RÉSUMÉ GÉNÉRAL ET CONCLUSION
Nous n'avons point entrepris un si vaste ouvrage par ce vain amour de célébrité qui fait désirer de s'associer en quelque sorte à tout grand nom, à tout grand événement. Notre dessein principal n'a pas même été de satisfaire une
uns des principaux Etats de rAllemagne. Livre !«''. De iélectorat de Saxe. Livre II. Possession de la maison d'Autriche. Livre 111. Des Possessions de l'Electeur de Bavière.
Le major Mauvillon traduisit en allemand De la Monarchie Pj^ussienne, et publia plusieurs morceaux en français sous son nom : Système militaire de la Prusse et Principes de la Tactique nouvelle des troupes les plus perfectionnées, extrait de la Monarchie Prussienne de M. de Mirabeau, par M. Mauvillon, Londres, 1788, in-4o.
D'autre part, Mirabeau publiait en uue brochure une réfutation de Mauvillon ailressée à M. de Guibert : Lettre du comte de Mirabeau à M. le comte de... sur l'Eloge de Frédéric, par M. de Guibert, et l'Essai f/énéral de tactique du même auteur, 1788, in-8^, p. 67.
A propos de cette Lettre, Mirabeau écrivait à Mauvillon : « Dans les brochures que je vous envoie, je joins la lettre sur M. de Guibert, qui ne vient que de paraître, et que j'ai tournée pour mon propre compte, parce qu il m"eùt été impossible sans cette enseigne de faire lire à nos vers luisants une discussion sérieuse » (4 avril 1788). Voir aussi lettres du l^r décembre 1787 et 8 janvier 1788.
1. « Mais, d'autre part, une grande partie de l'introduction, des remarques sur les finances, la littérature, la religion, la législation, sont lœuvre propre de Mirabeau, de même que la conclusion. On pourrait l'affirmer d'après la forme tout oratoire qu'il y emploie, même si, dans tel ou tel cas, on ne pouvait en fournir la preuve par une conformité avec ses opinions déjà exposées dans des lettres ou ailleurs. Quant à Taccusation qu'on a lancée à Mirabeau de n'avoir été qu'un vulgaire copiste, le texte seul du manuscrit, qui existe encore, démontre d'une façon évidente qu'elle est complètement fausse. » Stern, La Vie de' Mirabeau, t. I, p. 286, traduction Lespès, Pasquet et Péret.
curiosité naturelle et juste sur Thomme extraordinaire qui a rempli le monde de sa renommée, et sur les états que son sceptre a régis. Qu'il nous soit permis de le dire, nous avons eu un but plus élevé ; nous avons voulu démontrer par les faits, des vérités de première importance, et cependant encore disputées.
Le système physiocratique, ce système si simple, qui place dans la liberté des hommes et des choses tout l'art de les gouverner, a compté jusqu'ici un assez petit nombre de partisans. Les bons esprits le voyant si opposé à tout ce qui s'est pratiqué, forcés de convenir cependant que si le monde pouvait être mieux, il avait été plus mal, et même que quelques pays se trouvaient dans un état de prospérité très réelle; les bons esprits, disons-nous, ont été arrêtés par les clameurs, soit des hommes qui ont leur intérêt au mal, soit de ceux qui seraient humiliés d'être forcés de renoncer à leurs préjugés, soit enfin de cette foule d'individus qu'un esprit routinier enchaîne à ce qui se pratique journellement. On a donc répondu presque universellement aux sages qui ont découvert les premiers ces nobles vérités, ou aux disciples qui ont eu l'esprit assez juste et assez hardi pour les concevoir et les avouer : « Ce que vous dites parait très conséquent ; c'est une belle spéculation que votre théorie; cependant, les faits sont le grand critérium en économie politique. Un philosophe qui ne voit que ses méditations, raisonne fort à son aise dans son cabinet; mais sans la pratique, les plus beaux raisonnements ne servent à rien, et prouvent peu. On ne gouverne point les hommes avec des systèmes ; or, la pratique décide complètement contre vous. Voyez ce roi qui gouverne depuis quarantesix ans son royaume suivant des principes diamétralement opposés aux vôtres ; eh ! bien, avec un état de troisième ordre, il a développé une puissance qui l'a rendu redoutable aux royaumes du premier rang. Il a acquis un grand trésor ; ses provinces sont riches, peuplées, heureuses; les manufactures se sont élevées chez lui à une splendeur inconcevable. Tous vos arguments et vos calculs hypothétiques ne détruiront pas des faits si frappants. »
4«0 «rtXVKES DE MIKAUEAL
Ces discours vagues, et par cela même très attrayants pour le vulgaire, qui craint la fatigue de penser, plus peutêtre que toute autre fatigue, nous ont fait prendre la résolution d'examiner les faits mêmes sur lesquels on les fondait. Nous avons puisé ces faits^ dans les meilleures sources, et dans les ouvrages de ceux qui combattent nos principes; nous les avons pris tels qu'on nous les a présentés, sans jeter aucun doute sur. leur réalité. Si des contradictions multipliées nous ont forcé d'en indiquer quelques-unes, en résumant nos déductions, nous n'avons établi aucun de nos raisonnements, aucune de nos preuves sur les doutes que ces contradictions ont nécessités... Eh bien ! voici les résultats qu'a constatés Texamen impartial des faits rapportés sur la foi non contestée des auteurs les plus authentiques, les plus prévenus en faveur des opinions contraires aux nôtres, des auteurs que nous seuls aurions intérêt à récuser.
Après avoir indiqué dans notre premier livre les événements historiques où résident les causes ostensibles des accroissements qu'a pris la maison de Brandebourg, et celles de la puissance que Frédéric a déployée aux yeux de l'Europe étonnée, nous avons fait voir dans le second livre, qui traite de la population de ses provinces:
Que les États de la monarchie prussienne n'ont probablement que la très faible population de cinq millions et demi d'habitants tout au plus;
Que les provinces les plus peuplées et les plus florissantes, telles que la principauté de Helberstadt et les États de Westphalie en général, sont précisément celles où Frédéric a versé le moins de dons, au bien-être desquelles il a apporté le moins de soins et de surveillance, où il a établi le moins de colonies et le moins de fabriques;
Que Taffluence des capitaux vers les villes, l'abondance du numéraire, le grand luxe en consommations de tout genre, Tentassement des manufactures, ne font point fleurir une province, n'augmentent point sa population ; que les grandes villes, regardées jusqu'ici comme un moyen de féconder du moins les campagnes environnantes,
DE LA MONAllCHIE PRUSSIENNE 181
n'opèrent rien moins qu'un effet pareil; que ce sont des masses mortes. Depuis un siècle, on n'a rien négligé pour attirer à Berlin et à Polsdam les riches consommateurs de la monarchie. Qu'en est-il arrivé? Le nombre des cultivateurs de la Marche n"a pas même augmenté dans une proportion égale à leur propre accroissement... Le nombre des cultivateurs a diminué dans cette province en proportion des habitants des villes! Quelle vérité! Quelle preuve que l'agriculture n'a besoin que d'une bonne législation pour fleurir, et (pie des lois sages en ce genre sont l'unique moyen de rendre les provinces riches, abondantes en hommes et en productions.
On a prétendu enfin que c'était à ses soins continuels pour la colonisation et pour les fabriques, que Frédéric devail l'accroissement de la population de son royaume. C'est encore là une erreur que nous avons démontrée. Non seulement les provinces qui ont reçu le plus de colonies et de fabriques royales sont les moins peuplées; mais la monarchie prussienne aurait dû, par Taccroissement naturel do la population, parvenir, en supposant même la plus grande somme possible d'êtres humains pour la consommation de la guerre, à un degré de population supérieur à celui auquel elle s'est élevée.
Du livre sur l'agriculture, il résulte que les pays les plus peuplés sont, ou ceux qui ont une bonne agriculture, c'està-dire à qui la nature la donne, car dans les États prussiens, la législation tend partout à l'écraser, ou ceux qui cultivent le lin, cette production de la terre à laquelle est attachée une intarissable source de bien-être pour l'espèce humaine. La Prusse orientale doit évidemment sa population au commerce des grains, qu'elle a la permission de faire, tandis que la Poméranie, par exemple, dont le sol est au moins aussi fertile, est peu peuplée, parce que le commerce des grains y est prohibé.
Dans le livre des manufactures, nous avons fait voir que la seule fabrique vraiment grande et florissante, est celle dont le roi ne s'embarrasse pas, à laquelle il ne donne d'autre encouragement que la liberté, savoir, celle de la
toile en Sibérie et en Westphalie. Les fabriques de laine sont considérables, parce qu'elles ont le débouché d'une grande armée, et qu'il faut bien d'ailleurs que les hommes soient vêtus dans un pays si froid. Mais la partie la plus importante de cette fabrication est celle des laineries grossières, qui existerait toujours sans monopoles et sans faveurs, et qui s'élèverait même plus haut avec la pure liberté. Celle des soies, à laquelle la nature répugne, languit malgré l'immensité des dons royaux et le monopole ; et la seule de ce genre qui soit remarquable, c'est celle de Crefeld, que Frédéric a toujours traitée comme étrangère.
