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SUR LA LIBERTÉ DE LA PRESSE o21
sur le sujet qu'il traite, il ne se contente pas de ses recherches et de ses méditations; il consulte encore des amis. Si toutes ces précautions dans l'acte le moins équivoque de la maturité de son esprit, si les années entières qu'il y emploie et les preuves antérieures de son habileté, ne peuvent jamais rassurer sur son compte, à moins que le fruit de ses veilles ne passe sous les yeux d'un censeur, quelquefois plus jeune, moins judicieux, et peut-être ignorant absolument ce que c'est que d'écrire; en un mot, si l'auteur, échappant à la proscription, ne peut, après plusieurs délais, se présenter à l'impression que comme un mineur accompagné de celui qui le tient sous sa tutelle; s'il faut, enfin, que la signature du censeur lui serve de caution et garantisse au public qu'il n'est ni corrupteur, ni imbécile, c'est avilir, c'est dégrader à la fois l'auteur et le livre, et flétrir en quelque sorte la dignité des lettres.
Comment un écrivain qui craint de voir mutiler ses meilleures pensées, et d'être forcé de publier un ouvrage imparfait, ce qui, sans doute, est la plus cruelle vexation, comment cet écrivain osera-t-il donner l'essor à son génie ? Où trouvera-t-il cette noble assurance qui convient à celui qui enseigne des vérités nouvelles et sans laquelle vaudrait autant- qu'il se lût, s'il sait que toutes ses phrases seront soumises à l'inspection et à la correction d'un censeur qui peut, au gré de son caprice, effacer ou altérer ce qui ne s'accordera point avec son humeur réprimante qu'il appelle son jugement? s'il sait qu'à la vue de la pédantesque approbation, le lecteur malin jetera le volume, en se moquant du docteur qu'on mène par les lisières?
Qu'on examine les livres munis d'approbation, on verra qu'ils ne contiennent que les idées les plus communes, et par cela même souvent les plus fausses. En effet, d'après sa mission, le censeur ne peut laisser circuler que les vérités triviales, pour lesquelles ce n'était pas la peine d'écrire, ou les erreurs favorisées. Par un abus encore plus déplorable, quand il s'agit d'imprimer ou de réimprimer les œuvres d'un écrivain mort depuis longtemps, et dont la réputation est consacrée, s'y trouve-t-il une pensée
féconde, échappée au zèle de Tenthousiasme ? il faudra qu'elle périsse sous le scalpel de la censure. Ainsi, par la timidité, la présomption ou Tincapacité dun censeur, l'opinion d'un grand homme sera perdue pour la postérité. Si ceux qui en ont le pouvoir ne s'empressent pas de remédier à cet abus, s'ils permettent qu'on traite aussi indignement les productions orphelines des grands hommes, quelle sera donc la condition de ces êtres privilégiés, qui auront le malheur d'avoir du génie ? iNe faudra-t-il pas qu'ils cessent d'instruire ou qu'ils apportent le plus grand soin à cacher leurs connaissances, puisque l'ignorance, la paresse, la sottise, deviendront les qualités les plus désirables et les seules qui pourront assurer le bonheur et la tranquillité de la vie?
Et comme c'est un mépris particulier pour chaque auteur vivant, et une indignité plus outrageante encore pour les morts, n'est-ce pas aussi dégrader et avilir toute la nation ? Il m'est impossible de comprendre par quelle adresse on pourrait renfermer dans vingt têtes, quelque bonnes qu'on les suppose, le jugement de savoir, Tesprit et l'érudition de tout un peuple. Encore moins concevrai-je la nécessité qu'elles en aient la surintendance, que toutes les idées passent à leur couloir, et que cette monnaie ne puisse avoir de cours si elle n'est pas frappée à leur coin. L'intelligence et la vérité ne sont pas des denrées propres au monopole, ni dont on doive soumettre le commerce à des règlements particuliers. Eh quoi ! prétend-on les emmagasiner et les marquer comme nos draps et nos laines ! Quelle honteuse servitude, s'il faut que vingt censeurs taillent toutes les plumes dont nous voudrons nous servir I
Si l'on voulait punir un auteur qui, contre sa raison et -a conscience, se serait permis des ouvrages scandaleux et sttentatoires à l'honnêteté publique, quelle plus grande flétrissure pourrait-on lui infliger, que d'ordonner qu'à l'avenir toutes ses autres productions seraient revisées et ne paraîtraient qu'avec l'attache d'un cefnseur. Et c'est toute une nation ! c'est l'universalité des gens de lettres qu'on réduit à cette condition humiliante ! On laisse
des débiteurs, des coupables même aller sur leur parole ; et un livre inoffensif ne pourra se présenter dans le monde sans qu'on voie son geôlier sur le frontispice? N'est-ce donc pas là un affront pour le peuple? N'est-ce pas supposer toute la classe des lecteurs dans un état d'ineptie ou de perversité qui demande qu'on dirige leurs lectures? Croiton que si Ton n'avait pas cette charité pour eux, ils n'auraient jamais Tesprit de prendre la bonne nourriture et de laisser le poison?
