Pages 113-139, de l'Édition originale
<c Je demande un instant de trêve à M. le Comte de Mirabeau pour lui dire que j'ai une occasion pour Marseille, et que sans doute notre ami Delisle recevrait avec plaisir la semonce aux Bataves, de la main de son éloquent auteur.
« Je trouve dans le livre même que vous faites bien de l'honneur aux Bataves, et je suis pour que l'industrie, la dépense, la vigilance, etc., qui concernent leur pays, se transportent dans les champs pt les forêts américains.
<( Il y a trois millions d'âmes en Batavie, c'est-à-dire 1.500.000 mâles, dont oOO.OOO doivent bien être en état de porter les armes. Une bonne cloche au centre de toutes ces provinces suffisait pour mettre sur pied tous ces combattants; et chacun d'eux pouvait prendre dans sa poche une provision de nourriture pour deux ou trois jours. En fallait-il davantage pour accabler tous les Prussiens par le nombre? Qu'avait-on besoin de combats ré^iuliers et de fe^ux par pelotons et d'artillerie? Ne pouvait-on pas les étouffer dans la foule? et que de femmes ne se fussent pas mêlées dans un mouvement aussi universel?
« Pourquoi cela ne se fait-il pas? C'est que le peuple dont nous voulons toujours faire de la canaille est rendu indifférent sur la liberté et pourtant on n'en aura jamais sans lui. C'est que dans cette turpitude il est bien aise de voir un maître qui traite toutde canaille. On dit cela tous lesjours,et nul esprit ne se forme au support, àla patience, au travail, aux ménagements par lesquels on porterait la populace à avoir quelque estime réfléchie d'elle-même, à ne pas se séparer du bourgeois, ni celui-ci du magistrat, et à laisser ainsi le maître seul contre tous... C'est que l'on est à son valet, à son serrurier, à son tailleur, etc., ce que le maître est à tous; et voilà pourquoi nul peuple ne sera libre, et que le sang versé ne sera qu'une calamité de plus, jusqu'à ce que l'on élève la canaille à soi, ou que l'on descende à elle. Cette révolution n'est pas prochaine, témoin la patience que M. le Comte de Mirabeau aura s'il siège aux Etat-généraux, et qu'il regarderait comme audessous de lui d'avoir, dans une petite société obscure et naissante; dans une petite société où les règlements sont une vétille, en comparaison de l'avantage de la former, de la rendre heureuse... Mais je me rappelle toujours d'avoir ouï à Neuchâtel une belle tirade en faveur du pauvre peuple, et d'avoir vu un instant après l'orateur lancer un coup de pied au cul de son perruquier.
p;AUX BATAVES sur le STATHOUDÉRAï 4:)3
« Que faut-il donc faire? conseiller TAniérique aux opprimés. Le besoin y a rapproché tous les États, et dans la ferveur de ce rapprochement, on a consacré de bonnes lois et de meilleurs principes, qui, espérons-le, dureront quelques siècles et feront le bonheur de quelques générations. Ce conseil est meilleur que l'entreprise de réformer le «Club de la Liberté » à Amsterdam, où Ton ne recevait pas une nouvelle de Clèves qu'on ne dît : « Cela n'est pas vrai », et qu'on ne levât pas les épaules, en poussant une bouffée de fumée, à quiconque n'était pas convaincu du triomphe des patriotes.
<■<■ Bref, mon cher Comte, vous avez parlé avec l'éloquence de Démosthène; mais à votre place il eût gourmande la bourgeoisie batave, il l'eût peu dislinouée des aristocrates et il aurait [eu] raison. Pour ma part donc, je vous demande une seconde oraison plus conforme ù la nature des choses.
Vale et me uma.
« Le 2o avril 1788 >-.
(Lettre inédite. B. N. Ms. N. A. F. Vol. 9-534, fo" 397-98.)