Nous avons vu dans le même livre, que les manufactures vraiment utiles et d'un vaste rapport, sont les fabriques libres et séparées, et non les réunies. Nous y avons vu qu'aussitôt que le gouvernement touche à une fabrique, elle tombe ; témoin celle dn fer d'Osemund dans le comté de la Marck. En un mot, les faits y démontrent l'évidence, qu'un gouvernement n'a pas d'autre mesure à prendre pour élever toutes les manufactures que le pays comporte à la plus haute splendeur, que de les laisser faire, sans y donner la moindre attention, et que tous les efforts possibles ne produisent rien de stable ni de vraiment intéressant pour celles que le pays ne comporte pas.
Dans le livre du commerce, nous avons démontré que le seul commerce florissant dans la monarchie prussienne, est celui qu'on laisse aller de lui-même (c'est encore celui des toiles) ; que les seuls objets vraiment importants, et qui forment une très grande valeur, sont les productions de l'agriculture ; que les profits de la main-d'œuvre, relativement aux manufactures, ne sont rien en comparaison, et qu'ainsi c'est la plus insensée des mesures que dopprimer l'agriculture, dans la vue de favoriser les fabriques; que même le commerce extérieur est peu de chose, en comparaison du commerce intérieur, puisque le seul article des grains que consomment les hommes d'un pays, forme la moitié de la valeur de toute la masse des autres productions. On y a vu enfin que les systèmes réglementaires tuent le commerce; et que sans celui de la contrebande, les États
prussiens auraient été les plus misérables de l'Europe, grâce à leur législation commerciale.
Le livre des revenus et des dépenses a offert le tableau des maux incalculables et de tout genre que causent les impôts indirects, soit en arrachant infiniment plus au peuple que le trésor de l'État n'en retire, soit par les conséquences physiques et morales qui en résultent. On y a reconnu aussi que l'esprit d'ordre et d'économie répare une assez grande partie des maux même les plus cruels, et que s'il se trouvait joint à rétablissement de l'impôt direct et à la pleine liberté du commerce et de l'industrie, il produirait des effets qui tiendraient du prodige.
Nous avons tâché d'indiquer, dans le livre des affaires militaires, les moyens dont le roi de Prusse s'est servi pour former une excellente armée ; comment elle pourrait être nombreuse, sans avoir recours aux enrôlements étrangers, et quels sont les effets d'une conscription militaire trop forte.
Nous avons démontré enfin, dans le huitième livre, Texcellente influence de la liberté de penser et d'écrire, par le haut degré de perfection auquel se sont élevées les connaissances utiles dans les États du roi de Prusse, et par 'les effets que ces connaissances ont produits, au premier» rang desquels il faut compter un projet de code, tel que n'en possède encore aucune nation. Cependant une révolution si salutaire et si grande s'est opérée sans les secours, sans les encouragements du gouvernement, avec une académie des sciences presque toute composée d'étrangers, oii un grand homme, entièrement éloigné des affaires par système et par sagesse, et dont la stature amoindrissait encore ses prétendus collègues, s'élevait au milieu de sujets plus que médiocres qui, assurément, par leurs ouvrages mort-nés, n'ont en rien contribué à répandre la lumière. Frédéric a encore laissé faire à cet égard, il n'en a pas fallu davantage.
Tel est l'instructif ensemble de son administration ; et certes, au milieu de ses erreurs, ses bienfaits tiennent une place sublime. Pour achever de nous en convaincre, don-
nons un coup d'œil à Tinfluence qu'a exercée ce grand homme, non seulement sur son peuple, mais sur l'Europe et sur son siècle.
Nul monarque ne montra jamais autant que Frédéric le Grand ce que peuvent pour un prince et pour sa nation riiabileté personnelle qu'il possède, et la considération qui en résulte. La gloire de Frédéric inspira aux Prussiens un enthousiasme, un esprit public qui eût honoré des Anglais. Tons concouraient, comme malgré eux-mêmes, à l'énergie d'un gouvernement qu'animait une âme élevée. L'effet en était si sensible, qu'on nommait en Allemagne cette espèce de verve nationale, Vaiguillon prussien [der preussische sporn). Mais cette influence si glorieuse pour Frédéric, le cède à celle qu'il exerça sur ses voisins ; que dis-je ? sur ses contemporains. Un roi des Vandales et des Cassubes devint en quelque sorte le modèle de l'Europe ; et si les princes connaissaient la vraie gloire, s'ils savaient l'apprécier, combien cet exemple n'aurait-il pas été plus efficace encore I La pusillanimité ou l'ignorance assises sur des trônes, ou trop vastes, ou trop éloignés, se consolèrent de ne pas imiter Frédéric, en se disant ce qu'on ne cessait de répéter autour d'eux : // 7ie convient qu'au roi dun petit royaume d'en ar/ir ainsi. Mais il n'en fut pas de même en* Allemagne.
Cette contrée est divisée en un grand nombre de petites souverainetés dont la possession ne place pas au-dessus du besoin d'acquérir du mérite, si l'on veut quelque considération au dehors. L'exemple d'un vraiment grand homme n'a donc pas été perdu pour les souverains de TAllemagne.
Quand ils virent qu'un roi très supérieur à eux tous en puissance, ne dédaignait pas de s'orner l'esprit et de vivre avec des gens de lettres, ils conçurent que les lettres et ceux qui les utilisent, étaient bons à quelque chose, et ils changèrent de conduite envers les instructeurs des humains. Peu de ces princes étaient assez richespouratlirer des gens de lettres étrangers ; d'autres voulurent avoir quelque chose à eux ; quelques-uns même sentirent que le véritable usage des lettres était d'éclairer leurs sujets, et en conséquence, ce
l'arent les Allemands qu'ils favorisèrent. Les sciences et les lettres acquirent donc une utile et véritable considération. Sans doute une liberté entière leur aurait mieux valu que les caresses hautaines des grands, qui ont de trop bonnes raisons pour vouloir que le rang passe avant le génie. Mais, au défaut de la liberté, la faveur est quelque chose.
Frédéric lui-même ne donna pas aux lettres une liberté entière ; les autres princes osèrent encore moins briser les entraves du préjugé, soit personnel, soit national ; mais les bornes de l'espace que peut parcourir Finstruction humaine furent du moins très reculées. Aujourd'hui, si l'on excepte un très petit nombre de pays soumis à d'imbéciles tyrans, on peut discuter en Allemagne, théoriquement du moins, toute question de théologie, de philosophie, d'économie, de politique ; et tel livre pour lequel, avant le règne du dispensateur des lumières, on aurait été brûlé, se vend et s'imprime publiquement. Une grande honte est attachée à celui qui veut réprimer ou punir la liberté de penser par la violence. Les princes et les gens de lettres se contiennent les uns les autres; si cet ordre de choses n'est pas le meilleur, il est du moins mille fois préférable à celui qui dura tant de siècles. C'est là un avantage incommensurable, que le reste de l'Europe, aussi bien que l'Allemagne, a recueilli de l'exemple de Frédéric.
Il en est un autre (jui leur a été également commun, c'est la tolérance politique des sectes. L'exemple de la Hollande et de l'Angleterre n'avait pas produit assez d'effet ; la première étant une république, et l'autre une monarchie très limitée, les souverains de l'Europe ne crurent pas devoir conclure de la conduite de ces états, pour guider la leur : ils pensèrent plutôt qu'elle leur en prescrivait une autre ; car bien que les peuples fussent incontestablement plus heureux dans ces contrées que dans leurs états, ils n'étaient pas aussi soumis ; et l'obéissance de leurs sujets leur importait infiniment plus que leur bonheur : mais quand ils virent qu'un monarque jouissant de tous leurs droits, et même plus absolu qu'eux, parce que ses vertus lui donnaient une autorité personnelle plus grande, ouvrait son pays^ mille
sectes sans en éprouver la plus légère contrariété; que toutes ces sectes, une seule peut-être exceptée, ne se disputaient que d'attachement pour lui, d'industrie et d'activité, soit pour s'enrichir, soit même pour lui plaire, les prêtres les plus fanatiques n'eurent plus de moyens de fasciner les yeux des souverains, en les effrayant sur les suites de cette politique.
Cette autorité personnelle, et de si étonnants succès, frappèrent les souverains, et principalement ceux d'Allemagne. Charles XII avait donné l'exemple d'un prince qui préférait la puissance réelle au faste du trône. Frédéric- Guillaume, père de Frédéric, offrit le même spectacle à l'Europe ; tous deux avaient vécu comme des officiers de fortune, pour se donner une influence redoutable : mais Tinconduite de Fun recula le but, et détruisit ses succès, et l'autre ne fit qu'étudier ses grands moyens de puissance, €t ne s'en servit pas. Il fut en politique, l'image d'un impotent qui aurait sa chambre garnie d'excellentes armes, pour le seul plaisir de les regarder. L'exemple de Charles XIÏ et de Frédéric-Guillaume eut donc peu d'imitateurs.
Mais quand on vit un roi qui, avec de puissants moyens, sut les augmenter encore, faire de grandes choses, et négliger pour elles tout ce qui n'a qu'un vain éclat, parce qu'en effet ces superbes bagatelles ne sont pas une vraie puissance, ou du moins n'en sont qu'une d'opinion pour les esprits très bornés, un tel exemple fut vraiment influent ; il entraîna à l'imitation.