En un mot, on ne peut pas regarder la censure des livres comme une méthode dictée par la sagesse ; car, si c'était un moyen sage, il faudrait l'appliquer à tout ; il n'y aurait pas de raison pour qu'on s'en servît pour les livres, plutôt que pour toute autre chose ; c'est là sans doute une invincible démonstration que ce moyen n'est bon à rien.
Et de peur, iMessieurs, qu'on ne vous dise que ce découragement des gens de lettres sous la férule des censeurs, n'est qu'une crainte chimérique, souffrez que je vous rapporte ce que j'ai vu et ce que j'ai entendu dans les pays où règne cette espèce de tyrannie. Lorsque je me suis trouvé parmi les gens de lettres de ces nations, car j'ai eu quelquefois cet honnenr, ils n'ont cessé de me féliciter d'être né dans un pays qu'ils supposaient libre; tandis qu'euxmêmes, ils ne faisaient aucune autre chose que de déplorer la servile condition à laquelle les gens ini>truits se trouvaient réduits parmi eux. Ils prétendaient qu'ainsi s'était perdue la gloire des lettres en Italie, et que depuis plusieurs années on n'y écrivait plus que de plates adulations, de coupables mensonges, ou d'insipides niaiseries. C'est là que j'ai visité le célèbre Galilée, blanchi d^ns les fers de l'inquisition, pour avoir eu sur l'astronomie des opinions différentes de celles des approbateurs franciscains et dominicains. Quoique je susse fort bien que l'Angleterre gémissait sous le joug de la prélature, je recevais néanmoins comme un gage de s.on bonheur à venir, la certitude actuelle de sa liberté que je trouvais si bien établie entre toutes les nations. J'ignorais cependant que ma patrie renfermait alors dans son sein les disrnes auteurs de sa déli-
vrance. qui ne sera jamais oubliée, quelque révolution que le monde doive subir. Mais, lorsque j'entendais les gens de lettres des autres contrées gémir sur l'inquisition qui les asservissait, je ne croyais pas qu'un projet de censure dût forcer ceux de mon pays à former de pareilles plaintes contre le parlement. Elles étaient générales quand je me suis permis de m'y joindre; ce n'est point ma cause particulière dont j'ai entrepris la défense ; c'est la cause commune de tous ceux qui cultivent les lettres et consacrent leurs veilles à éclairer les hommes.
Que ferez-vous donc, Messieurs? Supprimerez-vous cette brillante moisson de lumières qui, de jour en jour, nous promet une récolte si heureuse ? La soumettrez-vous à l'oligarchie de vingt monopoleurs pour qu'ils ramènent les temps de disette et affament eniièrement nos esprits? Croyez-vous que ceux qui donnent un semblable conseil ne sont pas moins ennemis de l'État, que s'ils conseillaient de vous supprimer vous-mêmes?
En effet, si l'on cherclie la cause immédiate de la liberté de penser et d'écrire, on ne la trouvera que dans la liberté douce et humaine de votre gouvernement. Cette liberté que nous devons à votre valeur et à votre sagesse fut toujours la mère du génie. C'est elle qui, pareille à l'influence des.cieux, est venue tout à coup élever et vivifier nos esprits. Vous ne pouvez maintenant nous rendre moins éclairés, moins avides de vérité, à moins que vous ne commenciez par le devenir vous-mêmes ; à moins que vous ne détruisiez votre ouvrage, en renversant de vos propres mains l'édifice de la liberté.
