si la puissance executive ordonne la levée des impôts, il n'y a plus de liberté, parce qu'elle a usurpé le droit le plus important de la législatiorf.

Si la puissance judiciaire est jointe à la puissance législative, la vie et la liberté des citoyens dépendent d'un caprice; car le juge est législateur.

Si elle est unie à la puissance executive, le juge a la force d'un oppresseur.

Quand le même homme exerce les trois pouvoirs, soit directement, comme le grand seigneur, soit indirectement et par son influence, comme le stathouder, tout est perdu.

Le droit de suspendre les lois^ ou d'en arrêter V exécution, ou même de les annuler, ne peut être exercé que par le pouvoir législatif.

Il ne faut jamais affermir les institutions politiques, jusqu'au point de s'ôter le pouvoir d'en suspendre l'effet.

La nature de la puissance législative est de ne pas se prescrire des bornes.

Il faut même se hâter d'abroger les lois usées par le temps, de peur que le mépris des lois mortes ne retombe sur les lois vivantes.

Un peuple ne peut conserver un gouvernement libre que ï par une adhésion ferme et constante aux règles de la jus- " tice, de la modération^ de la tempérance, de l'économie,

de la vertu, et par un recours fréquent à ses principes

fondamentaux.

La morale est la base de la politique; ainsi, sans les mœurs, les lois s'écroulent, et le bonheur fuit.

■l.e peuple a droit d'avoir et de porter des armes jjour la défense commune.

Quand il en perd l'habitude, il se trouve bientôt quelque ambitieux qui met tout en œuvre pour en profiter. Guillaume IV ne fit rendre une ordonnance contre le droit de chasse, que pour ôter aux Hollandais l'usage des armes; et c'est dans les mêmes vues que Guillaume V a introduit des règlements de chasse arbitraires et tyranniques.

U/ie milice bien réglée est la défense convenable naturelle et sûre d\m gouvernement libre.

En cas d'invasion, c'est le seul moyen pour un état, d'être présent partout. On peut avoir besoin, dans des circonstances rares, de soldats mercenaires; mais la défense de la patrie doit être confiée aux citoyens, pour être dans des mains sûres. C'est la propriété qui fait des citoyens, et le fanatisme de la propriété est le plus ardent, comme le plus puissant deg fanatismes.

Des armées toujours sur pied sont dangereuses pour la liberté, il ne doit être levé ni entretenu de troupes, sans le consentement du corps législatif; il faut aussi que le pouvoir militaire soit toujours sévèrement subordonné à Vautorité civile.

Sans l'effroi qu'inspiraient les troupes aux ordres de Maurice, les juges de Barneveld ne l'eussent pas condamné à périr sur l'échafaud. Les meurtriers payés par Guillaume III, pour assassiner les De Witt, ne se seraient pas souillés de cette atrocité, s'ils n'avaient point compté sur

Tappui des soldats, naturellement portés à respecter leur général, et à mépriser les ordres des Etats.

On connaît le caractère des mercenaires, qui font de la guerre un métier : ils portent dans la vie civile Tobéissance aveugle, que le besoin de la discipline rend nécessaire dans une armée. C'est ainsi qu'en mil sept cent soixante-huit, par complaisance pour Guillaume V, le conseil de guerre de Zutphen a fait punir injustement un honnête négociant.

Aucune partie de la 'propriété d\in individu ne peut avec justice lui être enlevée ou être appliquée à des usages publics^ sans son propre consentement, ou celui du corps qui représente le peuple.

Ceux qui se soumettent à des taxes contraires aux lois, sont de plus grands ennemis de leur patrie que ceux qui les imposent. La tyrannie du prince ne devient redoutable que par la mollesse et la stupidité du peuple.

Ce n'est jamais sans quelque intention perverse qu'on lève sur un peuple des tributs arbitraires, et peu proportionnés à ses forces, ou à ses besoins. Les tributs sontdans TEtat comme les voiles dans le vaisseau, pour l'assurer et l'amener au port, non pour le charger, le tenir toujours en mer, et finalement le submerger.

Tout citoyen doit obtenir justice promptement, gratuitement, complètement.

Quand la justice se paie, elle ne peut se rendre, ni promptement, ni complètement ; et c'est alors le plus intolérable de tous les impôts.

ŒUVRES dp: MIRABEAU

XYIII

Aucun citoyen ne doit être exilé ou privé de la vie, de la liberté, ou de ses biens quepar un jugement authentique.

Chacun ne peut déposer dans le pacte social que la partie de ses biens et de sa liberté qui importe à la communauté, et cette partie-là même a besoin d'être réglée par le corps législatif. Gomment la privation de la vie, de la liberté et des biens d'un citoyen pourrait-elle n'être pas soumise à une instruction publique?

7'oul citoyen gêné dans Vexercice de sa liberté^ a droit de s'informer de la nature de Vobstacle quil éprouve^ de Vécarter, s'il est illégitime, et d'obtenir une prompte réparation.

Sans la certitude de ne point obtenir justice, le vertueux Van der Mark se fût-il abstenu de toute réclamation, quand Guillaume V lui a fait perdre sa place dans l'université de Groningue, sous prétexte d'hétérodoxie; mais réellement parce que ce digne professeur inspirait à ses disciples des sentiments de liberté, et que le prince veut qu'on lui forme des esclaves.