Les princes d'Allemagne qui, dans laguerre de Sept ans, s'attachèrent au sort de Frédéric, jouèrent un rôle imposant. Les troupes qu'ils mirent sur pied, l'assimilation de ces troupes à celles du roi de Prusse, leur donnèrent une considération fort au-dessus du poids naturel de leur pays. Ces grandes tètes commencèrent à comprendre qu'il y avait d'autres jouissances que de boire, de chasser, d'avoir des maîtresses, ou même un opéra.
Alors l'esprit d'ordre et d'économie s'empara de la plupart de ces princes. Constitutionnellement parlant, ils n'étaient pas absolument indépendants des assemblées de
leurs états, mais ils en dépendaient infiniment lorsqu'ils avaient de continuels besoins d'argent ; alors ils tentèrent de véritables efforts pour s'en affranchir : ils devinrent plus maîtres chez eux. Ce fut assurément un très grand bien, car ils ne pouvaient guère abuser de ce surcroît d'autorité, uniquement fondé sur leur bonne conduite ; au lieu que les folles dépenses de la plupart d'entre eux n'avaient pas eu le moindre avantage pour l'humanité, heureuse encore lorsqu'elle n'en était pas accablée ! Eh 1 combien la chasse, par exemple, dont la passion méprisée par Frédéric, et dès lors abandonnée par une foule d'autres princes, soit par imitation, soit par sentiment, na-t-elle pas déchaîné de maux contre les cultivateurs !
Sans doute il résulta de ce changement, dans l'ordre politique de l'Allemagne, des inconvénients dont Frédéric fut entièrement innocent, mais qui n'eurent pas moins un effet très actif: deux entre autres méritent quelque développement ; car quoiqu'ils aient surtout influé en Allemagne, les autres états de l'Europe y ont participé à certain point.
Les pivots de la puissance de Frédéric étaient son armée et ses richesses.
Tous les princes voulurent avoir des troupes, et s'en occuper comme lui. Un grand nombre se mit à porter l'uniforme, à se trouver exactement à la parade, à exercer eux-mêmes des soldats; et ils croyaient imiter Frédéric le Grandi Jusque-là rien que de supportable; car ceux qui soutiennent que les troupes sont inutiles aux petits états, puisqu'ils ne peuvent ni conquérir ni se défendre, ou ne connaissent point l'Allemagne, ou sont inspirés par des raisons qu'ils n'énoncent pas, et dont nous exposerons bientôt le néant. Mais on alla plus loin : on s'imagina que l'extérieur du service prussien, l'exactitude dans les petites choses, contenaient le secret de la perfection ;-on avait tant dit que le bâton était l'âme de ce service, qu'on crut former des héros à l'école des coups de bâton. Sans doute l'exactitude dans les minuties du métier, est la base de l'exactitude dans les grandes choses : elle est donc bonne et nécessaire comme moyen; mais comme but, rien n'est plus ridicule.
Voilà ce que n'ont voulu voir ni les détracteurs, ni les enthousiastes du service prussien. Auquel de ces deux genres d hommes que l'on croie dans le militaire des autres pays, on se trompe : si les détracteurs, la base manque ; si les enthousiastes, vous vous consumerez en enfantillages, et c'est ce que nous avons vu presque généralement en Europe depuis vingt ans. On a tourmenté les troupes sans utilité ; on n'a cessé de leur enseigner l'A B C, sans jamais leur apprendre à lire. Ce n'eut été que du temps perdu, si l'idée du bâton n'avait pas été intimement liée avec celle de la perfection de Tarmée prussienne. Des voyageurs militaires voyaient battre dans les exercices prussiens : ils ne réfléchissaient pas sur la diflérence de la composition des troupes ; ils ne pensaient pas que tel soldat de Farmée prussienne sortait des galères peut-être, avait mérité vingt fois le dernier supplice, et qu'il était impossible de le plier à Tordre militaire autrement que par des coups, méthode unique pour dompter les bêtes féroces. Ces observateurs superficiels retournaient chez eux faire distribuer des coups ; ils y portaient aussi la fureur de la tenue pratiquée en Prusse, dont ils ne connaissaient ni l'ordre, ni l'économie rigoureuse et cependant libérale, fondée d'ailleurs sur une pratique constante de quatre-vingts années, et dont leur gouvernement n'avait pas, de son côté, l'idée la plus légère ; alors, substituant la manie au système, le luxe à la propreté, les fantaisies arbitraires à un ordre strict et invariable, ils ruinaient à l'envi Tofficier et le soldat.
Un autre mal encore résulta de cette passion militaire; mais plus particulier à UAllemagne, il y fut plus sensible, parce qu'on pouvait moins y alléguer de nécessité. Plusieurs princes entretinrent un trop grand nombre de troupes, et causèrent ainsi différentes espèces de maux à leurs états.
Tels furent les inconvénients de l'exemple militaire de Frédéric; et ceux qui résultèrent du spectacle de ses richesses sont encore plus graves. C'est un attribut particulier de la nature humaine, de rechercher la cause de tout effet surprenant; mais au lieu de l'approfondir, Thomme,
flont la vertu la plus rare est la patience, s'arrête à la première qui le frappe, que le préjugé lui indique,' ou même à laquelle il désire attribuer Teffet qui l'étonné. Frédéric avait de Targent pour tout: il amassait un immense trésor, il établissait des fabriques, il accordait des monopoles ; il défendait Texportation et l'importation des grains, il assujettissait tout à des règlements, dans la vue illusoire de garder dans son pays le numéraire, et d'y en faire entrer autant qu'il serait possible. Aussitôt on s'est dit: voilà les moyens de s'enrichir comme Frédéric, et ces moyens ont été avidement adoptés. On ne vit pas, ou l'on ne voulut pas voir que c'étaient uniquement l'ordre et l'économie qui enrichissaient le roi de Prusse, et que ses règlements ne faisaient au fond qu'appauvrir ses sujets. Cette doctrine d'ailleurs n'était pas faite pour plaire à des princes qui aimaient le faste ; et des courtisans ignorants, des financiers avides se gardaient bien delà leur prêcher: ils présentaient au contraire ces arrangements aux princes, comme un moyen de satisfaire d'autant plus sûrement et plus complètement toutes fours fantaisies. Il semblait qu'avec le régime fiscal, on eût trouvé un fleuve intarissable de richesses et de prospérité, qui dispensait de modération et de tout autre soin. Aussi connaît-on plusieurs princes ruinés par les établissements mêmes dont ils attendaient une augmentation de richesses.
Nous mettrons enfin au nombre des maux que causa l'exemple de Frédéric, les grandes leçons qu'il a données à la maison d'Autriche, et le désir qu'il fit naître dans l'àme du prince qui en est le chef, de s'approprier les vrais moyens de puissance. Sans doute ce prince s'est trompé sur la plupart de ces moyens; et dans ceux où il a raison, soit défaut de formes, soit préjugés enracinés, tels que le faste de la maison impériale, que l'estimable économie personnelle de Joseph II n'a pas pu extirper entièrement, l'empereur n'a pas de succès véritables, ou du moins il n'a pas ces richesses disponibles, ces moyens d'impulsion soudaine et presque irrésistible qu'asu se procurer Frédéric. Sans doute aussi les dispositions peu favorables de ses sujets,
l'étendue et l'éloignement de quelques-uns de ses états entre eux, lui font éprouver de grandes résistances, et la nature ne lui a pas donné un esprit de suite assez opiniâtre pour les vaincre. Autant enfin sa puissance naturelle est supérieure à celle du roi de Prusse, autant ses circonstances personnelles et environnanles tendent à rétablir l'équilibre. Mais il n'en est pas moins vrai que la puissance naturelle de la maison impériale est plus que triple de celle du monarque prussien: or, c'est sur celte base qu'il faut toujours calculer et prononcer, car la nature des choses seule est immuable, et Ton ne résiste pas très longtemps à son influence. La maison d'Autriche a des états incohérents ; mais depuis les bornes de l'empire ottoman jusqu'au centre de FAllemagne, et depuis le golfe de Venise jusqu'au delà des monts Carpathes,ses provinces se touchent. Eh !quest-ce, auprès de cette prodigieuse masse, que les provinces de Brabant ou celles d'Italie? Cette vaste étendue de pays est peuplée de nations naturellement guerrières, dont la totalité <ies habitants est prête à se vouer au métier de la guerre, parce que les jouissances de la vie industrieuse et commerçante lui sont encore inconnues. Le souverain de ces contrées, sans être personnellement aussi riche que le roi de Prusse, peut aisément le devenir assez pour accabler celui-ci ; il se forme, dans cet objet, un amas de numéraire dont on ne connaît pas l'étendue. Le fo^ids de religion où paraissent s'engloutir les richesses de tant de couvents, ce fonds dont on parle beaucoup, mais dont personne ne connaît ni la totalité, ni même l'existence, et dont on ne sait autre ■chose, sinon que la dépense qu'on lui assigne n'approche pas de ce qui doit y être entré, ou même de ce qu'on y verse annuellement ; ce fonds de religion est peut-être le volcan dont l'explosion doit ensevelir la liberté de l'Allemagne, et menacer celle de l'Europe. Sous ce rapport même, on ne l'aurait que trop bien nommé, puisque son premier eff'ort tombera sur l'Allemagne protestante. Il serait surhumain que la maison d'Autriche pardonnât jamais à celle de Brandebourg la conquête de la Silésie, l'obstacle mis à celle de la Bavière, l'alliance des princes conclue
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SOUS ses auspices. Ce grand conflit recommencera tôt ou tard ; la Prusse doit ne pas le perdre un instant de vue. Sonexistence dépend d'être toujours prête; c'est le premier, c'est presque l'unique intérêt d'un monarque prussien; ce doit être le vœu de tous ses sujets : mais en est-il de même d'un citoyen du monde? Cette question mérite d'être discutée..