Nous pouvons encore rentrer dans l'ignorance, dans l'abrutissement, dans la servitude. Mais auparavant, ce qui n'est pas possible, il faut que vous deveniez oppresseurs, despotes, tyrans, comme l'étaient ceux dont vous nous avez affranchis. Et si nous sommes plus intelligents, si nos pensées ont pris un nouvel essor, enfin, si nous sommes capables de grandes choses, n'est-ce pas une suite de vos propres vertus qui se sont identifiées en nous ? Pouvezvous les y étouffer sans renouveler et renforcer cette loi
barbare, qui donnait aux pères le droit d'égorger leurs jenfants? Et qui pourra se charger alors de conduire un troupeau d'aveugles? Otez-moi toutes les autres libertés; mais laissez-moi celle de parler et d'écrire selon ma conscience.
Et quel temps fut jamais plus favorable à la liberté de la presse? Le temple de Janus est fermé ; c'esl-à-dire, on ne se bat plus pour des mots ; ce serait faire injure à la vérité, que de croire qu'elle pût être arrachée par le vent des doctrines contraires; qu'elles en viennent aux mains, et vous verrez de quel côté restera la victoire. La vérité eutelle jamais le dessous quand elle fut attaquée à découvert, et qu'on lui laissa la liberté de se défendre ? Réfuter librement l'erreur est le plus sûr moyen de la détruire. Quelle contradiction ne serait-ce pas, si tandis que l'homme sage nous exhorterait à fouiller avidement partout pour découvrir le trésor caché de la vérité, le gouvernement venait arrêter nos recherches et soumettre nos connaissances à des lois prohibitives ?
Lorsqu'un homme a creusé la profonde mine des connaissances humaines, lorsqu'il en a extrait les décou^'erles qu'il veut mettre au grand jour, il arme ses raisonnements pour leur défense ; il éclaircit et discute les objections. Ensuite, il appelle son adversaire dans la plaine, et lui offre l'avantase du lieu, du vent et du soleil. Car se cacher, tendre des embûches, s'établir sur le pont étroit de la censure, où l'agresseur soit nécessairement obligé de passer ; quoique toutes ces précautions puissent s'accorder avec la valeur militaire, c'est toujours un signe de faiblesse ou de couardise dans la guerre de la vérité. Qui peut douter de sa force éternelle et invincible? Qu'a-t-elle besoin pour triompher de police ni de prohibition ! Ne sont-ce pas là les armes favorites de l'erreur? Accordez à la vérité un plus libre développement sous quelque forme qu'elle se présente, et ne vous avisez pas de l'enchaîner tandis qu'elle dort, car elle cesserait de parler son langage. Le vieux Protée ne rendit des oracles que lorsqu'il était garroté. Mais la vérité dans cet état prend toutes sortes de figures,
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excepté la sienne ; peut-être même conforme-t-elle sa voix aux temps et auY circonstances, jusqu'à ce qu'on la somme de redevenir elle-même.
Eh! si nous n'avions que la charité pour guide, de combien de choses ne nous reposerions-nous pas sur la conscience des autres!
La moindre division dans les corps nous trouble et nous alarme, et nous ne prenons aucun soin de rassembler les membres épars de la vérité, qui forment cependant la première de toutes les scissions, la plus funeste de toutes les ruptures. Est-il quelque chose qui d'abord ressemble plus à l'erreur qu'une vérité qui lutle contre des préjugés que le temps a consacrés? On peut donc affirmer que la censure empêchera moins d'erreurs qu'elle ne proscrira de vérités. Pourquoi nous parler continuellement du danger des nouvelles opinions, puisque l'opinion la plus dangereuse est celle des personnes qui veulent qu'on ne pense et qu'on ne parle que par leur ordre ou par leur permission? d'ailleurs, il ne faut pas croire que les erreurs et les fausses doctrines ne soient point nécessaires à l'économie morale du monde. Si tout à coup la vérité se présentait à nous dans tout son éclat, elle accablerait notre faiblesse, et nos yeux ne pourraient en soutenir le spectacle. L'erreur est le nuage qui s'interpose entre elle et nous, et qui, ne se dissipant que par degrés, nous prépare à recevoir le jour de la vérité.