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Avec une persévérance inlassable, Mirabeau poursuivait son plan d'être employé par le gouvernement, dans un poste avoué, conforme à ses talents, et après s'être offert à de Galonné, dont il avait été l'agent, soutenu ou abandonné, selon les circonstances, il se proposait à M. de Montmorin pour servir à l'étranger. « Daignez penser, monsieur le comte, lui écrivait-il, que le même talent qui a pu lutter par la puissance de l'opinion contre l'autorité est, à plus forte raison, capable de la servir, lorsqu'elle saura en faire usage. Jusqu'au moment où le sort disposera de mon père, mon existence et ma fortune ne peuvent être que l'ouvrage de moi-même et du Gouvernement. La vie executive me convient mieux que la spéculative, et je préférerais bien servir le Gouvernement comme acteur que de risquer de lui déplaire dans mon métier d'instructeur... Je suis très homme à risquer ma tète, comme à l'employer pour le service du roi. Varsovie, Saint- Pétersbourg, Constantinople, Alexandrie, tout m'est à peu près égal, pourvu que je puisse trouver l'emploi utile de mon activité. Je m'en remets à votre sagesse sur la manière, à votre seule équité sur le traitement et les suites. Je m'offre purement et simplement' )>.
■1. Analyse des Papiers anglais, du 14 novembre 1787 au 15- 19 novembre 1788. Chez Le Jay fils, libraire, rue de rEchelle-Saint- Honoré, vis-à-vis le passage des Tuileries. Epigraphe : Possimt. quia posse videnlur.
Quatre tomes, chacun formant environ 600 pages. Les numéros paraissaient deux fois dans une semaine, sur 24 pages; il en fut publié 102 pendant Tannée que dura l'Analyse.
2. 11 octobre 1787. Citée par Louis de Loménie, Les Mirabeau, tome IV, p. 68.
M. de Monimoriii ne croyait pas devoir l'accepter dans la diplomatie, et Mirabeau peut-être déçu, mais non découragé dans son désir de se lier avec le gouvernement, écrivait un mois plus tard* au ministre des Affaires étrangères, pour lui demander de patronner secrètement un journal qu'il venait de fonder, l'Analyse des Papiers anglais, après avoir vainement tenté d'obtenir le poste de Mallet du Pan au Mercure de France "-.
Bien que Mirabeau eût mis son journal au service du gouvernement, il enlendait garder sa liberté d'opinion, et à propos d'une polémique qu'il avait engagée avec Mallet dans Y Analyse \ polémique qu'avait blâmée le ministre des Affaires étrangères, il avait adressé à M. de Montmorin une lettre de ce ton ferme, haut, noble, et un peu amer, où il excellait : c Monsieur le comte, je n'ai pas du tout les idées vulgaires sur la considération, je n'en donne qu'à ce qui en mérite, à la vertu et aux talents, et nullement à tout l'entourage factice de la société. Sevré depuis longtemps des illusions auxquelles m'appelait le hasard de ma naissance, accoutumé à être moi, à n'être que moi, à ne m'estimer que par moi, je tâcherai de mériter toutes les places et de me consoler de n'en avoir aucune, si votre bonté ne peut pas parvenir à vaincre ma destinée. En vérité, les Anglais nous valent, voire même un peu plus. Eh bien! il n'est pas chez eux un homme de mérite, un talent constaté, un homme public, qui n'ait travaillé longtemps à ces écrits périodiques, à ces feuilles volantes que notre instruction dédaigne. Je ne puis me trouver .humilié de faire ce que l'élite de l'Angleterre a toujours fait et fait encore, et je ne croirai pas avoir été inutile à mon pays, même en ce sens, si l'exemple d'un homme, dont le nom, ni le talent, ni la manière ne sont subalternes, y détruit ce nuisible et déraisonnable préjugé.
« Permettez donc, monsieur le comte, que, fidèle à mon engagement de ne pas donner le moindre ombrage au Gouvernement, de servir ses vues, quand elles seront conformes à mes principes, de m'abstenir quand il me sera impossible d'approuver ses opérations, je persévère dans ma manière et mon plan, et ne tienne plus compte des clameurs de Mallet et