D'abord la monarchie prussienne est digne par ellemême d'intéresser tout homme qui pense, c'est une grande et belle machine, à laquelle des artistes supérieurs ont travaillé pendant des siècles. Elle a des parties excellentes: lesprit d'ordre et de régularité y est comme inhérent; la liberté de penser et la tolérance religieuse y dominent, et cet exemple est une irrésistible et salutaire démonstration, que ces deux trésors de l'espèce humaine, loin d'être incompatibles avec le gouvernement monarchique, lui sont très favorables.
La liberté civile y est portée presque aussi loin qu'elle peut l'être dans un pays soumis au gouvernement absolu d'un seul, et où des restes de barbarie asservissent encore une grande partie des cultivateurs. On y possède un système militaire auquel il n'est que peu de changements à faire pour le rendre parfait. La monarchie prussienne enfin va donner à l'Europe l'exemple d'une législation dont celle d'aucun autre peuple n'approche. Que de choses dignes d'intérêt! Si la Prusse périt, tous ces bienfaits tomberont dans l'oubli avec elle, et seront longtemps perdus pour l'espèce humaine ; l'art de gouverner retournera vers l'enfance (car l'exemple de l'Angleterre est trop odieux au peuple des souverains) ; peut-être périra-t-il comme d'autres arts détruits par des calamités.
Mais quoi! pensons-nous donc ainsi, nous, sévères scrutateurs des fautes de Frédéric?
Oui, certes, nous pensons ainsi. Un grand homme peut faire des fautes graves dans l'organisation d'une machine construite d'ailleurs avec un génie admirable; un artiste même ordinaire corrigera ces erreurs, et la machine sera parfaite, autant que ce mot compatit à notre nature: mais
si vos roues, vos poids, vos leviers, confusément entassés, sont encore chargés de fange et de décombres, quelle main divine vous donnera son aide ! 0 princes européens ! ceci s'adresse à la plupart d'entre vous, qui croyez ne pas devoir à Frédéric, puisqu'il s'est trompé, de respecter, d'étudier, d'imiter ses travaux ! Frédéric, au milieu de ses erreurs, a plus fait pour son pays, que les siècles accumulés. n'ont pu pour les vôtres. Sa grande âme, son inflexible caractère a dompté jusqu'à ses fautes; tandis que votre pusillanime versatilité rend inutiles ou fanestesjusqu'aux efforts du génie condamné à vous servir. Eh! sur quoi portent, en résultat, les erreurs de ce grand homme? sur de l'argent. Or, s'il est vrai que ce genre de fautes est toujours réparable, c'est surtout pour les gouvernements. L'industrie humaine restaure tout au moment où Ton fait tomber ses chaînes. Rien de plus facile quand le pays où il s'agit de l'affranchir, doit à un homme extraordinaire un esprit public très énergique, un ordre admirable dans la comptabilité, un trésor dont toute augmentation serait inutile ou nuisible, un mode d'économie qui laisse un grand excédent annuel. Que de ressources! que de moyens! que de bienfaits! Qu'ils sont indignes de lire dans notre âme, ceux qui ont feint de nous soupçonner de rabaisser Frédéric! Nous avons entrepris d'éclairer le monde par un exemple ! et quel exemple ! Nous n'avons pas voulu que les fautes de Frédéric le Grand fussent prises pour de la sagesse ! Elles sont graves, ces fautes ; elles nuisent au bonheur du peuple prussien, à la puissance de son monarque, et sous ce double rapport, nous désirons ardemment que les vestiges en soient effacés. Mais loin de nous l'idée que ces fautes soient même difficiles à réparer ! ' Ce n'est pas un malheur si grand que nous avons prétendu annoncer à l'Allemagne, surtout aux princes protestants de cette contrée, dont la liberté, la constitution, le bonheur tiennent à l'existence de la monarchie prussienr.e. C'est à resserrer leurs liens, et non à les eiîrayer sur leurs liaisons naturelles, que nous mettrons nos soins et notre gloire.
En effet, et c'est ici le grand motif d'intérêt qui lie tout citoyen du monde au bonheur de la Prusse, depuis ce Charles-
Quint qui, en réunissant les états de la maison d'Autriche à ceux de FEspâgne, se vit si près de lautorité générale et souveraine en Europe (s'il avait eu de vrais talents, il y serait indubitablement parvenu ), les deux branches de cette formidable puissance n'ont eu à leur tête que des princes dont l'orgueil maladroit et pusillanime n'a pas même su faire usage des grands hommes qu'ils avaient à leur service. De tels souverains ont été loin de pouvoir réaliser le projet de rétablir la monarchie romaine, dont ils retiennent soigneusement les titres, ou celle du Magnanime fondateur de ce nouvel empire ; mais ils ne Font jamais abandonné.
Du croisement de cette ligne ambitieuse avec une race fertile en grands hommes, il est né un prince doué de plusieurs qualités éminentes. animé, instruit, stimulé sur l'exemple de Frédéric, et certainement trop pourvu de moyens pour n'être pas très ambitieux. Ce prince compte parmi ses serviteurs quelques hommes très habiles, soit dans le Cabinet, soit pour la guerre; il a une puissance absolument prépondérante dans sa constitution naturelle; ses armées sont innombrables, et les moyens de les recruter sans bornes; ses ressources personnelles sont loin d'être méprisables : son activité est trop impétueuse, trop décousue, trop éparpillée, mais grande, ingénieuse, infatigable. Croit-on que les desseins de sa maison n'aient pas repris de nouveaux germes d'énergie dans son sein ?
Cependant ce n'est pas à lui qu'en paraît réservée l'exécution. Une cause fondamentale et décisive, que l'on n'a point remarquée, s'y oppose invinciblement. Ce prince veut agir en même temps à l'extérieur et à l'intérieur; il marche contre la nature des choses : aussi rien ne lui réussit. Combien il serait plus redoutable, combien son influence eût été plus irrésistible, s'il avait choisi entre préparer une grande révolution, ou la tenter, au risque d'y succomber!
Un état avec une population de dix-huit à vingt millions d'hommes, lors même que ses peuples sont ignorants, superstitieux, sans lumières, sans arts, sans industrie, peut faire des efforts terribles. A la vérité un peuple plus faible, mais doué de tout ce qui manque à celui-là, lui résistera
peut-être ; mais rien n'est moins sûr. Et si le grand état desserre la multitude des entraves qu'impose à ses sujets une mauvaise législation, rien ne pourra lui résister; et sans doute s'il veut être sûr de son fait, c'est par là qu'il doit commencer. Que le modérateur d'un tel état choisisse donc entre agir avec les instruments qui sont entre ses mains, au risque de les voir se briser, ou préparer de bons instruments à son successeur. Or, Joseph II ne peut pas se résoudre nettement à l'une de ces deux choses. Il n'ose pas employer ses instruments tels qu'il les a, de peur qu'ils ne se brisent; et il ne se donne pas la tranquille patience de les préparer, parce qu'il croit entrevoir toujours le moment propre à les employer. La plupart des erreurs de son administration viennent de cette fluctuation continuelle entre l'action sur l'intérieur et l'action au dehors.
Il n'est donc pas invraisemblable qu'avec une grande prudence, une vigilante sagesse, on parvienne à arrêter, dans celte génération, les progrès de la maison d'Autriche. Mais dans tout combat du plus adroit contre le plus fort, si le premier s'oublie un instant, il est perdu Or, est-il donc sûr que le rival de la maison d'Autriche ne s'oubliera jamais? Tout monarque prussien aura-t-ilpour objet éternel de la surveiller? Rien ne distraira-t-il son attention? Serat-il incessamment à l'abri de toute surprise? N"olYrira-t-il jamais une occasion, un seul moment propre à luiporter un coup irréparable?
Le choc est imminent. Si la maison d'Autriche parvient à s'emparer de la Bavière, toute balance est rompue ; l'Empereur acquiert une puissance si prépondérante, et tellement inébranlable, que ni la maison de Brandebourg, ni la ligue germanique ne peuvent plus espérer de lui résister: un peu plus tôt, un peu plus tard, mais infailliblement, ils deviendront sa proie; l'Allemagne entière n'a qu'à se soumettre.
Ici la question s'étend et change de face. Quel mal, en effet, y aurait-il donc à ce que l'Allemagne passât sous le gouvernement d'un seul, et formât vraiment un grand empire, plutôt que ce chaos informe et bizarre de souverains
considérables et jnédiocres, petits et très petits, entremêlés de quelques villes libres impériales, aussi inégales entre elles que le reste des corps politiques qui se partagent cette superbe contrée? N'y gagnerait-elle pas en force, en uniformitéj en éclat, en gloire, en puissance? — Tel est, nous ne l'ignorons pas, le langage que la flatterie ou les préjugés font circuler dans TAIlemagne même, et cette funeste opinion est encore accréditée au dehors. Il faut donc l'examiner d'abord en philosophe, sous le point de vue sacré des intérêts de l'humanité; puis en citoyen, soit gouvernant, soit gouverné, de la grande cité germanique; enfin comme membre d'un autre état quelconque intéressé au sort de l'Allemagne.