Enfin, les erreurs sont presque aussi communes dans les bons gouvernements que dans les mauvais. Car, quel est le magistrat dont la religion ne puisse être surprise, surtout si l'on met des entraves à la liberté de la presse? mais redresser promptement et volontairement les erreurs dans lesquelles on est tombé, et préférer au triste plaisir d'enchaîner les hommes, celui de les éclairer; c'est une vertu qui répond à la grandeur de vos actions, et à laquelle seule peuvent prétendre les mortels les plus dignes et les plus sages.
Tels sont les raisonnements victorieux auxquels l'Angleterre doit peut-être le bienfait de la liberté de la presse.
Développement oratoire d'après M. de Casaux, de cette proposition : « C'est à la liberté de la presse, plus qu'à aucune autre de ses institutions, que l'Angleterre doit sa puissance, sa grandeur et sa suprématie », p. 51-56.
Enlevez à TAngleterre l'unique moyen de conserver ce principe dans toute son énergie; enlevez-lui la liberté de la presse : liberté que chaque ministre, en Angleterre comme ailleurs, voudrait anéantir pendant son ministère, et remplacer par un ordre absolu de se prosterner devant toutes ses bévues; enlevez, dis-je, à TAngleterre la liberté de la presse, et malgré toutes les ressources de son admirable constitution, les bévues ministérielles, si rares en Angleterre, s'y succéderont aussi rapidement qu'ailleurs : et même on y dormira plus tranquillement qu'ailleurs ; d'abord sur les bévues ministérielles, et ensuite sur tous les attentats des ministres, parce qu'on y sera plus rassuré par lombre d'une opposition qui ne tardera pas à réclamer secrètement et obtenir de la même manière le partage des dépouilles et du prince et du peuple; et bientôt la nation la plus florissante ne sera qu'un objet de pitié pour tous ceux dont elle excita Tenvie et mérita Fadmiration. Transportez, au -contraire, peu à peu la liberté de la presse en Turquie; inventez, car il n'existe pas, inventez un moyen d'en faire parvenir les fruits jusqu'au grand seigneur par d'autres mains que celles d'un visir, qui peuvent si aisément tout corrompre, et bientôt nul visir n'osera tromper son maître; tout visir consultera la voix du peuple avant de faire tonner la sienne; et bientôt la Turquie, riche de toutes les facultés de son territoire et de son immense population, sera plus puissante, et non moins respectée que cette Angleterre si puissante et si respectée aujourd'hui...
Comme nous en sommes loin, avec tant de droits d'y prétendre, tant de moyens d'y parvenir!
0 vous, qui bientôt représenterez les Français; vous, qu'on n'eût jamais assemblés, si dans la main des hommes le malheur de semer le désordre et la ruine, et de rester sans pouvoir, ne suivait pas inévitablement le funeste pou-
voir (le tout faire ; vous, qu'on assemble pour tout régénérer, pour que s'il reste encore quelque chose à détruire, il ne reste plus d'hommes crédules à tromper; vous, qui répondrez non pas à la France seule, mais à l'humanité entière de tout le bien que vous n'aurez pas procuré à votre patrie!... Tremblez, si, semblables aux rois, ou plutôt à leurs ministres, vous croyez tout savoir ou pouvoir iojnorer sans honte, parce que vous pouvez tout commander avec impunité. Obligés de tout savoir pour décider sur tout, quand l'Europe vous écoute, comment saurez-vous tout, si tous ne sont pas écoutés? comment saurez-vous tout, si un seul homme éclairé, le plus éclairé peut-être, mais le plus timide, croit se compromettre s'il ose parler?... que la première de vos lois... la première!... sans elle la meilleure (si la meilleure pouvait exister sans elle) serait bientôt éludée ou violée, et tôt ou tard, elle seule assurerait la prospérité de l'empire français... Que la première de vos lois consacre à jamais la liberté de la presse, la liberté la plus inviolable, la plus illimitée : qu'elle imprime le sceau du mépris public sur le front de l'ignorant qui craindra les abus de cette liberté; qu'elle dévoue à l'exécration universelle le scélérat qui feindra de la craindre... le misérable! il veut encore tout opprimer; il en regrette les moyens; il rugit dans son cœur de les voir échapper!