Tout citoyen a droit d'être à Vabri de toutes recherches et de toutes sahies de sa personne, de ses maisons., de ses papiers, de ses possessions.

Un châtiment anticipé ne sert jamais qu'à confondre le coupable avec l'innocent.

// faut que les officiers des Cours suprêmes de judicature aient un salaire honorable et quils soient maintenus

dans Uurs offices aussi longtemps qu'ils ne donnent aucun sujet de jjlainte légale.

Leur indépendance et leur intégrité sont les meilleurs garants des droits et de la liberté des citoyens.

Quant aux poursuites criminelles, la vérification des faits dans le voisinage des lieux où ils se sont passés^ est de la plus grande importance pour ta sûreté de la vie, de la liberté et de la irropriété des citoyens.

Lorsque l'innocence des citoyens n'a point de base fixe, la liberté ne peut être que mal assurée.

Les substitutions perpétuelles et les privilèges exclusifs sont odieux, contraires à C esprit d'un gouvernement libre et aux principes du commerce.

Les substitutions éternisent les richesses dans les mêmes familles, et les privilèges les concentrent dans les mêmes mains. Rien ne contrarie davantage Tégalité que toutes les lois doivent favoriser, parce que toutes les combinaisons sociales tendent à la détruire.

Aucune classe, aucune association dliommes ne pouvant avoir de privilèges exclusifs que pour des services rendus à l'Etat, et les titres n*étant point héréditaires par leur essence, Vidée d'un hornme né magistrat, législateur ou général, est absurde et contre nature.

Il y a des siècles que la noblesse est regardée dans les Provinces-Unies comme un fléau public.

En mil deux cent cinquante-six, sous Florent V, les Kennemers tyrannisés par les nobles se révoltent de tous côtés ;

ils insultent les châteaux, les pillent et les détruisent; ils viennent enfin assiéger tous les nobles retirés à Utrecht: les bourgeois alarmés courent aux armes, un des assiégeants leur crie ; « 0, nos amis, la nation libre des Kennemers « n'est venue ici que pour vous supplier de proscrire tous *' les nobles, nos tyrans, nos oppresseurs, et de donner « leurs biens aux pauvres. »

On l'a vue, cette noblesse, de concert avec la populace, favoriser deux fois le rétablissement du stathoudérat. On l'a vue, plus vile que la populace, exciter sans cesse l'ambition des stathouders, et se dévouer bassement à leurs projets les plus tyranniques.

Ce honteux délire n'a pourtant pas attaqué tous les membres de Tordre équestre. Plusieurs se sont fait pardonner les extravagantes prérogatives de leur naissance. Les Vos- Van-Neyerwald, les Gapellen, les Palland et d'autres encore sont aussi admirables par leur patriotisme, que la plus grande partie de leurs collègues est méprisable par son aveugle soumission aux ordres de la cour slathoudérienne.

Quant à l'aristocratie, telle qu'elle est établie, dans la plupart des Provinces-Unies, diverses circonstances l'ont empêchée longtemps d'être funeste à l'Etat. D'un autre côté, les citoyens fatigués des brigues qui s'étaient faites dans plusieurs élections, et distraits par les occupations contiquelles des manufactures et du commerce, ne prévirent pas les inconvénients inséparables de la perte du droit d'élire leurs magistrats. Mais la dernière coalition des régents avec le stathouder, ne montre que trop évidemment le danger d'une telle aristocratie.

Il faut admettre tous les Cultes.

La tolérance a été établie en mil cinq cent soixante-dixhuit, par l'union d' Utrecht, mais nm sans aucune restriction, puisque la seule religion dominante a été admise anx emplois civils.

AUX BATAVES SUR LE STATHOUDERAT 4oi

XXYI

La liberté de la presse doit être inv'iolablement maintenue.

Elle a toujours éprouvé des restrictions dans les Provinces-Unies, parce que les aristocrates sont de trop petits souverains pour mépriser les injures.

Ce n'est jamais que sous l'influence de cette irrésistible liberté que l'instruction fait de grands progrès; plus les lumières se répandent, plus les hommes ont de droits à réclamer, et de devoirs à remplir. C'est la liberté de la presse qui est le palladium de toutes les libertés ; c'est elle qui peut rapidement amener les Etats naissants à une maturité précoce et durable^ c'est à elle qu'appartiennent le rajeunissement des Empires usés par la décrépitude.

Voilà, généreux Bataves, les droits dont la proclamation fera votre bonheur et votre gloire ! Les sages attendent avec impatience le jour où il vous sera permis de célébrer ces rites augustes de l'humanité '.

Aux Bataves suscita des polémiques en Allemagne, et Mirabeau répondit à sa manière violente et hautaine. « Il vient de paraître un ouvrage de moi, écrivait-il à Mauvillon, parti pour vous depuis longtemps, intitulé Aux Bataves sur le s tathoudérat. Certes, je m'en honore loin d'équivoquer. Il porte mon nom ; que vos Allemands le critiquent ; aussi bien ne Uécrirontils pas; leur âme est trop servile pour cela, mais qu'ils ne m'imputent pas des libelles qui n'ont pas même le mérite du genre. » Lettres du Comte de Mirabeau, 19 avril 1788.

Mirabeau reçut une lettre extrêmement curieuse deClavière à propos de Aux Bataves, et elle est intéressante à connaître pour établir le ton des rapports qui existaient entre les deux collaborateurs.

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