La question des avantages et des désavantages des grands États est décidée depuis longtemps pour les philosophes. « Ce sont les grands États qui ont perdu les mœurs et la liberté des peuples ^ ; c'est dans les grands états que s'est formé le pouvoir arbitraire qui tourmente et avilit l'espèce humaine. Alors qu'un seul homme a commandé à des millions d'hommes dispersés sur un grand espace, il a profité de leurs intervalles pour semer entre eux la zizanie et la discorde; il a opposé leurs intérêts pour désunir leurs forces ; il les a armés les uns contre les autres, pour les asservir tous à sa volonté : alors les nations corrompues se sont partagées en satellites et en esclaves, et elles ont contracté tous les vices de la servitude et de la tyrannie: alors qu'un homme fier de se voir l'arbitre de la fortune et de la vie de tant d'êtres, a méconnu sa propre nature, conçu un mépris insolent pour ses semblables, l'orgueil a engendré la violence, la cruauté, l'outrage : alors que la multitude est devenue le jouet des caprices d'un petit nombre, il n'y a plus eu ni esprit, ni intérêt publics, et le sort des nations s'est réglé par les fantaisies personnelles des despotes : alors que quelques familles se sont approprié et partagé la
1. Voyez récrit de M. Volney, intitulé: Consiàérations sur la guerre actuelle des Turcs, où l'on retrouve le talent de Tauteur du voyage en Egypte, mais non pas sa candeur et son impartialité.
(N. de M.)
terre, on a vu naître et se multiplier les grandes révolutions, qui sans cesse changent aux nations leurs maîtres sans changer leur servitude » ... Ainsi nul doute pour un philosophe, pour un ami de Tespèce humaine, pour un citoyen du monde ; la combinaison de toutes la plus désirable pour les sociétés politiques est celle des petits états.
iMais peu d'hommes s'élèvent d'un seul élan à la hauteur de ces pensées; peu d'hommes parviennent à généraliser ainsi leurs idées. Des objections particulières balancent toujours pour eux la sévérité du principe, ou les détournent de son application. Livrons-nous donc à la discussion des détails.
Les très grandes monarchies jouissent de plusieurs avantages sensibles : elles ont une plus grande consistance, elles sont moins exposées à des invasions étrangères. Voyez la France, voyezTEspagae. Ily a cent cinquante ans que la première n'a eu la guerre dans son sein, et quatre-vingts se sont écoulés depuis que la seconde a vu ravager ses guérets par des fourrageurs ennemis. L'Allemagne au contraire peut à peine espérer d'échapper pendant trois lustres aux dévastations de la guerre: une peuplade s'y croit heureuse, quand Tennemi reste dix années sans lui ravir ce qu'elle a pu amasser durant cette courte période, ou sauver des rapines antérieures.
D'ailleurs les constructions publiques vraiment utiles, canaux, grandes routes, digues pour le resserrement des neuves, etc., etc., ne peuvent s'exécuter que dans une vaste monarchie ; l'état présent de l'Allemagne au contraire les exclut. Un canal de communication intérieure capable de joindre par exemple, le Rhin au Wéser, le Wéser à l'Elbe, et l'Elbe au Danube, est absolument impossible. Quant aux grandes routes, grâce aux fréquentes solutions de continuité, elles sont perdues sous un certain rapport, même pour le pays où le prince, soigneux du bien-être de son peuple, en fait pratiquer.
Il est enfin d'autres inconvénients d'une moindre importance, mais toujours fort nuisibles au bien-être de l'humanité, et inévitablement attachés aux petits états. Telles sont
les différences de monnaie, de poids, de mesures ; les haines et les jalousies du commerce ; les péages et les droits de transit, qui rendent la circulation intérieure si difficile en Allemagne, empêchent ce beau pays de vendre ses productions à aussi bon prix qu'il le pourrait sous un régime plus libre et plus uniforme, et diminuent par conséquent les richesses et le bien-être de ses habitants.
Nous ne dirons pas que la plupart de ces avantages sont douteux, que du moins ils se rencontrent rarement sous la main faible et surchargée des gouvernements absolus, et bientôt arbitraires, qu'on appelle la force des choses dans les grands pays mal constitués (et comment le seraient-ils bien, si on ne les suppose pas une agglomération de petits états fédératifs ?j; nous n'en appellerons pas aux grandes monarchies déjà subsistantes, à la France même notre patrie, où les provinces sont dans un état de diversité, nous dirions presque d'inimitié au moins égal à celui qui subsiste entre les petits étals de IWllemagne. Nous n'établirons pas combien il est probable que pour se soumettre successivement tout ce vaste empire, un chef se verrait obligé de laisser à chaque province ses droits et ses privilèges, pour ne pas effaroucher les esprits ; qu'alors, comme en France, dont la monarchie s'est exactement formée de cette manière, il s'écoulerait des siècles avant que rinstruction générale, la lumière, perçassent assez pour permettre au souverain d'abolir cet ordre de choses. Mais, laissant toutes ces questions secondaires, nous indiquerons d'un côté, les inconvénients qui résulteraient de cette réunion ; de l'autre, les avantages que l'Allemagne retire de sa constitution actuelle, et qu'elle perdrait par sa métamorphose en grande monarchie. L'ami de la vérité pourra décider alors, si, indépendamment de ce qu'un mal présent et certain serait peu compensé par l'espoir d'un bien très éloigné, les dangers qui en résulteraient ne surpassassent pas infiniment tous les avantages qu'on en pourrait espérer, en admettant qu'ils auraient lieu dans toute leur plénitude.
Lorsque le sort a mis un souverain méchant sur le trône d'une grande monarchie, point de salut, malheur à touSj'^et
surtout aux honnêtes gens ! Eh I qu'entends-je ici par un méchant souverain?... Un Néron, un Caligula, un de ces monstres qui, de loin en loin, désolent l'humanité ? Hélas ! non. Un homme bon, mais faible et facile, sera plus aisément qu'aucun autre ce méchant souverain. Particulier aimable, doux et sensible, le malheur de toute une nation sera son ouvrage. Dans un pays divisé en beaucoup de souverainetés, ce mal n'est jamais universel. Ceux-ci gouvernent sans habileté, sans fermeté, sans sagesse ; mais ceuxlà sont laborieux, appliqués ; quelques-uns même montrent des talents supérieurs. La classe nombreuse des hommes capables d'être utiles de quelque manière que ce soit, va se ranger sous les lois des princes sages. Et qu'on ne dise pas que cette ressource subsisterait quand l'Allemagne serait une grande monarchie, puisque l'Europe n'en serait pas moins gouvernée par plusieurs souverains ; car il sera sans doute toujours plus aisé de se transporter de l'électoral de Cologne dans celui de Trêves, de Hambourg à Lubeck, de la principauté de Hohenlohe-Schillings-Furst dans celle de Holenlohe-Bartenstein, que de Cadix à Copenhague, ou de Stockholm à Naples.
Il résulte d'ailleurs de cette division en petits états l'avantage supérieur que la généralité des princes gouverne bien, et qu'il n'en est qu'un fort petit nombre dont on puisse dire que leur administration est insupportable. Il y a pour cela des raisons très actives.
D'abord les princes d'Allemagne, même ceux du premier ordre, ne sont pas assez puissants pour pouvoir être impunément insensés, tyrans, ou seulement stupides. Ils se rabaissent, ils perdent trop s'ils n'ont aucune considération personnelle. Leurs frères ne sauraient que végéter, s'ils ne se font pas une bonne réputation, et en général les princes mêmes n'acquièrent à la longue que celle qu'ils méritent. Les cadets deviennent donc, soit d'utiles coopérateurs, soit un objet d'émulation pour leurs aînés. Aussi l'Allemagne possède-t-elle, parmi ses princes, soit souverains, soit apanages, un assez grand nofnbre d'hommes de mérite, et même de personnages éminents. Que l'on prenne
sans choix un certain nombre de princes souverains et apanages en Allemagne, et que dans les dynasties des grands monarques de l'Europe, on sépare un nombre égal depuis les temps où l'histoire acquiert la certitude nécessaire pour asseoir quelque opinion sur le caractère des grands, on verra quelle différence les sépare, et combien les princes s'améliorent en raison même de ce qu'ils sont moins princes.
Ensuite, les souverains allemands se contiennent les uns les autres. La certitude à laquelle ne peut échapper un méchant prince, qu'on le quitterait pour celui dans le pays duquel on serait mieux, l'empêche de se livrer en aveugle à ses passions déréglées. Ces petits souverains ne sont pas absolus ; ils ne peuvent pas commettre des injustices criantes, même contre de simples particuliers, sans essuyer des désagréments très réels, dont la perspective non douteuse leur sert de frein. Encore moins pourraient-ils vexer arbitrairement leurs peuples ou une classe de leurs peuples. Ils seraient traduits devant les tribunaux de l'empire, ou l'on en appellerait à de plus puissants qu'eux, qui certainement y mettraient ordre par une intercession à laquelle on ne pourrait se refuser sans danger. Aussi l'esprit déquité, de régularité, de permanence, est-il en général très visible en Allemagne. Quoique dans le droit aucun emploi n'y soit accordé qu'avec la clause ad libitum^ et qu'ainsi le& places soient amovibles, en supposant même la conduite la plus irréprochable ; dans le fait tout homme est moralement certain de vivre et de mourir dans son poste, s'il ne commet pas quelque faute très grave. Les changements de règne même ne troublent point cet ordre, si ce n'est dans quelques cas infiniment rares.