4 décembre ITSS.
P.-S. — On imprimait cette feuille lorsque l'arrêté du parlement de Paris, du 5 de ce mois, a paru : et certes, c'est aujourd'hui que les bons citoyens doivent lui rendre grâce; car si ce corps judiciaire et non politique est sorti du cercle de sa juridiction, c'est du moins cette fois au profit de la nation, et la profession de foi qu'il publie, véritable programme de la déclaration des droits sur laquelle doit être fondée la liberté particulière et publique, est exempte enfin de toute ambiguïté.
Attachement aux anciennes formes sagement limité.
Représentation équitable clairement indiquée.
Doctriae des subsides invariablement posée.
t sua LA LIBERTÉ DE LA PRESSE o21)
Responsabilité des ministres, seule base de l'inviolable respect de l'autorité royale, nettement établie.
Liberté individuelle des citoyens impérieusement réclamée.
Pouvoir législatif reconnu à la nation présidée par son roi.
Liberté de la presse, garant unique, garant sacré de ces beaux droits;
Liberté de la presse, seule ressource prompte et certaine des gens de bien contre les méchants, liberté de la presse énergiquement invoquée...
Voilà, voilà sans doute un grand bienfait; voilà le drapeau de ralliement pour la nation; voilà le rameau de paix qui doit dissiper toutes les méfiances et réunir tous les vœux... Qu'ils s'abreuvent de leur propre venin, ceux qui espéraient, ou intéresser les corps à repousser l'assemblée nationale, ou diviser les ordres et incendier les provinces assez pour la rendre impossible; nous aurons une constitution, puisque l'esprit public a fait de tels progrès, de lelles conquêtes; nous aurons une constitution, peut-être même sans de grands troubles civils, qui, après tout, valent mieux qu'un mauvais ordre légal; nous aurons une constitution, et la France atteindra enfin au développement de ses hautes destinées.
Mirabeau était déjà Torateur de TAssemblée nationale lorsqu'il écrivit ce fragment sur l'Impôt, dont il avait demandé les matériaux au major Mauvillon. « Nos fonctions, comme législateurs dans cette partie, lui écrivait-il, c'est d'arrêter un système général d'impositions, et par conséquent de fixer une législation de l'impôt; travail d'autant plus importantetd'autant plus diflicile que tous les systèmes d'impositions en vigueur en Europe sont fondamentalement vicieux et mauvais. Or, le péristyle de ce grand édifice est le compte rendu de tous les systèmes sur l'impôt et principalement le jugement du grand procès de l'impôt direct et indirect. Vous avez tous les éléments de cette grande question : 1° dans votre tête; 2° dans la Monarchie Prussienne (où, par parenthèse, ainsi que je vous l'ai dit ailleurs, nous n'avons pas répondu à toutes les objections de Smith). Voici donc ce qu'il faudrait faire : 1'' l'histoire rapide de la confusion d'idées qui a conduit au déplorable désordre qui ravage l'Europe en ce genre, et l'histoire en résultats de ces désordres dans tous leurs rapports politiques; 2° la saine théorie; 3° la réponse à toutes les objections de l'impôt unique, et nommément à celles tirées de l'Angleterre et de la Hollande. Telle serait, mon cher ami, la division d'un discours dont le résultat serait la proposition d'un décret, qui interdit constitutionnellement tout impôt
1. Manuscrit des archives historiques du ministère des Affaires étrangères. En marge de la première page : Histoire de Vimpôl moderne en Europe.