Enfin les oppressions indirectes sont beaucoup plus difficiles dans les petits pays dont l'Allemagne est composée, . que dans les grands états. Il est impossible qu'un souverain, quelque laborieux qu'on le suppose, connaisse même les affaires principales de deux millions de sujets. Mais s'il n'en gouverne que quelques cent mille, l'ouvrage est moins disproportionné aux forces d'un homme. La capitale n'est qu'à une distance médiocre de l'extrémité du pays ; rien
de plus aisé que de s'y rendre, que d'y faire parvenir ses plaintes jusqu'au souverain, que de Taborder même ; il n'est enceint ni d'une haie de baïonnettes, ni de courtisans plus repoussants encore. Savez-vous si le père du pays (Vaterland) es/ ici ? me disait un jour un paysan en m'arrêtant dans la rue à Brunswick. Nous n'ignorons pas qu'ils sont et qu'ils seront rares dans tous les pays et dans tous les siècles, de tels souverains; mais cequiesttrès commun et presque général, c'est que le simple paysan en x\llemagne, pour parler à son prince, n'a besoin que de le vouloir.
Frédéric ! c'est encore là un de tes bienfaits envers riiumanité ! arrêter les plaintes du sujet au souverain est, grâce à toi, devenu un opprobre; ton exemple a prouvé que la plus belle, la plus noble, la plus sainte dés fonctions d'un souverain était d'écouter les représentations du moindre des hommes. 11 a fructifié surtout en Allemagne, cet exemple auguste ; les oppressions des suppôts de l'autorité ont presque disparu. Ah ! puisse ta grande ombre les effrayer après toi ! Que les courtisans infâmes, qui. sur ta cendre encore fumante, n'ont pas rougi d'oser dire qu'il était peu convenable à la dignité d'un roi de descendre à de tels détails, et proposer à ton successeur de les élaguer, soient chargés de la malédiction des gens de bien! Que Tordre fatal qui a prétendu limiter le nombre des requêtes particulières, et menacé de punir celles qui ne seraient pas fondées, soit effacé par les larmes du repentir, et reste à jamais dans Toubli.
Il est aisé de se représenter ce que deviendrait l'Allemagne, si les princes, au lieu d'être les souverains de leurs pays, n'en étaient que les gouverneurs. Si la gloire d'une bonne administration, et la honte d'une mauvaise, qui rejaillissent Tune et Tautre sur eux, remontaient au monarque universel, ou se cachaient dans le tourbillon d'une grande cour, d'une immense capitale, que de biens seraient détruits sans retour ! Que de maux sortiraient d'une corruption universelle ! Bientôt les gouverneurs ne verraient et ne connaîtraient que la capitale et la cour; toutes leurs vues se dirigeraient vers Tintrigue, le crédit, la faveur ; ils
arracheraient le sang de leurs gouvernés, pour déployer un luxe effréné aux pieds du trône. Aujourd'hui, ils aiment la contrée dont ils sont souverains. Ils savent que c'est à son état florissant que tient leur considération personnelle; ils travaillent à son bonheur ; ils y vivent indépendants ; ils reçoivent des hommages, des respects, parce que là seulement ils se trouvent maîtres ; et s'ils sont capables d'aspirer à des jouissances moins vulgaires, là seulement tout le bien quils font tourne au profit de leur bonheur. Voilà pour eux : voici pour leurs sujets.
Lorsqu'une grande monarchie a réuni une fouie de petits pays en un seul état, une immense capitale se forme. Tout ce qui a des connaissances, des lumières, de la capacité, se rend dans cette métropole ; il s'y établit un grand foyer d'industrie, d'activité, d'instruction : le reste du royaume n'a que le rebut en tout genre. Il en est tout autrement dans une grande contrée divisée en petits pays: la lumière se répand dans chacune de ces divisions; partout il se trouve des hommes capables. Tous les princes ont besoin de bons médecins, de bons chirurgiens, de mathématiciens, de légistes, d'économes habiles, en un mot, d'hommes versés dans toutes les connaissances humaines: de là une infinité de débouchés pour les gens de mérite, et une plus grande diffusion de tous les biens que l'instruction fait à l'humanité.
Il en nait un autre avantage tout à fait inappréciable. Les souverains sont obligés d'y ménager les hommes doués de quelque capacité. Des intérêts de premier ordre exigent qu'ils en aient de différentes espèces dans leurs états. S'ils choquent essentiellement les sujets qui leur sont nécessaires, une promenade à cheval suffit à ceux-ci pour sortir de leur territoire, et partout ailleurs ils sont bien reçus ; ils trouvent une subsistance honnête et convenable. En Allemagne, les hommes à réputation sont mis à l'enchère, les bons traitements sont donc nécessaires pour les retenir au service auquel ils sont attachés.
Cet ordre de choses produit un effet semblable à celui d'une liberté légale de penser et d'écrire. Un prince, un
duc peut défendre, à la vérité, que dans ses états on n'écrive sur telle ou telle matière ; mais il ne saurait empêcher que la même chose ne s'écrive dans les états du margrave ou du prince son voisin, ni qu'on y discute avec décence ses propres actions. Si les hommes de lettres allemands avaient su manier cette arme, elle eût été dans leurs mains la lance d'Argaïl ; les abus, les erreurs, les coups d'autorité, tout aurait tombé devant eux; une énergie médiocre, un courage ordinaire leur auraient suffi pour exercer une si grande influence, pour être les bienfaiteurs de leur patrie et de l'humanité. Mais non : de frivoles espérances, des récompenses futiles, échange incertain de viles flatteries, la puérile gloriole de se voir un moment caressé par un grand ; voilà recueil où la plupart vont se briser. Leur dignité, leur considération personnelle, leur sûreté même, échouent sur de si méprisables obstacles. Quelques-uns ont été chagrinés, exilés, emprisonnés même illégalement, et d'une extrémité de l'Allemagne à l'autre, les réclamations de tous les gens de lettres ne se sont pas élevées, n'ont pas fait justice du tyran, ne l'ont pas traduit au tribunal de l'opinion publique, de la postérité : leur faible vue n'a pas discerné qne rien ne pouvait ôter à leur union l'irrésistible appui de l'intérêt divisé de leurs princes. Mais une génération meilleure s'élèvera, et la topographie politique de l'Allemagne suffit pour assurer aux sciences et aux lettres toute la liberté qu'elles peuvent raisonnablement prétendre pour le bien de l'humanité.
En général, les petits états confédérés sont les seuls où l'espèce humaine acquiert le plus grand développement possible de sa perfectibilité. S'ils sont libres, la raison, le bon sens, les luniières vraiment utiles percent dans toutes les classes avec la plus active énergie ; s'ils ne le sont pas, le bas peuple reste dans l'ignorance et la stupidité (encore les paysans, les paysannes mêmes, qui ne savent pas lire et écrire, sont-ils beaucoup plus rares en Allemagne, surtout chez les protestants, que dans la France même, moins asservie sous beaucoup derapports); mais les lumières s'étendent toujours infiniment davantage, du moins en superficie, que
DE LA MONAKCHIE PRUSSIENXE S03
dans une grande monarchie. Partez de Constantinople, traversez la Hongrie, allez à Vienne, et de là par Prague à Dresde ; achetez sur votre route des livres, des instruments de mathématiques, cherchez des hommes propres à vous instruire sur tel objet de physique ou de mécanique, etc., et comptez les villes où, pendant votre voyage à travers cette vaste étendue de pays très habités, vous trouverez moyen de vous satisfaire à cet égard. Continuez votre voyage, allez de Dresde à xMeissen, Leipzig, Weimar, léna, Erfurt, Gotha, Gœttingen, Brunswick, Lunebourg, Hambourg ; mesurez ici les villes sur la même échelle, et prononcez. A la vérité, la religion entre pour sa part dans cet ordre de choses, mais la division en petits états est la cause vraiment agissante.
Ces avantages nous paraissent infiniment au-dessus de la plus grande facilité des constructions publiques, des communications, de Tabolition des droits de péage et de transit, de l'uniformité des poids et mesures, et même de cette paix intérieure si vantée. La paix est sans doute, après la liberté, le premier don du ciel ; sans la paix, l'homme se consume en efforts avortés, et ne peut rien de durable. Mais la tranquillité intérieure dans une grande monarchie, n'est trop souvent que l'immobilité d'un corps mort. Elles sont grandes les pertes que Tespèce humaine souffre par la guerre ; mais elles n'égalent pas celles qu'occasionne une mauvaise administration. Ici les champs sont moissonnés par l'ennemi ; mais à dix lieues ils sont engraissés par les capitaux que verse entre les mains du cultivateur le haut prix des denrées. Dans des pays mal gouvernés, comme il est presque impossible que ne le soient pas les grandes monarchies, la calamité est publique et générale. Ce sont les rayons d'un soleil brûlant qui change toute une zone en un désert aride, où se dessèchent les plantes nourrissantes que le hasard v a fait germer. La guerre dévaste comme un fleuve dont le limon rétablit et féconde une grande partie des rivages que l'impétuosité de ses flots a dévorés. Eh ! ne voyez-vous donc pas qu'en Allemagne, les contrées où la guerre s'est faite le plus souvent sont les plus peuplées? Qui retrouverait dans
le Palatinat la moindre trace des dévastations causées par Louis XIV, si une administration intolérante, oppressive, détestable sons tous les rapports, n'avait pas pris soin de les perpétuer?