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indirect et, en général, à toute législature, la faculté d'user de ce genre d'impositions à partir de telle époque. Car il faul du temps pour déblayer. Sans une pareille loi, un peuple ne sera jamais libre, car le pouvoir arbitraire se réinsinuera toujours par le système des impositions et le désordre des finances. Sans une telle loi, l'industrie humaine et la fécondité de la terre n'auront jamais tous leurs développements (31 décembre 1789»). »
Comme pour la Monarchie 'Prussienne, Mirabeau traçait avec précision le plan que devait suivre son collaborateur et lui indiquait les principes dont il devait s'inspirer.
Le manuscrit des Affaires étrangères, qui s'arrête sur membre de phrase, d'une écriture rapide, avec des intervalles entre les mots, porte moins de ratures et d'additions que les précédents manuscrits de Mirabeau.
Lorsque l'empire romain fut démembré en Europe, il s'établit un n)uvel ordre de choses. Les conquérants asservirent les peuples vaincus. Ils avaient formé une armée pour conquérir ; ils continuèrent à en former une après la conquête : voici quel fut leur système à cet égard.
Le général, sous la conduite duquel ils avaient fait la conquête, dût être le juge naturel de leur mérite militaire et de la récompense qui leur était due. On s'en remit (-|-) à lui du partage des terres conquises; il s'en réserva une très grande partie; il en distribua selon leur rang et leurs services à ceux qui avaient combattu sous lui. Les (-h) généraux eurent des provinces; les officiers supérieurs des cantons ; les chefs inférieurs des seigneuries et les soldats des terres avec des hommes que Ton réduisit en servitude pour qu'ils les cultivassent. Tous reçurent ces possessions
1. Le travail demandé par Mirabeau à Mauvillon lui fut certainement envoyé; le major déclare, jen effet, dans l'avant-propos des Lettres du comte de Mirabeau : « Quant à un écrit sur l'impôt, où on relevait les erreurs de Smith, et une lettre sur les ouvrages de M. de Guibert, il n'est pas besoin, je pense, de les justifier, » P. XXV. Voir aussi lettres du 31 janvier 1790.
-f- Rayé corne.
± Rayé généraux chef eu.
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à la charge d'être toujours prêts à combattre pour la cause commune.
Des propriétaires de biens-fonds ont des chevaux, et rhomme aime naturellement (-}-) mieux combattre à cheval qu'à pied. Toute cette milice forma donc de la cavalerie. Des soldats n'aiment point à travailler, ils obligèrent les peuples vaincus (+) à labourer pour eux. Cependant, pour faire nombre, on les mena à la guerre et ils (—) combattaient à pied, mais comme une tourbe méprisable et sans ordre.
Voilà en masse Tarrangement qui forme la base du gouvernement dont Tédifice abattu depuis longtemps couvrait naguère le royaume de ruines que l'Assemblée nationale, avec un courage rare, a entrepris de déblayer.
La paix, ni même la guerre au temps dont je parle, n'exigeaient presque aucune dépense extraordinaire. Le roi était propriétaire général et juge dans ses domaines; les grands et les petits feudataires l'étaient dans leurs terres. Les propriétés du roi le mettaient en état de vivre avec splendeur; et la justice, par ses perceptions ou ses rapines, donna encore un revenu par-delà Tentretien des officiers de justice, lorsque le suzerain eut pris l'usage de ne plus juger ses vassaux par lui-même. La simplicité du temps avait empêché les hommes de s'égarer au point d'imaginer que le gouvernement eut d'autre affaire que de juger les peuples et de les défendre. Ainsi tous les besoins de la paix étaient remplis par la hiérarchie féodale comme ceux de la guerre ', sans qu'il y eût aucun impôt.
+ Rayé beaucoup.
rt Rayé la faire.
— Rayé surent (combattre).
1. L'infanterie môme ne coûtait rien au prince. Elle était composée de serfs des feudataires auxquels on avait concédé de petits bieus à plusieurs conditions onéreuses et qui apportaieot euxmêmes de quoi s'entretenir pendant le court espace de temps que chacun était obligé de servir. S'il survenait quelque dépense extraordinaire, le trésor du prince la fournissait aisément, car elle était modique, et cette guerre était nécessaire ou pour se défendre ou excitée par l'ambition du chef qui faisait volontiers quelques sacrifices pour la souteuir. (N. de M.)
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Cet état ne pouvait pas durer. Il était uniquement adapté à de petites hordes à demi sauvages, comme celles qui avaient opéré la conquête, et ne pouvaient plus leur convenir lorsqu'elles devinrent des nations. L'anarchie soutint cependant cette espèce de système plus longtemps qu'il n'était naturel, et les nations ne le furent longtemps que de nom ; elles ne formaient, dans la réalité, que différentes combinaisons de petites tribus qui s'entredéchiraient. Les maux horribles dans lesquels cet ordre de choses plongea l'humanité en amenèrent peu à peu le remède. Les peuples eux-mêmes aidèrent le chef nominal de l'État à le devenir effectivement en subjugant les petits tyrans qui bravaient son autorité. L'œuvre des sciences et des arts seconda surtout ce changement. L'instruction se répandit des villes principales où elle était concentrée; il se forma peu à peu un plus grand nombre de villes qui attirèrent à elles les richesses et qui, par achat, par ruse ou à force ouverte, aidèrent le prince qu'elles reconnaissaient à devenir réellement le souverain.
Alors les dépenses nationales augmentèrent. L'établissement des villes suffit pour rendre la guerre plus dispendieuse, puisqu'il nécessita des sièges. 11 fallut, pour ceg sortes d'entreprises, demander des contributions aux sujets. Les premières furent demandées aux propriétaires fonciers et accordées presque partout sur les possessions territoriales. Mais il arriva bientôt que ces propriétaires, encore très puissants, quoique déjà plus subordonnés, ne se trouvèrent que rarement d'humeur à accorder ces contributions. Ils faisaient toujours une foule d'objections, soit contre la nécessité de l'entreprise, soit contre celle de la contribution; il fallut donc avoir recours à d'autres moyens, ce furent les villes qui les fournirent.
Dans l'origine, elles se gouvernaient elles-mêmes; comme un club est obligé de se cotiser pour des dépenses communes, ainsi les villes furent obligées de tirer de leur sein de quoi fournir aux dépenses municipales. Supposez un tel club composé de stipendiés qui n'ont que leurs salaires pour subsister, ce seront incontestablement ceux
dont ils tirent leurs salaires qui leur donneront de quoi fournir aux dépenses communes. Ainsi les villes, qui ne subsistaient que des campagnes, en tiraient sans doute de quoi fournir à leurs subventions municipales, maïs d'une manière détournée et en paraissant n'imposer quellesmêmes. Tel fut lorigine de l'impôt indirect dans toute l'Europe; son extension eut une double cause.
Pendant longtemps, aucun prince, en Europe, n'osa charger ses sujets d'un impôt quelconque sans leur consentement. Il fallait convo(juer, pour l'obtenir, les états composés d'abord uniquement des feudataires laïcs. Lorsque les ecclésisliques eurent des fiefs, ils y prirent également place. Enfin, on y admit les villes quand celles-ci^ devenues considérables, furent capables de seconder le prince dans la grande entreprise de subjuguer ses vassaux.
Les villes attachées au chef mal obéi de l'État et solidaires d'intérêt avec lui pour se défendre et se maintenir contre la noblesse qui les méprisait tout en les haïssant et les enviant, montrèrent plus de condescendance à ses demandes et lui accordèrent plusieurs droits dans leurs murs; telle fut la première cause de l'établissement des impôts indirects.
Les gentilshommes, trop ignorants pour concevoir l'en- I haînement des rapports sociaux, firent toujours peu de difficultés de consentir que les villes payassent des impôts, pourvu qu'on ne leur demandât rien, et ce fut la seconde des causes qui multiplia les impôts indirects.
Quand, au moyen de ce que les princes tirèrent des villes ainsi que de leurs vastes domaines, ils furent parvenus à subjuguer les propriétaires fonciers, un reste d'égards pour ceuxTci, la crainte d'une nouvelle résistance s'ils attaquaient directement leurs revenus, firent recourir le plus souvent aux contributions indirectes. On chargea les consommations suivant l'exemple qu'en avaient donné les villes elles-mêmes.