A la vérité, si TAIlemagne n'est pas réunie en une grande monarchie, elle n'aura jamais, une capitale superbe, un théâtre national enchanteur, des artistes excellents, des viriuoso délicieux, des actrices enivrantes, des danseuses, ni peut-être même des courtisanes dignes de rivaliser avec celles de Babylone, de Rome et de Paris. Nous ne nous sentons pas capables de résoudre cette objection formidable, et nous aimons mieux la passer sous silence.
Tel est, selon nous, Taspect sous lequel le citoyen de TAllemagne et celui du monde doivent considérer la grande question de sa permanence en petits étals fédératifs, ou de sa réunion en un seul empire : le premier, parce qu'il sent combien son propre bonheur est attaché au maintien des petits états; le second, parce que le bien-être de tous les hommes en général, et par conséquent celui de chaque association particulière, dont le grand tout de l'espèce humaine est composé, forme une de ses plus douces jouissances, et l'objet éternel de ses vœux. Quant aux membres de l'aristocratie allemande, il est difficile de concevoir qu'il en soit jamais un assez lâche pour préférer l'espèce de fortune que la maison d'Autriche pourrait lui faire, à sa liberté et à son indépendance. Il reste donc à voir sous quel point de vue personnel, un membre des états voisins, et pour choisir l'exemple le plus frappant, un Français, doit considérer l'événement de la réunion de TAllemagne sur une seule tête.
Assurément la monarchie française forme une niasse de puissance infiniment imposante et solide, soit par son étendue, sa population et ses richesses naturelles, soit par la continuité et l'heureuse correspondance de ses parties. Ses frontières sont hérissées de forteresses ou de moyens de défense naturelle ou artificielle. Dans l'ordre actuel des choses, elle n'a que les fautes de son gouvernement à craindre; toute invasion y serait inutile et folle. La maison d'Au-
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triche seule, bien moins encore la Prusse, ni même ces deux maisons réunies, ne sauraient lui être redoutables, parce que la guerre de deux ou de plusieurs contre un se fait toujours si mollement, et d'une manière si incohérente, que, même à inégalité de puissance, les forces qu'un seul moteur dirige n'en oni rien à craindre.
Mais supposez lAllemagne réunie sous le même sceptre; alors l'événement de ce combat, d'égal à égal, devient au moins très douteux, et c'est au hasard à prononcer. La France aurait même ici des désavantages. La nation française est très brave sans doute: toutes sont susceptibles de l'être, et la nôtre a peut-être plus de cette verve brillante, de ce point d'honneur impétueux qu'on est tenté de prendre pour une plus grande valeur: mais on ne saurait se dissimuler qu'elle n'est pas aussi militaire que la nation allemande. Meilleurs duellistes, sans doute, incontestablement moins bons soldats, plus actifs, plus impétueux, plus capables de l'impossible; mais moins susceptibles de calme, de soumission, d'ordre, de discipline (et c'est là presque tout à la guerre); voilà ce que nous sommes. Nous vivons d'ailleurs sous un climat plus agréable, plus riche, plus abondant; nous serons donc toujours dans le danger éminent où est un possesseur attaqué par celui qui veut posséder. Le possesseur est tranquille ; celui qui veut lui ravir sa propriété, est animé du désir des richesses, la plus vive des passions. Il n'est guère possible que dans une telle situation le premier n'ait de l'infériorité : c'est l'histoire de tous les peuples méridionaux attaqués par les septentrionaux.
Gomment la France pourrait-elle donc nepas redoutercet événement? Comment négligerait-elle les moyens de le prévenir? L'époque en tient uniquement au degré de puissance de la maison de Brandebourg I Si celle-ci perd un moment l'équilibre artificiel qu'une prudence supérieure a su lui procurer; si elle a quelque infériorité dans sa première joute avec la Maison impériale, elle perdra la confiance, Fautorité, le pouvoir, l'existence. L'Empereur deviendra d'abord le chef très dominant, et bientôt le roi de l'Allemagne, soit peu à peu, soit subitement et à Finstant même
OÙ il le voudra. Car enfin comment, une fois détraquée, remonterait-elle au point où elle est aujourd'hui, cette machine dont tous les ressorts sont déjà si tendus? Les circonstances ne sont plus les mêmes; la maison d'Autriche, éclairée par ses fautes et ses revers, est loin d'être aussi inférieure en habileté à son ennemi qu'elle Ta été jusqu'ici ; et dans tout le reste elle lui est infiniment supérieure. La maison de Brandebourg a pu s'élever une fois assez haut pour servir de digue au torrent autrichien qui menace d'inonder l'Allemagne. Le torrent a grossi parla résistance même; si la digue est un instant percée ou surmontée, le torrent dispersera soudainement ses débris, et roulera des flots destructeurs sur les contrées indéfendues que depuis si longtemps il menace. Que la digue soit donc réparée sans cesse, et même rehaussée! Que la maison de Brandebourg s'élève encore! Que les voisins et les princes d'Allemagne, qui ont quelque énergie, y concourent de tout leur pouvoir! Mais comment arriver à ce but? Ajoutera-t-on de nouveaux états à ceux de la maison de Brandebourg? Arrondirat-on ses provinces par des échanges? Jamais notre bouche, jamais notre plume ne conseilleront de telles injustices. A Dieu ne plaise que nous encouragions la politique usurpatrice qui compte les convenances pour tout, et les peuples pour rien. Les grands évêchés de l'Allemagne n'appartiennent pas à une famille sans doute; ils appartiennent à la noblesse germanique en général. Avant que de vouloir les faire servir à consolider la base du royaume de Prusse, pour le rendre capable de défendre la liberté de TAllemagne contre l'ambition autrichienne, il faut savoir si les peuples désirent de passer sous un autre gouvernement que celui de ses évêques élus par leurs chapitres. Eh ! quelle étrange manière ne serait-ce pas de protéger la liberté de TAllemagne, que de commencer par Tanéantir, par tenter des conquêtes, par opérer des démembrements pour empêcher les autres d'en faire? Non, non, comme citoyen du monde, et comme Français, nous révérons dans le roi de Prusse le protecteur naturel de la constitution germanique; mais il nous deviendrait plus qu'indifférent, s'il avait d'au-
très pensées ; il nous serait odieux, s'il songeait à s'agrandir sur ses débris. Les trocs d'états ne sont pas moins iniques que les arrondissements. Echangez la Lusace contre les Margraviats, si les hommes de ces provinces y consentent; mais c'est un acte de violence et de tyrannie, indigne de l'âge éclairé où nous vivons, et où les droits des hommes sont enfin connus, que d'exécuter de tels échanges, sans consulter les habitants.
Heureusement la maison de Brandebourg n'a besoin de recourir à aucun de ces moyens odieux pour se rendre capable de résister aux efforts de la maison d'Autriche : elle en a un plus doux, plus beau, plus sûr. Qu'elle prenne les mesures que nous avons indiquées dans cet ouvrage pour augmenter la population et les richesses de ses provinces : ordre, économie, bienfaits, tout doit être employé à ce but sacré. Qu'elle introduise dans ses états une administration vraiment sage et productive ; qu'elle y affranchisse les hommes et les choses, que la servitude disparaisse de ses domaines: l'Empereur en a donné un bel exemple en Bohême; cette opération n'a pas été exécutée comme elle aurait pu l'être. Eh bien, il faut l'exécuter mieux; il faut, puisqu'on nedevrait peut-être pasforcer la noblesse à imiter dans ses terres ce que le Souverain fera dans ses domaines, il faut lui acheter le privilège d'asservir ses semblables, et sacrifier à cela des sommes capables de la consoler de la nécessité d'être équitable et humaine. Il faut diviser les domaines, abolir les impôts indirects, anéantir les monopoles, donner la liberté 1^ plus illimitée au commerce... Tout cela exige de fortes avances sans doute; ce sont celles d'un grand propriétaire qui, pendant plusieurs années, s'occupe à couvrir un terrain sablonneux de terres argileuses, et à le labourer pour amalgamer le sable et l'argile, parce qu'il sait qu'au bout de dix ans ses soins et ses avances lui seront payés au centuple.
Mais combien de temps sera nécessaire encore pour ces améliorations? Et comment se donner ce temps? Ou plutôt, comment être sûr de l'avoir? — Efforcez-vous de maintenir la paix aussi longtemps que la maison de Brandebourg tra-
vaiUera à se donner cette juste base; et songez bien que vous n'avez qu'un intérêt et un ennemi, des démarches duquel rien ne doit vous distraire. iMaintenez la paix, mais de la seule manière qui convienne à Thomme sage et fort, en vous tenant toujours prêt à la guerre, en la faisant vigoureuse, terrible même au moment où elle deviendra évidemment inévitable ; et il ne s'agit pas de savoir qui la commencera : lorsque les circonstances, pesées avec une fermeté éclairée par la prudence, paraîtront exiger qu'elle se fasse, commencez-la; frappez le plus tôt possible les plus grands coups, c'est le seul moyen d'arriver rapidement au terme.