Lorsque enfin tous ces expédients ne suffirent pas à l'ambition, à la prodigalité, au luxe du trône, les rois taxèrent les terres des arrière-vassaux de la noblesse, et les seigneurs
préférèrent encore cette sorte de contribution que de se voir taxer eux-mêmes. Ce n'est pas qu'ils ne sentissent qu'ils auraient plus de peine à les pressurer quand le gouvernement les aurait appauvris pour son compte, mais dans une occasion qui ne les touchait pas directement, ils n'osèrent pas s'exposer à la résistance contre des souverains puissants.
Telle est en peu de mots l'histoire de l'impôt moderne en Europe. Telle est la source des inventions bursales. Voilà comment s'est formé l'art détestable de la fiscalité; ce n'est qu'après avoir enlacé d'illusions et de pièges les sujets que, se trouvant à bout de ses ruses, le gouvernement s'est livré à des excès si intolérables qu'il a enfin trouvé une résistance universelle capable de nous ramener aux bons principes si l'on se décide à saisir le moment.
L'impôt indirect a plusieurs avantages pour les financiers, et l'on a voulu lui en attribuer d'autres pour le rendre plus agréable aux peuples. Mais, comme il entraîne incontestablement des maux infinis, plus il a d'aspects favorables et plus il est nécessaire d'éclairer les hommes sur un objet si important : c'est nion dessein dans cet ouvrage.
flan de cet ouvrage.
Je m'efi'orcerai de montrer d'abord qu'il n'y a qu'un seul travail productif et que tous les autres sont stériles, de sorte qu'en dernier résultat, c'est s'ur le produit des terres que tombent tous les impôts. J'établirai ensuite que l'impôt se paie uniquement des fruits de ce travail, et qu'ainsi les propriétaires de ces fruits paient l'impôt dans sa totalité.
De ces [axiomes] il résultera la preuve qu'il est impossible à une nation de faire payer la moindre partie de ses impôts aux étrangers, et je ferai voir que l'Angleterre, la Hollande, Hambourg et Dantzig même n'y réussissent pas.
Je soutiendrai ces principes contre toutes les objections des écrivains distingués qui ont défendu le système des impôts indirects; je montrerai combien les avantages qu'on lui attribue et même ceux qu'il a réellement sont illusoires;
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et de là. passant à l'impôt direct, je chercherai s'il est des moyens d'établir l'impôt parmi nous et quels sont ces moyenfe.
Principes généraux.
Il n'y a qu'un seul travail productif et tous les autres sont stériles. Pour peu qu'on veuille réfléchir au sens du mot produire, on s'assurera bientôt qu'il n'y a qu'un seul travail de productif. Produire, c'est faire exister une chose qui n'existait pas auparavant au moins sensiblement pour nous. La nature seule produit, mais l'homme peut perfectionner et augmenter sa force génératrice, et ce genre de travail est le seul que l'on puisse nommer travail productif. Un sculpteur qui d'un bloc de marbre fait une belle statue, un menuisier qui d'une pièce de bois fait un meuble, n'ont pas produit par leur travail un atome de matière qui ne fût là. Ils n'ont fait que donner une forme différente à cette matière existante, mais le cultivateur qui confie à la terre un grain de blé duquel il en sort vingt, a produit par son travail dix-neuf grains de blé qui n'existaient pas pour nous auparavant. Dans ce sens, cette expression ne souffre donc aucune difficulté et il n'est pas douteux que le travail du manufacturier quelconque ne soit stérile et celui du cultivateur productif.
Les écrivains auxquels on a donné le surnom d'économistes ont donc eu raison de nommer le travail du cultivateur productif par excellence* et surtout d'avoir égard à ce principe lorsqu'ils ont traité de l'impôt, du produit net ou disponible, du capital etdesavancesnécessaires et sacrées pour opérer la reproduction, mais il existe dans l'industrie du cultivateur encore d'autres travaux productifs; il en existe qui donnent un revenu net et disponible et d'autres qui, quoique productifs, ne donnent point un revenu ou même laissent un déficit; enfin il est des revenus nets et disponibles qui n'exigent aucun travail.
La culture et la production du bétail sont presqueinsépa-