Rien de plus naturel, rien de plus sage, tant que Tétat actuel des choses européennes durera, que l'alliance défensive la plus ferme, la plus sincère, la plus exempte d'ambiguïté, de toutes les puissances voisines de lAllemagne avec le chef de la maison de Brandebourg; non pas pour garantir ses possessions seulement, mais tous les états souverains de l'Allemagne, et ceux-là mêmes qui, n'ayant point de famille déterminée à leur tête, semblent, à chaque vacance, en proie au premier occupant.
L'alliance* des princes germaniques est un chef-d'œuvre dans cette vue ; mais pour que cette alliance soit de quelque effet, il faut que les princes unis soient armés. C'est les induire fortement en erreur, que de leur conseiller, comme on a fait à quelques-uns d'eux, de reformer leurs troupes 1 Sans doute le prince qui veut mettre un fusil de munition dans la main de chacun de ses sujets, et qui les constitue des espèces de machines militaires pour son divertissement, à peu près comme un enfant ferait avec des soldats de bois, tombe dans une manie qui peut nuire à son pays. Mais ne vouloir être que de simples gentillàtres, possesseurs d'une grande terre, ne se soucier que de ses jouissances personnelles, sans songer, comme membre d'une grande république fédérative, à contribuer de sa part à son maintien, c'est une pusillanimité bien petite et bien futile. Un prince de l'Empire ne peut heureusement pas songer à faire des conquêtes; il ne peut pas même se défendre seul, ni contre les princes du premier, ni contre ceux du second rang ;
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mais il peut et il doit contribuer à la défense générale, en proportion de ses forces. L'abandonner tout entière à la providence, qui n'aida jamais que les hommes sages et laborieux, ou aux princes puissants, c'est renoncer à toute considération, compromettre également son existence, au dedans et au dehors de la confédération, et se rendre indigne du nom de souverain. Où en seraient les princes de TAllemagne, si leurs ancêtres avaient pensé ainsi ? si les ducs de Saxe et de Brunswick, les margraves de Baden, n'avaient pas armé leurs sujets ; sMls ne les avaient pas conduits aux combats avec valeur dans les guerres intestines, dont le prétexte fut la religion, et le vrai motif la liberté ou l'asservissement de l'Allemagne ? Il est donc utile, il est louable, il est nécessaire que tous les princes germaniques entretiennent un nombre de troupes proportionné à leurs états et aux efforts que font h cet égard les grandes puissances de l'Empire, qu'ils les exercent avec soin, qu'ils aient des places et de Tartillerie, qu'ils conservent soigneusement du moins ce qu'ils possèdent en ce genre ; car une place forte, un train d'artillerie, forment toujours un poids dans la balance.
Alors si la maison d'Autriche empiète sur le moindre des droits, sur la plus légère parcelle de la liberté de l'Allemagne, réunissez-vous; assaillez-la de toutes parts; forcezla bientôt à la paix, puisque, tout rentrant dans l'ordre, chacun travaille de nouveau à réparer les pertes de la guerre, et à augmenter la richesse et la puissance intérieure, pour opposer incessamment une masse plus imposante de résistance à des projets d'envahissement, dont un mauvais succès répété finira par désabuser les ambitieux.
Voilà le plan qui convient aux princes germaniques, et d'autant plus, qu'ils doivent prévoir une crise possible et trèsfatale, celle où les maisons de Brandebourg et d'Autriche se réuniront pour diviser entre elles l'Allemagne. A la vérité, cette supposition est peu probable. Le monarque actuel de la Prusse est connu pour un prince vrai, loyal, généreux. Il s'honore d'avoir beaucoup contribué, comme prince royal, à former la ligue des princes. D'ailleurs,
l'ambition de la maison d'Autriche même ne permettra probablement pas à un empereur d'entrer dans un tel projet ; et si jamais il s'y montre quelques instants favorable, c'est un piège qu'il essayera de tendre au roi de Prusse. La maison d'Autriche veut l'Allemagne pour elle seule. La partager avec une autre maison de tout temps féconde en hommes habiles, et dont elle est, sous toute sorte de rapports, l'ennemie implacable, ce serait reculer cet événement jusqu'aux bornes de l'impossibilité. Le combat entre ces deux puissances deviendrait alors trop égal, et la dignité impériale, sous laquelle les idées de la grandeur autrichienne se fondent, serait anéantie. Cependant un projet pareil peut être considéré comme dans l'ordre des possibles. Les princes de l'Allemagne doivent donc se tenir prêts à s'y opposer autant qu'ifest en eux. Ils doivent être en état de résister jusqu'à ce que les puissances limitrophes, dont l'intérêt ne saurait être que l'Allemagne soit ni à un. ni à deux, viennent les secourir ; mais si les princes allemands montrent quelque pusillanimité, alors toute résistance devient nulle; s'ils abandonnent leur propre cause, ou s'en remettent uniquement à d'autres du soin de leur défense, le partage sera fait et consolidé avant que les secours d'hommes et d'argent puissent leur parvenir.
Il y a plus: une conduite incertaine, pusillanime, vacillante, pourrait hâter ce fatal événement. Avec une volonté sincère, généreuse, héroïque même, d'être le fidèle protecteur des libertés germaniques, un roi de Prusse sentira qu'il n'est pas sûr de l'être seul. Que ferait-il d'alliés qui ne voudraient rien hasarder, ni pour lui, ni pour eux-mêmes? Et s'il se méfiait entièrement de leurs intentions ou de leur courage, quel meilleur parti lui resterait-il à prendre, que de tâcher d'avoir sa part de ce qu'il lui serait impossible de défendre? Ne décourageons donc pas les princes qui font beaucoup, qui font trop peut-être, proportionnellement à leurs forces, pour la défense de l'Allemagne. Disons aux autres, disons à ceux qui préfèrent de consacrer l'excédent de leurs revenus, même à des dépenses utiles : le premier soin est d'exister ; le premier bienfait pour des
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Allemands est le maintien de leur constitution actuelle. Très défectueuse en soi, elle n'en produit pas moins de nombreux avantages, infiniment essentiels à l'humanité, entièrement incompatibles avec l'ordre de choses qu'on voudrait lui substituer; les lumières, à la propagation desquelles elle est si propre, corrigeront ses défauts beauoup plus rapidement qu'il ne pourrait arriver de sa réunion en une grande monarchie.
Eh ! si nous n'étions pas convaincus de cette importante vérité, si la monarchie prussienne n'était pas évidemment le palladium des libertés germaniques, auxquelles nous attachons la plus décisive influence sur le bien-être de l'Europe, ne fùl-ce que par l'exemple et les progrès tous les jours plus grands que fait en Allemagne l'espèce humaine; que nous importeraient et ce pays et sa constitution? L'un et l'autre nous sont également étrangers. S'ils ne doivent pas être utiles à l'Europe, au monde ; si ce vaste et superbe empire doit être la métairie d'un ou de deux despotes, et l'arène des jeux sanglants dont leurs passions, ou seulement les intrigues, les intérêts, la fantaisie de leurs vizirs, donneront éternellement l'horrible spectacle ; nos yeux s'en détourneront avec mépris, avec horreur, et nous demanderons à l'Amérique unie d'absoudre l'espèce humaine des forfaits de ses tyrans..,
Citoyens de l'Allemagne, de quelque rang que vous soyez, daignez écouter un étranger qui vous révère, parce que vous formez une nation grande, sage, éclairée, moins corrompue que la plupart des autres peuples, aussi éloignée par votre caractère, qu'heureusement incapable, par votre constitution, de subjuger r-Europe, ou même de la désoler. Regardez l'étendard de la maison de Brandebourg comme le panache de votre liberté; unissez- vous à sa puissance, soutenez-la, favorisez ses accroissements équitables; réjouissez-vous de ses succès; empêchez, autant qu'il est en vous, qu'elle ne tombe dans des erreurs : elles lui sont mortelles, puisqu'elle n'a d'autre base solide (]ue son habileté. Admirateur du grand roi auquel plus qu'à tout autre la maison de Brandebourg; doit sa puissance, je porterais sans doute un vif intérêt
à cet édifice, vraiment beau, quoique élevé sur des fondements trop fragiles, ne fût-il que l'ouvrage de cet homme extraordinaire. Mais si le bonheur de TAllemagne en était indépendant, je ne vous adjurerais pas, vous, mon pays, l'Europe entière, de soutenir la monarchie prussienne, de donner le temps à la prudence, à la bonlé, de raffermir, d'élargir sa base. C'est surtout à en développer les moyens, que les longues et pénibles veilles consacrées à cet écrit ont été destinées. Ces moyens ne sont autres que Paix et Liberté. Liberté civile de tous les sujets ; liberté de l'industrie; liberté du commerce; liberté de religion; liberté de penser; liberté de la presse; liberté des choses et des HOMMES... Là se résume tout l'art de gouverner ; là, comme en un germe fécond, réside la prospérité des empires. Mais la monarchie prussienne est plus prête qu'aucune autre à recueillir une moisson si belle : tout y est mûr pour la grande révolution; nul obstacle très puissant ne s'y oppose... Que le génie tutélaire de l'Europe et de l'espèce humaine veille sur ses destinées I Qu'il la défende de ses propres erreurs! Qu'il la soutienne dans les dangers dont elle est menacée ! Qu'il la conduise à ce faîte de grandeur et de puissance, auquel elle ne peut atteindre que par la justice et la sagesse'.